‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 32 sur 141 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des doulereuses morts des ducs d'Orléans et de Bourgongne, a cause desquelles plusieurs mauls advinrent au royaume de France.

Il a esté sçii par l'univers monde comment, en l'an 1380, avec le nombre imparfait du règne du roy Charles VI, plusieurs grièves tribulations régnèrent en France, à cause des douloureuses divisions et envies de deux princes, membres d'icelui, les plus puissans, monseigneur le duc d'Orléans , frère audit seigneur roy d'un lez , et monseigneur le duc Jeban de Bourgongne , fils au bon duc Philippe de l'autre. Desquels l'un, pour ce qu'il estoit frère du roy, estoit en âge et en sens, lui sembloit, pour manier et gouverner le fait dudit seigneur roy son frère , non bien maistre de son sens , et disposer de tous les affaires à sa guise et intention, comme de fait il fit. Et l'autre estoit fils du bon duc Philippe par qui main et haute preud'hommie, tant comme il véqui, le royaume de France avoit esté maintenu en toute tranquillité et union comme par le pilier de tout son honneur. De quoy le fils , qui estoit prince de très-haute vertu , d'un grand courage et

îiomme de fait souverainement à craindre, voiant tous les jours la gloire et clarté de son père rayer et estinceler à l'environ de luy , qui avoit esté si preud'liomme , si aymé en France et si exhaucé, et de qui le royaume avoit reçu tant de bénéfices et tant de hautes administrations, et puis aussi, combien qu'il fust eslongié de la couronne d'un point, sy se sentoit-il trop plus puissant de terres, de seigneuries et de toute puissance que nul autre après le roy, dont il estoit germain cousin et dont il ne quéroit que ce que feu son père y avoit quis : c'estoit honneur, félicité, paix, amour, union, la gloire du royaume et la conservation du bien public, que son feu père lui procura en son vivant, €t de qui il désiroit sievyr les -pnn, luy estant trèspassé. Sy ne luy plut ceste manière de pointe que l'autre prit contre luy, et non pas sans cause, attendu que par la faute de l'accident qui estoit au cliief, il entendoit et connoissoit beaucoup de choses aller contre poil, qui n'estoient ny honnorables , ny souffrables , et qui , en preud'hommie et en divine équité, plus estoient de remédier que de souffrir (qui eust pu), et avec le mauvais gouvernement et vicieuses œuvres tournants directement en déclin de la royale maison, qui luy desplaisoient, voyant soy estre l'un des bras principaux du royaume, contre qui l'autre nourrissait murmure et envye, et conspiroit de l'affoiblir en sa force: qui estoit chose bien désolable de deux mains , en un corps constraint par nature de royal sang, de soy monstrer homme non esbahy, ny à débouter, par tant fust-il grand et puissant, puis que son bon vouloir ne pouvoit venir à ses bonnes fins désirées , et que les voluptueux courages desvoyés de raison et estaints en lumière de justice , vouloient avoir et de fait prenoient, pour fournir la convoitise de leur orgueil , le maniement

(lu royaume, jà estant à l'yssue de sa félicité et à l'huys (le son meschief. Certes, non voyant autre remède que de soy barrer contre les envyeux ses mesveillans, par puissance, dont il estoit aisé de luy-mesmes, cautement tousjours dissimuloit vigoureusement. Toutes-voies et trèsredoubtement se contint en France très-long temps , qui que le voulsist voir ou non ; et qui que prissent les proffis et les fruits en autrui messon% luy, malgré tous ses envieux, y obtint haute et longue puissante domination par propre puissance. Et donnant tousjours préférence de lieu à son dit cousin le duc d'Orléans , comme raison le vouloit, car frère estoit et fils du roy, au résidu garda son droit et son appartenir plus fièrement que un lyon. Et sans soy former partye à nul, fors jDar inconvénient, en ce que il sentoit tel luy rire au deîiors , qui endedans luy nourrissoit venin, dont il se faisoit à prévoir et g'arder, vu que gros poix et outrageux inconvénient en pouvoit avenir , comme il fit , et dont l'amer record n'en sera jamais esteint.

