CHAPITRE LXXXIV
Comment lo duc laissa son siège pour aller à rencontre de ses ennemis pour les eorabattre ou leur défendre le passage de ses pays de Picardie ; et de ses gens qui prirent les avant-coureurs dauphinois.
Or s'estoient tous assemblés les routiers et les gens des François dont j'ay dessus parlé , et s'en venoient à tire de chevaux pour passer la rivière de Somme, afin de venir courir sus à l'ost du duc bourg-ongnon en son siège. Sy en fut adverty ledit duc par certaines nouvelles qui luy en furent envoyées d'Abbeville, d'Amiens et d'ailleurs, là où il avoit ses amis et bienveillans. Sy fait à croire que sur une telle matière, à un tel prince qu'il estoit, il falloit prendre advis et conseil et délibérer sur le meilleur fait et laisser ; car par sens et advis plus que par force estourdie se consomment toutes hautes et difficiles besongnes, et prennent les débattues et avisées emprises, bonne et joyeuse fin, et les présumées en force et folle baudeur', povre termination souvent; ce que trop a esté vu en ce royaume, dont les exemples , hélas ! et les alléguemens douloureux sont. Quand doncques ceste matière eut esté mise en conseil et débattue assez pour l'une partie et l'autre, le meilleur advis à quoy on se arresta, ce fut que le duc leveroit son siège qui n'estoit pas suffisamment fortifié pour attendre, et que pour défendre à ses ennemis qu'ils n'entrassent par deçà Somme en ses pays dePicar(île, luy-mesmes allast au devant d'eux leur défendre le passage, et les combatre plus tost en allant au devant d'eux,
' Baudeur, audace, hardiesse (en italien baldanxa.)
DE CIIASTELLAIN. 255
qu'estre surpris de leur venue par manière d'orgueil. Et sembloit Lien au duc bourg'ongnon que l'iionneurde liardement et de liautaineté luy estoit due mieux que à eux.
Or, comme il fut dit, il fut ftiit. Le siège se leva le vingt-neuviesme jour d'aoust'; au moins fut conclu de lever celle nujt prochaine par nuyt, afin que leurs ennemis ne se donnassent g'arde de leur emprise. Sy appella le prince de l'ost à basses vespres un sien vassal, noble escuyer et sage de guerre, nommé Pliilippe de Saveuses, et un autre gentil cavalier, le seigneur de Crèvecœur, et en mettant en leurs mains six cens combatans , leur dit : « Or ça, seigneur de Crèvecœur et Philippe de Saveuses, « vous en yrez prestement sans tarder à Abbe ville, passer « la rivière de Somme, et de là vous tirerez au pays de « Vimeux , et ailleurs s'il est besoin , pour enquérir et « apprendre de Testât et de l'estre de mes ennemis, que « l'on dit qui me menacent et viennent combattre. Dili- « gentez bien, enquestez, et mettez cœur à mon comman- « dément ; je vous suivray, si Dieu plaist, de près encores « à nuyt, et me trouverez à votre secours si besoing- vous « est. Allez, ne tardez riens, et m'apportez vrayes nou- « velles, je vous en jivje. » Les deux nobles hommes, quand oyrent la parole de leur prince qui lui touchoit beaucoup et estoit de grand poix, pensez que gaires ne demeurèrent après qu'ils ne mirent à effet son commandement et qu'ils ne montassent à cheval ; et se mirent en chemin, nonobstant qu'il estoit jà noire nuyt. Sy vinrent devant les portes d'Abbeville, lesquelles ils firent ouvrir; et sans arrester , ni descendre passèrent par l'autre porte à l'autre lez de la rivière, et de là tirèrent avant en leur
' 29 août 1421.
entreprise bien aviséement, sans faire bruit, ni desroj'- par les champs; et avoient tousjours l'oreille à l'escout, pour entendre s'ils orroient ni bruit ni friente' de chevaux, ni de gens, ni près, ni loin de eux.
