CHAPITRE LXXXIII
Comment le duc fît approcher la ville de Saint- Riquier à intention de y mettre son siège.
Le Pont-de-Remy doncques bruslé ainsi et mis en gast, le duc tantost s'en party et vint dedans Abbeville à toute
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la clievalerie de son liostel, et laissa la route des gensd'armes logiés aux fourbours. Sy est vray que pour attendre aucunes communes gens des bonnes villes qui luy avoient promis service, il se tint par aucuns jours en ladite ville, jusques vers la fin de juillet que toutes ses besongnes estoient apprestées pour aller mettre le siège à Saint-Riquier, dont il n'y a que deux joetites lieues et plein chemin depuis Abbeville, duquel il prit son partement en noble et fier arro}^ de prince. Et vint jusques audit lieu, sonnant trompettes et clairons tellement que l'air en retentissoit et la terre. Luy de son corps pour le danger de sa personne, ne fut pas souffert à estre logé enm}^ les gens-d'armes sur les cliamps, en danger du trait et des canons dont ils estoient largement fournis dedans; mais se logea dans La Ferté qui avoit esté bruslée nagaires, mais la muraille estoit remise saine et entière assez pour pouvoir porter garant encontre trait.- Sy s'en aisa ledit duc au mieux qu'il pouvoit, et les vaillans clievaliers, dont il en y avoit moult, et les autres gens-d'armes et communes se logèrent es lieux qui leur estoient députés par conseil tout à l'entour, l'un ici, l'autre là; celuy de Luxembourg devant la porte de Saint-Jelian , au lez vers Auchy, le seigneur de Oroy auprès de la porte de Saint-Nicolas, devers Abbeville. Et à la porte du Héron qui est située en lieu baî^t vers le Crottoy, là n'a voit nullu}^ ne sçay à quelle cause, ni si ainsi il fut conclu de fait appensé ; mais sauvément pouvoient saillir hors les assiégés quand il leur j^laisoit, et recevoir gens aussi et messages, fust de jour, fust de nuyt. Toutes-voies, ne pouvoit estre par faute de gens que ladite porte ne fust assiégée, car au regard de la ville qui ne comprend pas grand tour, le duc avoit bien six mil
combattaus avec luy , et toutes gens fais et duys ' de guerre la pluspart.
Or faisoient les assiégeans fièrement leurs approches , et labouroient à toutes heures pour venir joindre aux murs , car plus en estoient près , plus en estoient assurs, et les autres plus grevés; sy y avoit honneur, vous dis-je bien , très-grand en approcher, car moult y faisoit périlleux, pour la cause que les champs sont beaucoup au descouvert entre la ville et que ceux de dedans estoient vaillans hommes, aigres et courageux, et tous expers et reconfortés de péril. Car certainement, en la première venue, ils firent merveilles d'armes, et saillirent horsjusques à leurs barrières encontre leurs ennemis , au moins pour montrer signe de courage, posé qu'ils n'avoient puissance de les rebouter. Dont, quand nécessité les constraindoit de eux retraire en leur fort et de recourir à la défense de leurs murs , il ne fait à douter que leur diligence ne fust à redouter beaucoup et que elle donna du meschief largement à ceux du dehors, comme d'autre part il a esté de coustume en tel cas, et comme il advient tous les jours; mesmes souvent les plus vaillans sont les premiers attains et envahis, car ce sont ceux qui se boutent aux périls. Chascun en son endroit fit bien et le mieux qu'il put, l'un en grevant par dehors, l'autre en défense par dedans. Et tiroient l'un contre l'autre fièrement, et faisoient tel estourmys que ce sembloient tonnoires et fouldres qui descendoient du ciel à tous lez. Et certainement beaucoup leur donna à souffrir l'ost par les bombardes et autres gros veuglaires qui leur desrompoient leurs murs et leurs portes et adommageoient fort leur ville, et dedans tuoient
' Duys, habitués, éprouvés.
gens et abattoient maisons. Et pareillement en tuoient-ils tous les jours de ceux de dehors. A qui le malheur eschéoit, il le recevoit , et qui ne payoit le payage de son corps , il eschappoit quitte pour l'autrui.
Or ne restoit jour que celuy de Harcourt n'euvoyast gens et messages dedans la ville, et qu'il ne leur requist de leurs affaires et nécessités, s'il ne leur failloit, ni vivres, ni riens, car il trouveroit manière de les fournir. Sy leur signifîoit comment il avoit envoyé, en toutes les frontières du dauphin de deçà Paris, en Champagne, en Vallois, en Brie et Compiègne et ailleurs, requérir et prier chacun et tous capitaines que ils voulsissent venir à secours à ladite ville de Saint-Eiquier, ou pour lever le siège ou pour combattre le duc de Bourgongne qui estoit devant eux fier et puissant. Sy requit auxdits assiégés qu'ils ne se déconfortassent de rien et qu'ils se tinssent en bon espoir, car certainement ils auroient secours, ce savoit bien. Sy furent jDour dire vray lesdits assiégés tous resbaudis et resoulagiés de leurs continus labeurs ; et les portoient plus à doux que ils n'avoient fait par avant. Et à ceste occasion firent plusieurs saillies jDour monstrer vertu et courage à leurs ennemis, et les vinrent attainer' en leur siège, là où ils pensoient leur avantage. Tels fois fut à leur profit, tels fois à leur perte aussi ; mais tant leur en prit bien que à deux ou trois fois, ils prirent cinq ou six gentilshommes bons prisonniers, et les amenèrent avec eux. Dont messire Hémon de Bouber en fut l'un; les autres, Henry L'AUemant, Jehan de Courcelles, Jehan de Crèvecœur, Dandelot, et aucuns autres, non point de si grand nom.
' Attainer, inquiéter, attaquer.
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