Me semble ycy assez convenable de venir prendre sentence qui me devra mettre en commencement de matière dont je veul ouvrer : c'est du fils dont je sens le père plus que vilainement occis. La cause toutes-voies procédoit d'une autre douloureuse mort. Et ainsi, jDour cause de l'une naissant de l'autre, il semble juste de les causer toutes deux par un abrégé, et venir fînablement à latrèsamère douleur que reçut mon très-redoubté seigneur monseigneur son fils, innocent de leurs deux débats, quand la très-vilaine et très-inhumaine mort de feu son noble seigneur et père luy fut annoncée. Sur quoy promptement je

' A l'huys de son meschief, à l'entrée de ses malheurs. * Messon, moisson.

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veul prendre le commencement de mou livre, escrivant la vie et liautesse d'iceluy , avec les merveilleuses et hautes œuvres faites par luy en son temps , digues de récitation éternelle.

Le duc Jehan doncques, par légère délibération de sang esmu, ayant consentu en la mort de son cousin et réalement fait faire (comme les premiers mouvements ne sont pas en la puissance de l'homme, et vient-on souvent, après un cas commis, à connoissance premièrement de son délit, et semble souvent une chose légère, pensée, qui puis se trouve de très-grant poix quant elle est faite), tantost se sentit avoir grièvement delinqué tant envers Dieu comme en son propre sang et honneur. Et comme vray est que nul ne va si juste, que aucunes fois il ne chiet ou se despasse, comme David encontre Urye, qui par ses propres lettres l'envoya à la mort pour jouyr de sa femme, qui estoit œuvre mal faite et de grant reproche; sy estoit-il toutes-voies singulièrement aymé de Dieu , et n'a pas perdu son rang au siège des preux pour cause d'autres singulières vertus; ainsi le duc Jehan, voiant la grandeur de son cas, se repenty et non pas sans cause. Mais toutes couleurs et occasions mises derrière, ce qui estoit fait, estoit fait; il luy falloit adviser nécessairement comment il pourroit mieux boire ce qu'il avoit brassé, car boire le luy falloit. Or estoit-il entré en ce danger par inconvénient, et par aucun moyen luy sembloit-il qu'il en falloit sortir, au plus près et au moindre meschief pour sa sûreté. Secrètement avoit esté sa mort conspirée premièrement par le duc d'Orléans, et en couvert avoit ordonné la charge d'occire son conspireur. Aussi luy sembloit-il faisable de pouvoir faire légèrement ce à quoy il n'avoit jamais mis la main; et ainsi, soy-mesmes abusiant par fol

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L-iiydier désavoua le fait, qui est toute la lésion de son honneur. Mais nul homme, dit-on, n'est sage en son proj^re fait, souverainement en mal; et vient-on volontiers à commettre une faute seconde, quant on a fait la première.

Ainsi estoit-il de ce noble prince en qui courage n'estoit chu vilaine chose par la longue et attaneuse ' presse dont l'autre le surquist, voyre mortelle, comme vous avez oy, constraint maintenant malgré luy d'avoir souillé ses mains au sang- de son proxime, l'un des hauts hommes du monde, le fils du roy. Et donc il sentoit bien que punition grande devoit cheoir sur l'acteur ; et ne seroient oyes, ny couleurs , ny occasions , ny causes , ny excuses quelsconques, pour la fureur des amis et adhérens du mort, cryant larmoyeuse vengeance et promptement , et ne savoient sur qui.

Certes, non merveilles si cestui prince, perplex d'une si grant œuvre, l'ayant fait faire sans conseil que de luimesmes et s'en cuidant nestoier, failloit de prime face en sa droite perplexité à prendre la voye plus saine à son honneur, encore lui estant à Paris, en fontaine de justice, oii estoit le siège réal, avironué de toute sa progénie fort troublée de ce cas, et toute déterminée à vindication pour exemple perpétuel, par justice. Ainsi certes y peut avoir excusation très-pitoyable et plaintive, combien que mauvaise en fust l'œuvre.