Et entre-temps que ainsi chevauchoient en leur entreprise, le duc bourgongnon aussi, avec pavillons et toute manière d'artillerie, atout son ost se deslogea; et après avoir fait brûler tout son logis, s'en vint à Abbeville au point du jour, oii oncques il n'eust voulu descendre, ni le souffrir à ses gens, si ce n'estoit en mangeant ou en buvant un coup en passant ; car ne vouloit pas que le temps le surprist, mais vouloit lui-mesmes prévenir le temps.
Or, s'en alloient ces six cens combattans que j'ay dit dessus , par pays , escoutant , et regardoient partout à l'entour et au long de eux. Sy advint que sur l'heure du soleil levant, vers Oysemont, ils aperçurent leurs ennemis venir en bon et sage arroy vers la rivière de Somme, tirant droit au passage de la Blanque-Taque pour la passer; dont il y avoit aucuns qui s'estoient espars par les champs, cuidant nulluy avoir autour de eux qui malheur voulsist. Lesquels certes , sans que la grand route s'en apperçust, furent pris et examinés; et descouvrirent toute l'emprise de leurs gens ; car on les menaçoit de tuer et de noyer, s'ils ne disoient le secret et vérité du fort. Sy dirent tout ce qui en estoit, et comment leurs gens avoient entrepris de passer la rivière à la Blanque-Taque et de venir combattre le duc de Bourgongne en son siège, car sçavoient du secours de messire Jacques de Harcourt et d'ailleurs. Les quelles choses bien entendues et vues par expérience que ainsi en estoit, incontinent envoyèrent à course de che-
• Friente, bruit sourd.
vaux devers leur maistre le duc à Abbeville , que à peine estoit-il encores soleil levant ; et lu}'' mandèrent que hastivement il s'avançast à tout son ost , et que les ennemis estoient sur le passage de la rivière, où. messire Jacques de Harcourt les attendoit pour se joindre à eux. Et lui signifièrent que la haste j estoit nécessaire, s'il les vouloit avoir delà la rivière, ou autrement, par tarder ni tant, ni quand, ils seroient passés et venus mesmes devers luy. Sy ne leur suffit point de y en envoyer un, ny deux, mais message sur message l'un après l'autre pour le plus avancer.
Or faut penser que après ces nouvelles reçues, cestuy courageux prince ne demeura gaires à délibérer sur son fait. Il savoit bien que par bataille falloit estre abattu l'orgueil de l'un ou de l'autre, et sy estoit bataille la chose du monde que plus il quéroit. Sy se mist aux champs , et fit tout le monde tirer avant, le plus joyeux que oncques se trouvast, quand Dieu lui prestoit lieu pour veng'er son courroux. Et à force de chevaux tant qu'ils pouvoient aller, se mit au front de sa bataille , prenant la sieute de chacun de son plaisir, et principalement des bien montés, car les arbalestriers et les gens des bonnes villes souffroitil venir derrière et leur a voit laissé conduite pour le suyr; et tira tant et si tost avant que ses ennemis l'apperçurent venir à grand trot, et lui eux; par quoy les dits ennemis dauphinois cuidant gagner le passage, premier qu'il y pust mettre empeschement et le gagner par eux avancer et haster durement, certes il les poursieuvy de si près et de telle raddeur qu'il leur sembloit mal possible de y passer sans hurt, et plus à leur confusion que à leur bien. Sy destournèrent leur chemin ; et costoyant la rivière traversèrent les champs , faisant semblant de barguigner sans acheter; et regardoient l'une l'autre les deux batailles, dont
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l'une toutesfois estoit trop plus puissante que l'autre, c'estoit celle du duc de Bourgongne. Dont quand celuy de Harcourt vit les seigneurs, lesquels il avoit mandé et requis de ^•enir à son ayde , estre en ce danger que de non pouvoir passer, et que le haster, comme il lui sembloit, devoit estre périlleux pour les dauphinois là surpris, tantost sans soy efforcer de passer devers eux, ni pour lesa^^der, tourna bride vers son Crottoy, et là se tint escoutant l'avaine lever' et les rapports de fortune.