‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 134 sur 141 · CHAPITRE CVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CVII

Comment le roy d'Angleterre voulut disposer de ses besongnes et affaires , avant que mort le soupresist.

Quand doncques on vit. ceste bataille tourner à néant, et que pour telle multitude de monde assemblée en un amas, vivres à tous lez estoient esoars et la destresse de faim moult aspre, Picars et Anglois prestement retournèrent; et quérant le large Joour eux s'espardre et aiser, tirèrent vers Troyes, dont le terroir voisin estoit tant tondu de près, que j^lus ne pouvoit; et de là quérans la Champagne, chacun tourna vers son parti, bien contens de l'un l'autre. Entre lesquels le duc de Betlifort, qui jà avoit reçu nouvelles de son frère le roy Henry , comment il gisoit en danger de mort, à toute haste s'avança pour soy trouver vers luy ; et laissant le grand flot de ses gens , prit au-

Item, il semble à la correction de Monseigneur qu'il seroit bon que nos dits seigneurs le mareschal et autres tels que bon lui semblera, en nombre dexviou de xx notables personnes saiges et vaillans de son avangarde, feussent darrenier la bataille de la dicte avangarde montés à cheval pour faire tirer avant aucuns qui par aventure se pourroient mettre en derrenier et affin que chascun feist mieulx son devoir et ayent aucuns gentils hommes pour estuper aucuns trous s'ils estoient fais en la bataille de la dicte avangarde.

Item, que par mondit seigneur le duc soient ordonnés et avisés pour estre derrière sa bataille affin de faire, se le cas escheoit, comme dessus esttouchié.

Item, que aux deux capitaines ordonnés pour les gens de trait soient bailliés des chiefs de chambre le nombre des gens de trait qu'ils ont soubs eulx passés en monstre, afiin que l'en saiche le nombre desdicts gens de trait.

Item, que tout le charroj', si avant que faire se pourra, se mette en fermeture par dairière l'arrière-garde pour fortifïier iceulx, se faire se peut, et que de ce faire soient chargiés ceulx qui de présent ont le gouvernement du charroy. [Bibliot. ùup. de Paris, t. fr. 1278, f" 58.)

' C'est ainsi que Charles YII reçut le sobriquet de roi de Bourges.

cuns de ses i^rivés en petit nombre, atout lesquels il s'en vint au bois de Vincennes, et trouva ledit roy son frère comme sur son dernier. Et finablement le duc de Bourgong-ne aussi, qui avoit sçu son aggrièvement , y envoya pour celle mesmes fois messire Hue de La'nnoy pour le visiter.

Or estoit le roy anglois tout acertené de la mort, et sentoit bien que sa fin approchoit de près ; par quoy veuUant ordonner de ses affaires, fit venir devant luy le duc de Betlifort son frère, son oncle le duc d'Excestre', le comte de Warwyc, messire Loys de Eobersart, et aucuns autres, jusques au nombre environ de huit personnes, desquels l'un estoit messire Hue de Lannoy à cause de son maistre. Venus doncques devant son lit, et leur devisant comment il véoit bien que c'estoit fait de sa vie, et que le plaisir de son créateur estoit de le ravir hors de ce mortel monde, commença à dire à son frère le duc de Betlifort : « Jehan, beau frère, je vous prie, sur tout l'amour qu'avez eu vers moy jamais, que tousjours veuillez estre bon etléal envers Henry, beau fils, vostre neveu; et vous charge, sur tant que jamais pourrez mesprendre, que tant que vivez , ne souffrez faire traité avec nostre adversaire Charles de Vallois, ny autres, que tousjours, pour chose qui aviengne, la duché de Normandie ne demeure franchement audit nostre beau fils. Et au cas que beau frère de Bourgongne veuUe entreprendre le gouvernement de ce royaume, je vous ordonne et conseille qu'il lui soit baillié devant tous. Mais en cas de refus, et qu'il ne veuUe accepter, prenez-le vous. Et h vous, bel oncle d'Excestre, je vous laisse seul et pour le tout le gouver-

' On lit dans le manuscrit tic Florence : Le duc de Lnncaster. C'est une erreur de copiste.

« nement du royaume d'Angleterre ; car ma fiance est que « le saurez bien faire. Et avec ce, je vous ordonne à estre « du tout gouverneur de beau fils vostre neveu, et vous « prie que le visitez souvent. Et pour quelconque chose « qu'il aviengne, jamais ne retournez en France. Et vous, « beau cousin de Warwyc, je veux que soyez son maistre « et conduiseur, et que demourez tousjours avecluy, pource. l'apprendre et induire, comme à son estât appertient; « car je ne saurois mieux y pourvoir, ni plus digne y « commettre. En après, je vous prie à vous tous ensemble, « que gardez bien, .sur tant que vous pourrez mesj)rendre, « que de vostre vivant ne prenez question , ni argu avec « beau frère de Bourgongne; et souverainement cestuy a article défendez de par moy à beau frère Honffroy ' ; car « s'il advenoit, que Dieu ne vueille ! qu'il y eust entre vous « et luy aucunes divisions, les besongnes de ce royaume, « qui sont grandement avancées pour nostre party, en « pourroient beaucoujD empirer et tourner en nostre griëf. « Vous commande aussi que ne délivrez de prison beau « cousin d'Orléans, le comte d'Eu, le seigneur de Gau- « court, ni Guicliard de Sizay, jusques à tant que beau « fils sera venu en âge compétent; mais des autres, faites « en comme bon vous semblera. » Sur quoy les seigneurs là estans , commus à j^itié , respondirent que tous obéiroient à ses ordonnances, et en rien ne les trespasseroient de leur vivant. Dont, après ces devisemens faits, appela devers luy messire Hue de Lanno}^ et tenant lors devises avec luy, recommanda le fait du royaume de France et de son fils au duc de Bourg'ongne, comme h celuy du monde qui plus pouvoit porter avancement ou grief à son party,