Mais, selon le cas advenu, pour qui veut prendre recours à sa propre foiblesse, si tel cas lui advenoit, la chose n'estoit si blâmable, ny si à admirer, comme plusieurs en ont voulu faire fort grant chose. Car par aucune subtilité se

' Attaneuse, aigre, hostile, pleine de haine.

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falloit-il tirer dehors du danger, puisque le danger y estoit, ou par folle outrecuidance , mesprisant la dignité et hautesse royale, soy déterminer à la mort; car sûrement, bien certain estoit que mort s'en fut ensievye , ou par sentence ou par fureur, et que l'une ou l'autre n'estoit eschappable. Mais le desconseillé duc, constraint lamenta])lement et pressé d'avoir souillé son âme , en nécessité de son grant danger, délibéra légèrement de son honneur, cuidant plus possiblement réparer iceluy que sa vie , ou peut-estre ne le- cuidoit blesser.

Toutes-voies, comme fortune aydoit à sa baudeur', et que Dieu, cognoissant la première racine non mouvoir de luy, pour luy donner temps et espace de repentance, le voult encore espargner , finablement après avoir aucune espace feint ce fait, sinon à monseigneur de Berry son oncle % tousjours monstrant visage toutes-voyes , qui luy mut d'un grant assuré courage, se tira dehors Paris et s'en alla en ses pays de Flandres, où pour lequel temps il descouvry le fait et l'avoua publiquement le plus tost qu'il put. Et nonobstant toutes couleurs, causes et occasions par lesquelles il se pouvoit ou devoit justifier ou excuser, au moins en signe de contrition du cas commis qui durement luy chargeoit la conscience , mais ne pouvoit estre autre, sy se offroit-il, comme il devoit, à paix, à amende

* Baudeur, audace.

2 On sait que Jean sans Peur déclara au duc de Berry qu'il avait été égaré par le démon. On conserve à la bibliothèque de Bourg-ogno (n° 11216) un traité assez bizarre, dédié à Jean sans Peur, oiîron recheicbe l'influence que le diable exerce sur le gouvernement des royaumes, ainsi que sur les conspirations et les trahisons. Le caractère sombre de Jean sans Peur et son goût pour la solitude semblaient, aux yeux ■ de ses contemporains, une preuve de plus de ses relations avec l'enfer. Souvent, dans ses chasses, il faisait élever une tente au milieu des bois et y passait plusieurs jours.

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et à satisfaction lionuorable et possible, partout et en tout là où il pouvoit penser qu'il estoità faire. Et faisoit prononcer par ses orateurs devant les grans princes du royaume, et mesmes en réal parlement , toutes les causes et circonstances de la mort inférée , et comment très-lamentablement avoit esté provoqué à ce faire, parce que mesmes le mort premièrement avoit voulu mettre la main en lu^'. Dont une grant part des escoutans plaindoient fort le duc Jeban et le condoloyent, et les autres à l'encontre l'accusoient de vilain meurtre ; et sans vouloir cognoistre causes, ny circonstances qui l'avoient pu mouvoir à ce, faisoient par leurs orateurs désordonnément mettre sur les espaules du vivant, fardeau de toute détestable reproche, plus certes volontaire que raisonnable ; qui oncques toutes-voies n'avoit fait le pourquoy on le dust blâmer, que cestuy d'avoir fait tuer , et celer celuy péchié , qui , comme l'on dit, plus a enversé que glaive d'homme. Dont les secteurs de sa bande, avec aucuns de ses serviteurs, faisoient les clameurs et les impétueuses poursuites, et souverainement la veusve du mort , sœur au duc de Milan , de laquelle autre part et es aucuns livres est faite récitation; sy en laisse à ce qui en est escrit; mais ne fut pas de germe semblable à si royal sang comme les deux.

