PROLOGUE
Au commencement jadis du monde, que les vivaus d'alors véoient les choses de leur temps diverses et merveilleuses, et apercevoient les affaires humaines estre conduites par aucune puissance et espouvantable main de là sus, les uns peut-estre l'attribuant à Dieu, les autres ig-noramment à une souveraineté inconnue, depuis appelée Fortune, lors, comme la diversité des âges faisoit venir diverse et nouvelle régnation, chacun porto it ce de quoy le temps le servoit, cuisist ou plust, aussi bien, lorsque il fléchissoit col et échine sous la fortune, de qui les variabletés congnues, avec les étranges évènemens, tous les jours, il faut dire que moult leur estoient espouvantables, et force estoit d'assavourer et corporellement sentir, de sa fortune, fust dure, fust douce, sa portion; et aussi bien, lorsque convint de-
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puis fléchir leur col et ployer soubs les obscuretés terraines durcnieut expérimentées, souverainement à ceux qui, sans lecture de nulle chose devant eux^ sans aucune expérience précédente, se sont trouvés sous la meule de tribulatiou et les premiers agousteurs de cette humaine misère, qui soudainement ne faisoicnt que naistre encore et tenir de l'une main le bout du monde commençant, et de Vautre les premiers engendreurs, Adam et Eve, dont le premier né, tost, pour angoisse sur douleur à ses parens, devint homicide et respandit le sang de son frère Abel : innocent sang du juste Abel, respandu par son frère Caïn ! Parquoy non seulement eux les premiers parens se trouvèrent excités à pleurs, mais eux leurs prochains successeurs espouvantés d'oyr raconter le meurtre. Certes , bien est cas d'espouvantement, quand en si fresche et nouvelle œuvre de Dieu, et si tost, pouvoit escheoir un tel mésus. Puis que le premier règne des hommes se déclina à telle malice, bon faisoit à entendre que le monde, tirant à longs et vieux jours après, se trouveroit enveloppé de tels maux et meschiefs, comme il est tout notoire t\ ceux qui ont le sens naturel et la lettre, et qui ont vu les anciennes récitations de plusieurs livres, comme la Bible et autres véritables histoires, faisant mention depuis la création du monde jusques à ce dernier temps de grâce, dont les choses y comprises sont, les unes de haute admiration, les autres de grief, les autres de ruine, et les autres de rédemption et de joie, èsquelles toutes choses la haute puissance divine a ouvré ou par justice ou par courroux ou par miséricorde, et souvent permis avoir durée et règne aux mauvais, pour battre par eux et punir ses eslus, par mort aucunes fois de glaive, par famine, par oppression de voisins, par crudélité de tyrans, par espouvantement et menace de fortune, par diverses calamités et opprobres, et aucunes fois par toute entière furieuse exterminée malédiction pour le très-énorme et horrible devoiement du peuple, que droiture divine ne pouvoit souffrir.
Exemple : premièrement du trôs-espouvantable déluge par lequel, en sa fureur provoquée par les hommes et par leur dé-