' Le duc de Glocester qui allait bientôt après devenir l'ennemi déclaré du duc de Bouri?oi?ne.

et comme mesmes appert par les paroles dessus alléguées. Sy prit cong'é ledit chevalier, car véoit bien que l'heure y estoit convenable ; et tantost après, et que la chambre estoit comme vuyde, le roy anglois fit venir devant luy les médecins, auxquels précisément il requit que dire lui voulsissent, selon le possible de leur congnoistre , quel terme de vie il pou voit avoir encores. Mais eux refusans de luy donner jugement si estroit, délayèrent à y rendre response ; et dirent que en Dieu estoit bien le faire relever et guérir, et que pourtant de voit jeter son espoir en sa grâce et non en doute de la mort temporelle : « Déa ! ce dist le « roy lors, ce ne me suffit pas. Dieu, ce sçay-je bien, est « tout puissant et miséricordieux, mais je me sens à cela « venu que je sçay bien que la mort m'est prochaine. Et « pourtant laissez Dieu convenir de sa grâce envers moy, c< ainsi que son plaisir portera , mais vous autres assai- « gissez-moy ' de ce qui gist en vostre congnoissance par « opération de nature. » A ce mot se mirent ensemble trèstous, et firent conclusion; et icelle faite, vint l'un d'eux en soy ruant à genoux devant son lit , et dit : « Sire , « pensez h vostre fait, car il nous semble, si ce n'est de « singulière grâce de Dieu et contre pouvoir de nature, « vous n'avez vie en vous que de deux heures. » Et alors louant Dieu se tint au mot ; et fit venir devant luy son confesseur avec plusieurs autres gens d'église de sa famille', auxquels d'entrée' ordonna à dire devant luy les sept psalmes. Dont quand ce vint à Miserere mei, J)e7is, et qu'on disoit Bénigne fac, Domine, in hona Dolv/ntate tua,

' Assaigissez-moy, instruisez-moi. Froissart dit aussi : « Tout sages » pour « bien instruit. »

2 De sa famille, de sa maison.

•' D'entrée, aussitôt.

DE GHASTELLAIN. 331

Sion, utœdiftcentiirmîiri JenisaUm. «Holà!» ce dit lors. Et là leur fist faire arrest, disant tout haut : « Or, sans la « mort que j'attens ici, ma finale intention que j'aie eue, « c'est que après que j'aurois mis en tranquillité et paix « ce royaume de France, je me fusse mis en assay d'aller « conquerre Jliérusalem sur les Infidèles, s'il eust plu à « Dieu , mon créateur , me souffrir tant vivre : or , n'en « ay esté digne, ne ne suis. Sy lui prie mercy de mes « fautes. » Et à tant se tut et fit continuer la lecture jusques enfin là où le destroit de la mort le surprit. Et paya son devoir, en coustume des autres mortels, en belle congnoissance, le dernier jour du mois d'aoust '. Du quel trèspas le duc de Bethfort et les autres princes du royaume anglois se trouvèrent à grand desconfort, car moult avoit esté sage prince et de grande vertu en tous ses affaires , et nul espoir ne. leur estoit d'en recouvrer jamais un semblable. Le corps fut mis en royal devoir , les entrailles mises en terre à Saint-Maur-des-Fossés , et le résidu en un sarcueu^ deplonc, embausmé et magnifique comme il convenoit à roy de tel titre.

Sy ne demeura gaires après que le duc deBourg'ongne, sachant la mort dudit roy, s'en vint à Brie-Comte-Robert et au bois de Vincennes, auquel lieu trouva le duc de Bethfort menant le dueil, lequel il conforta de paroles telles qui y séoient, en soy ofl^rant à luy. Et alors le duc de Bethfort, en ensuivant l'ordonnance du roy son frère mort, requit audit de Bourgongne, et lui offrit , de par le roy défunt, le gouvernement du royaume, et lui ouvrit toutes ses volontés dernières ; mais le dit de Bourgongne , qui pesoit le cas , et parfondément regarda aux consé-

' Lundi 31 août 1422, entre trois et quatre heures du matin. - Sarcîieu, cercueil.

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quences , s'en clescliargea honnorablement , et en laissa le fardeau à qui le vouloit emprendre. Et à tant retourna ledit de Bourg-ongne à Paris, attendant que le corps du roy défunt se devoit porter là. Le quel y fut mené aussi accompagné des ducs d'Excestre et de Betlifort, et mis en l'église de Nostre-Dame , là où se fit le premier solemnel service pour luy. Et pendant le temps que là estoient ensemble les princes anglois avec celuy de Bourgongne, tinrent conseil entre eux sur le gouvernement du royaume par deçà , pour savoir qui l'accepteroit, ou celuy de Bourgongne ou de Betlifort, là où finablement le duc de Bourgongne en fit refus ; et l'accepta celuy de Betlifort, qui en tout temps dejDuis s'en donna le titre.

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