Sy fit chascun son pouvoir, l'un de justifier et de colorer son délit, l'autre d'aggraver incessamment, voire par extrême desraison, sa partie. Et néantmoins tousjours travailloit le tout desplaisant prince le duc Jehan devers ses amis, devers le duc de Berr}^ oncle à deux lez, et devers aucuns

• J'ai publié, dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, une relation fort intéressante adressée à la duchesse de Bourgogne sur la célèbre séance de la cour du roi, où fut présenté l'apologie de Jcau Petit.

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autres, di- venir à aucune réparation et confirmation de paix, cog-nu et entendu qu'il estoit tel homme comme il estoit, si prochain du royal sièg'e, puissant h toutes heures de pouvoir faire un ^ant bien ou un grant mal dedans le royaume , et que le mort , par vengeance , ny par guerre maintenir, ne se pourroit restablir, ny revivre: et devoit autant avoir le royal sang pour luy que contre luy , car d'aussi près leur estoit. Lesquelles choses demorèrent pendant et traynant par longs détours de temps, que plusieurs tribulations, misères et pestilences y entrechurent, tant par les Anglois que par les Armignacs et par les parties qui se levoient à Paris à ceste cause , en confuse douleur et occision de maintes créatures, desquelles choses je me déporte, car n'est de ma matière fors de venir à la paix de ceste première mort , et puis h la très-honteuse machination de la seconde. Et combien que chose de si grant poix ne se pouvoit traiter en briève espace de temps, quelque labeur que l'on j mist, toutes-voies enfin, pour éviter double mal et plus grant meschief pour l'advenir, par ordonnance du saint siège apostolicque et par la procuration des nobles, sages et preud'hommes du royaulme, et par l'intérest de tous les hauts princes d'icellui, le roy, propre frère du mort, compris dedans, paix fut faite, accordée, jurée, rémission demandée, abolition donnée, repentance démonstrée devant Dieu et les hommes, Chartres et instrumens pris et despêchés à deux lez, scellés par sceaux, confirmés par preuves, ratifiés par volontaire renoncement à la foy de Dieu, qui l'enfraindroit, et soy octroyant que l'on pust crucifier sur luy comme sur les Infidèles, et pour plus consolider l'œuvre, prendre le corps de Nostre- Rédempteur par indivis et également le user en fidélité de paix et d'oubliance de toutes choses passées. De quoy le

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très-fiable duc se cuidoit tenir aussi paré comme en la promesse de Jésus-Christ. Et de fait s'y fyoit par aucun temps, et rég'noit par le royaume, à Paris et autre part, cjue tousjours les yeux venimeux le regardoient d'un mauvais courag'e ; et aussi pour ce que aucuns luy imputoient ;\ cliarg'e d'avoir bouté les Anglois en ce royaume , dont l'excuse n'est pas si difficile , comme l'accusation volontaire. Luy, après ceste paix faite, pour monstrer son bon courage françois, et qu'il estoit bien prince pour les en déjeter quand il voudroit, comment qu'ils y fussent entrés, ny à quelle occasion, certes, désirant le bien du royaume sur tous les vivaus, machina et délibéra de les en débouter par puissance; et l'eust fait, si ne fust la fortune de sa prochaine mort ' . Mais le povre roj^aume non estant encore

' Il est certain que peu Je jours avant levènement de Montereau, le duc et le dauphin avaient songé à s'unir contre Henri V. Le 5 septembre, ils écrivirent aux bcdrgeois d'Amiens pour les engager h faire bonne garde contre les Anglais. Tout annonce que Jean sans Peur et le dauphin avaient conclu, en môme temps que le traité de Pouillj', une convention secrète qui porte que tous les offices seront donnés sur la proposition du dauphin et du duc ; que le duc aura près de lui des serviteurs du dauphin et le dauphin des serviteurs du duc : que le roi « fera son mandement pour aler à rencontre des Englois, « ses anciens ennemis et adverses, » et que le dauphin et le duc enverront leurs hommes d'armes à cette armée, dont chacun d'eux désignera l'un des chefs. [Archives de Lille.)

En 1417, nous voyons le dauphin répondre noblement à un héraut du duc Jean : « Si monseigneur de Bourgogne veut que le roi et nous « le tenions pour nostre parent, qu'il voise à débouter le roy d'Angle- " terre, ancien ennemi de ce royaume. » Lepebvre Saint-Remy, 79.

D'après la chronique manuscrite de La Haj'e, 936, André de Valins, que le duc Jean envoyait à Gand près du comte de Charolais pour qu'il assemblât une armée afin de repousser Henri V, apprit à Amiens ce qui s'était passé à Montereau. Modifiant aussitôt son itinéraire et sa conduite, il crut devoir .se rendre immédiatement à Paris pour y raffermir l'influence bourguignonne, puis il alla ù Gand, près du jeune duc, " pour l'advertir de tout afin qu'il fist aliance pour venger la mort

do son père. »

assez purgé de ses péchés, ny au plus mûr de sa malédiction, le diable et les faux hommes, cuidans venger leur grief (mais accrurent leur honte), conspirèrent, toutes promesses oubliées, une nouvelle desloyale mort, pire mille fois que la première. Et toutes choses entre deux par moy mises derrière, et la manière comment et par qui, finalement exécutèrent leur faux et desléal propos en la plus hydeuse forme et horrible qui se peut dire, ny penser. Et de fait le meurtrirent à Montereau , comparu seulement à journée sous fiance de paix, devant le fils de son souverain seigneur le roy, monseigneur le dauphin, jeune enfant pour lors, dont les acteurs se couvroient, luy ignorant (veuille Dieu ! et ainsi le croy), dans leur mauvaistié'. Dont si douloureuse, si amère, ny si infâme mort oncques n'advint en chrestienneté, ny qui fut tant cher vendue, ny achetée, et bien à maie heure pour ceux qui la machinèrent, quand, pour complaire à leurs mauvais appétis, eux-mesmes se sont plongés en profonde malédiction, et à la povre France leur mère ont procuré le fardeau dont elle s'est noyée en pleurs. Sy croy sûrement, selon la qualité du cas, et considérée la volonté en quoy fiablement il alla audit lieu, devant un tel prince dont il ne se pouvoit méfier, quoy que l'on luy en dist (car ne pensoit, ny autre ne doit croire, que en un cœur de fils de ro}- entrast trahison), certes que vray soit glorieux martir. Il a fine ses jours voire aussi avant en salut comme les acteurs demeurent en perpétuel reproche. Et Dieu, pour le non perdre en

' Ceci s'applique surtout h Tannegui Ducliastel, que Guillaume Cousinot dépeint comme le plus décrié de tous les conseillers qui entouraient Charles VII. Remarquez qu'une pensée de vengeance put le guider quand il frappa Jean sans Peur. Il avait été autrefois chambellan du duc d'Orléans.

l'autre monde , l'a souffert clieoir eu cestuj par le mesme g'iaive dont il avoit féru , luy souffrant donner punition par les mauvais, en bon estât. Laquelle chose se doit juger en Dieu plus aimable correction que estroicte sentence.

0 seigneurs ! icy mirez ; donnez un petit d'arrest sur les esmerveillables divins jugemens! Dieu mortifie et fait vivre. Il punit tost; il diffère longuement. Il perd les corps; il sauve les âmes, et souvent perd les corps et les âmes. Tousjours toutes-voies œuvre-t-il en équité et en droiture envers cliascun, soit en justice, soit en miséricorde; et tellement que le battu en rigueur de justice ne se peut douloir de ceux où il a fait miséricorde. Souvent ses battures semblent estre fureur ou malédiction , qui toutesvoies sont sintelles' d'amour et préparement de salut. Mais la cognoissance en demeure cacliée et occultée aux hommes qui ne peuvent pas atteindre à ce secret. Ce prince, (icy entendez), que Dieu autresfois avoit souffert cheoir jouvenceau sous l'espée des payens, toutes-voies en son service aujourd'huy l'a resouffert occire soubs détestable fureur humaine! Il sembleroit, par terrien jugement, que si Dieu, ceste dernière fois, l'a puny par droiture, que aussi bien la première le voult-il battre par courroux. Certes laquelle chose, sans trop vouloir profonder les divins secrets, je ne puis concéder; et sauf la grâce de ceux qui voudroient interpréter les choses en leur pire, je ne puis croire que Dieu, ny en ceste dernière permission, ny en la première desconfiture de ses champions, ait ouvré, ny par courroux , ny par vengeance, mais par évidente provision de salut et de miséricorde qui ne loyst pas h distinguer, ny à estre enquise des hommes. Les

' Sinfelles, signes (de Senif, signmn).

hommes sont ses créatures sur lesquels et èsquels il a ficliié son œul, son regard et tout son soin. Sy se faut attendre en luy de leur salut et de la disposition de leurs affaires, comme qui scet et cognoit où et quant il doit faire et laisser, par voye non reprenable. Quans' rois ou empereurs a-t-on vu clieoir et estre vaincus en protection du bien public, en l'impugnation des Infidèles, en l'augmentation de la foy , en la défence de Sainte Église, là où Dieu toutesvoies par juste et divine équité doit avoir agréables ses serviteurs, ses champions, ses povres créatures qui s'exposent volontairement au péril de la mort, à respandre leur sang et à offrir leurs âmes en l'honneur de son glorieux nom, de sa hautesse et de sa sainte foy ! et toutes-voies les souffre martyriser et occire, comme s'il avoit ses yeux de miséricorde retirés en arrière d'eux et les avoit oubliés et abandonnés, qui est chose non abominable de le croire, mais de le penser, que telle desléaulté, telle impiété, telle dureté de courage pust jamais entrer, ny estre consentue en nature divine. Qu'en est-il advenu plusieurs fois en la très-glorieuse et victorieuse maison françoise, souveraine championne de la foy? Les rois et les princes souvent, Dieu a permis trébucher, avec multitude de peuple , sous la crudélité des payens, comme en Roncevaulx où les douze pairs morurent, Roland et les autres; le roy saint Lojs, prince d'une austère vie, relyé en divine amour et continent en vertu, fut deux, trois fois desconfy toutes-voies, en Sirye tirannisé, martirisé, luy et sa chevalerie teints, baignés et noyés en leur propre sang , captifs pris , et sa lignée en pleurs, en désolations et en misères, comme si Dieu eustdormy ou leseustmescognu; et puis, n'a gaires,

' Quans. Combien de.

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le jeune, très-valereux et courageux divin champion le roy de Poulaine, fut desconfy en bataille devant les Turcs, et mesmes persécuté de mort avec le cardinal légat du Saint Siège, escorché tout vif en vitupère de nostre loy ' .

Si doncques tels et tels vrays serviteurs et champions de Dieu, cognus justes et preud'hommes. Dieu a souffert périller et vaincre, notoirement en salut, pourquoy ne se doit-il entendre que aussi bien ce prince le duc Jehan, lorsqu'il estoit desconfît en Hongrie, Dieu le permit pour le salut de luy et des siens, comme il a fait des autres, là 011 en œuvre semblable le salut est tout manifeste? Certes sy doit; et ne se doit imputer, ny à courroux, ny à fureur, ny à vengeance divine, mais à très-mer veillable jugement de Dieu, qui ne donne pas seulement salut et victoire, mais en corporelle batture donne gloire à l'âme. Et sans nombre en sont les exemples que l'on pourroit alléguer de plusieurs chrestiens princes desconfis en ceste manière sous juste titre, sous droiturière querelle et sous divin service, là où en nostre jugement semble avoir malédiction. Toutes-voies y a-t-il entièrement gloire à la Déité , et mistérieux salut des vaincus; et est entendu qu'en la persécution, tribulation et batture des justes, des preud'hommes et des innocens, la royale majesté de Dieu se glorifie. Et des pécheurs estans en voye d'amendement et de conversion, tousjours il œuvre, il traite, il dispose au plus près de leur salut par mort, par prise, par desconfiture ou par espargne, comme il cognoit le cas plus estre expédient et salutaire, dont souvent la cruelle et hastive mort est plus heureuse et béate que ne seroit la grâce de longue

' Ceci doit s'entendre du roi Wladislas qui mourut, en 1444, dans un combat livré aux Turcs sur les bords du Danube. Voyez Justiniani, HtsL de Venise.

vie. Comme je disois cy-devaiit, Dieu mortifye et fait vivre celuy qu'il veut, et quand il veut, sans avoir regard aux murmures des hommes, mais bien au sauvement de ses créatures.

Un Charles, conte de Flandres, prince très-juste et très-dévot, oyant messe en l'église Saint-Donat à Bruges, et conférant ses mains charitables aux povres, dont estoit coustumier, fut tué et meurtr}^ inhumainement' par conspiration de ses propres serviteurs , qui ne se doubtoit de si hastive mort, ny que Dieu le dust permettre; ce qui estoit cas d'admiration au peuple, que si dévot prince et si piteux aumosnier pouvoit venir à si douloureuse fin. Pareillement l'empereur Henry, prince très-louable en vertu et en bonnes mœurs, et dont la mémoire , pour cause de ses mérites, doit estre perpétuelle, recevant le corps de son rédempteur Jésus-Christ, fut empoisonné par celuy mesme (un Jacopin), qui le accommunia et lui bouta le venin contenu en son ongle, avec la sainte hostie, en la bouche, dont il mourut violentement devant ses jours'. Et le roy Richard d'Angleterre, par machination d'aucuns ses contraires, sujets toutes-voies et parens, pris, scandalisé et mené par dérision parmy la ville de Londres, sur un petit cheval, comme un fol, destitué de son royal siège et de sa royale puissance, et mis en prison par aucun temps, et gardé de son propre serviteur, son naturel sujet, en qui il se fioyt de sa bouche et de sa vie, par commandement du duc de Lencastre tendant à- la couronne, fut tué et murtry et lamentablement exterminé, qui toutes-voies estoit prince en qui reposoit fidélité et preudommie autant que en prince qui jamais fust de sa région. Et pour la

' Charles le Bon, comte de Flandre, assassiné le 2 mars 1127. =' Henri de Luxembourg, mort le 24 août 1313.

faveiir qu'il maintenoit à la maison françoise, il parvint à ce martyre'.

Qui est donc celuy qui en tels et en tels jugemens divins qui sont si estranges, si esmerveillables et si difficiles à cognoistre, et qui se font aussi bien sur les bons comme sur les mauvais, veut ou ose inférer murmure, par manière de condamner celui ou ceux de qui ainsi ou ainsi piteusement desvient, disans que péché ou mauvaise vie les a menés à leur droit , quand mesmes les justes et les bons qui ne desservent nul mal, maintesfois terminent en ceste horreur? Toutes-voies est-il vray et notoire, et est l'espoir de nostre foy, que Dieu doit estre, et est en effet, tousjours garde et protecteur des bons; mesmes des mauvais l'est-il journellement, afin de les convertir. N'a-t-il pas souffert mourir ses glorieux amis, ses glorieux saints en plusieurs tribulations, en mainte dureté de tourmens, comme gens sans Dieu, déjetés et vitupérés de la face des hommes, et dont les tyrans mesmes qui les martirisoient ont esté aucunes fois, sur le lieu, perçus^ de la main de Dieu, foudroyés subitement et exterminés? Et ainsi les bons semblent avoir esté battus de là haut, et les mauvais aussi; mais sous correction, les bons ont esté battus, sous divine permission, par le franc arbitre des mauvais ; et les mauvais, par juste et droiturière exécution de la sentence divine.

Sy est la souffrance des uns, une merveilleuse et estimable gloire à Dieu , là où des autres est un desservi et horrible exploit de justice. Pour autant, ôvous les hommes, qui voyez en divers temps les divers accidens de fortune, aussi les pitiés en diverses manières de douleurs, les rois,

' Richard II.

- Ferais, (percnssi), frappés.

les princes, les autres hommes finir, périller en telle manière et par telle, en qiioy vos cœurs, vos pensemens et vos natures varient, mérancolient et s'esLaliissent, amodérez, amodérez vos murmures, et venez à jugement de saine raison, qui vous donne à cognoistre qu'en dure et violente mort peut avoir bonne fin, si bien qu'en douce et souefve' fin, une très-dure et très-liorrible mort. Car en mourir sur le lit ne gît pas le salut, ny tout le grant périr, en terminer sous glaive. Les bons en meurent, les mauvais en meurent; et sont ceux réputés mauvais en nostre jugement, qui, pour l'heure que Dieu les prend, sont justes envers luy. Lu}^ seul cognoit les bons et les mauvais; et comment que un homme meure, ou entre la main de prestres, ou entre la main de meurtriers, tousjours a-t-il ses yeux de pitié là où sa divinité le semont% non regardant comme à nostre jugement, que nostre desterminée et faillible cognoissance y sente , à qui il n'appartient , ny h savoir, ny à enquérir les divins secrets, voire comme tels, car à luy seul est de discerner des fins et du salut des hommes, comme qui les cognoit en dedans les cœurs, là où humain jugement ne peut atteindre. Les jugemens divins sont merveilleux, et n'est entendement qui en pust comprendre les voyes ; car si les uns sont en équité vers les bons, aussi sont les autres en miséricorde vers les pécheurs, lesquels Dieu espargne, supporte, réduit à cognoissance par miséricorde et en diverses manières de miséricorde. Arrière il les prend et les reçoit, et les souffre venir à différentes fins, comme les humaines fortunes, ses volontés divines ou peut-estre les secrètes destinées portent, avec lesquelles , nonobstant qu'elles sont espouven-

' Souefve, [suavis), douce.

' Le aenwnt. l'y porte, Yy invite.

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tables à attendre , peut venir g-rant salut et une fin bieneurée, comme à ce prince féru', et à l'autre (qu'ainsi soit-il ! ) premièrement trébucliié.

L'espoir en Dieu a esté donné et gardé souverainement au dernier, pour les publiques ajDparences de son repentir, avec la bonne volonté où il a esté précipité et surpris de mort. Parquoi Dieu, qui ne veut pas la mort du péclieur, l'a pris (fait bon espérer) en bon estât ; mais l'a bien souffert punir, comme pécheur, pour parvenir à salut. Ciel et terre sont transitoires; mais la sainte parole divine ne peut estre enfreinte , disant : « Qui de glaive fiert , de « glaive sera féru. » Et d'autre part : « Dieu ne veut pas la « mort du pécheur. » Comment doncques se pourront accorder ces deux : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur » , et cestuy : « Qui de glaive fiert, de glaive sera féru » ? Certes bien entendez icy; car, par ceste mort dernière qui fut douloureuse, je tiens à vous en ouvrir la difficulté.

Le perforcié et surquis^ prince, le duc Jehan, constraint violentement à devenir homicide, ou que autre le devenist, en luy dès lors, et si tost qu'il avoit féru, pouvoit doubter qu'il le reseroit par telle parolle qui dit « De « glaive fiert, etc. » Et toutes-voies, dit l'autre : « Dieu « ne veut pas la mort du pécheur, » non comme pécheur, mais bien en estât converti, auquel mort éternelle se transmue en mort temporelle non finable. Luy doncques, estant en cognoissance de son cas (car moult sage et discret estoit, prince très-catholique), fait à penser que, avec le travail qu'il mettoit de faire son accord envers le

• Féru, frappé, mis ù mort. Ceci se rapporte à Jean sans Peur. L'autre prince, frappé le premier, est le duc d'Orléans, comme cela a été dit ci-dessus.

^ Snrqnis, attaqué par fraude, par malice.

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