‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 33 sur 141 · I11U)N1(,)IIE · texte numérisé non relu

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monde, que .sa conscience aussi l'accusoit de le faire envers Dieu, envers qui grandement se sentoit mespris pour avoir mis la main en son sang si prochain, et dont tant de grans et horribles maux pourroient naistre, que lors luy ayant ceste menasse devant ses yeux : « Tu as féru, tu le « reseras par irrévocable sentence divine , » certes bien devoit avoir maintes douloureuses et amères méditations secrètes, quand tant seulement, par jugement humain, il pouvoit cognoistre soy estre en évident péril, et la mort charuer' et voliter tous les jours environ devant lu}^ considérant à quels et à qui il avoit à faire, car qui n'estoit sur devant que estre homicide, bien mal le devoit estre depuis. Doncques, en pensant en luy-mesme : « Tu « seras féru » , que peut-on dire que un tel prince devoit faire, ou se désespérer pour la promesse divine, disant : « Tu le seras » , ou vivre en nonchaloir de si horrible et estroite sentence? Certes ny l'un, ny l'autre ne devoit, ny le fit; car fermement croy, et bien y a paru, que le bon prince, puisque le meschief estoit advenu , s'en mit au droit ploy, là où il s'en devoit mettre, et en conscience, et en honneur, et en équité de raison.

C'estoit premièrement d'offrir et de faire amende à partie et réparation convenable. Secondement, de soy mettre en devoir pour la tranquillité du royaume où il avoit inféré lésion. Tiercement, de soy repentir envers Dieu, de son méfait commis et de sa sentence promise, quand il se seroit mis en devoir d'attendre à sa miséricorde , toutes- voies à son bon plaisir , fust de vivre , fust de mourir, ou tost ou tard, puisque une fois à mort falloit venir, espérant aussi que Dieu pust bien convertir une

' Ckamcr, rouler, tourner ( racine commune au char et au rouet qu'on nommait Cliarref.)

sentence en une autre, comme îl fit de David de qui, pour la dure contrition qu'il fit, il transmua la sentence en autre verge.

Les deux points premiers, il a fait et s'en est mis en devoir; il a quis mercy, offert amende et fait réparation. Il s'est travaillé démettre le royaume en son premier estât. Dont toutes-voies il n'avoit esté cause de nul grief que par inconvénient du tiers , est-il tout cler à cognoistre par les deux premiers points jà faits que sa repentance estoit grande envers Dieu ; car pour plus s'obliger au perpétuel bien et service du royaume, confès comme un prince catholique, bon fait à croire , prit le corps de Nostre-Sauveur, ensemble sa partye, en confirmation d'amour et de vraye paix. Et lors, soy sentant garny de son Dieu, de son protecteur, qui est tout miséricorde et ne veut pas la mort du pécheur, en la bonne volonté qu'il avoit de là en avant, osoit bien et vouloit comparoir à toutes journées, où qu'elles fussent, et fist Dieu de luy à l'aventure ce qu'il luy plairoit ; non doutant toutes-voies que jamais sous un tel contrat d'amour et de paix jurée dust ou pust avoir fraude. Dont par vertu de grant courage pour bien faire, et plein de ferme fyance en Dieu, il comparut volontairement à Montereau, contre le conseil de plusieurs, qui plus que luy se doutèrent de maie mesure ; et là, luy estant en cage, comme un oiseau pris à la pipée ', tellement que nul

' J'ai développé, il y a plusieurs années , dans mon Histoire de Flandre, l'opinion que Jean sans Peur voulait s'emparer à Montereau de la personne du Dauphin et qu'il expia par sa mort un complot qui n'était dirigé que contre la liberté du jeune prince. Je me bornerai aujourd'hui ù citer ici quelques témoignag-es d'un grand intérêt sur cet événement. Le premier est une lettre de Charles VI qui, le 11 septembre, n'a reçu à Troyes qu'un rapport assez vague d'après lequel le duc n'est pas mort, mais prisonnier du Dauphin. Il écrit au comte do Charolais que le duc de Bourgogne s'est rendu par son ordre à Mon -

ne le pouvoit rescoun-e, infameusement, vilainement et inhumainement fut mis h mort devant royal conspect de rcgardeur. 0 vous ! seigneurs doncques, qui oyez ceste très-piteuse et très-vilaine mort , ne devez , par droite nature de noblesse, tenir faveur en jugement entre ces deux princes, dont l'un vous doit estre tant comme l'autre, chacun en sa qualité de droit. Tous deux estoient de la royale maison, produit d'une racine, partis d'un ventre, natifs d'un royaume; tous deux chrestiens, hommes raisonnables, tous deux haults princes, tous deux François, Et vous chrestiens, raisonnables hommes, et François àl'aventure, que vous semble-il de ceste mort première? Que vous est-il advis de ceste mort seconde? quel jugement y donnezvous? quelle différence y mettez-vous? quelle sentence y proférez-vous? que vous semble-il de l'offense première?

tereau, près du Dauphin, et que là « plusieurs des gens de sa compai- « gnie prisdrent nostre dit cousin et blessèrent très-inhumainement, « et de force l'ont détenu et détiennent. » Charles VI, n'ayant que peu d'hommes à sa disposition, réclame le secours du comte de Charolais. Le second document est une lettre d'Isabeau de Bavière qui accuse son fils avec plus de violence que tous les chroniqueurs bourguignons. Voici le récit qu'elle insère le 20 septembre, dans une lettre adressée au nouveau duc de Bourgogne :

« Après plusieurs ambassates envolées devers nostre dit fils fu pro- « mise journée pour convenir ensemble au dymenche x« jour de « septembre derrain passé sur le pont de ]\Iontereau-où-fault- Yonne, « et jà soit ce que nosdits fils et cousin et tous les chevaliers de leur « compaignie eussent juré sur la vraie croix et saintes évangilles de M Dieu et se fussent soubsmis à toutes sentences du saint siég-e de Rome « et de l'Église et aultrement, de tenir l'amour, paix et concorde qui « autrefois à Corbueil avoit esté jurée entre eulx sans fraude ou mal M engin, ainsi que par les lettres signées et scellées des mains et « seaulx de notre dit fils et de ses chevaliers et clers que avons pai-- « devers nous, appert bien clèrement, toutesvoies notre dit cousin qui « lui xi« seulement estoit aie au lieu de la convention devers notre dit « fils en grant confiance des sermcns dessusdits qui à icelle heure « meisme furent renouvelles, en confiance aussi que notredit fils no

et quelle répiitez-vous la vengeance seconde, en vertu et en droiture de noble courage? Je vous conjure et prie que vous ostez faveurs, amitiés et affections, et en estroit de conscience discernez quel jugement cy a fait Dieu h vostro advis, et quelle œuvre y ont fait les hommes, ou salutaire, oulionnorable, ou vilaine. Pensez, songezet soyez justes et vrays juges ; car, posé que de la part de vous autres ceste mort dernière a esté perpétrée, toutes-voies, pour non estre réputé l'injureur de la très-haute et noble nation françoise , ains le héraut et l'accroisseur de sa gloire, seulement vous les acteurs et conseillers de ceste œuvre je déteste. Sy entendez icy vous les aucuns, vous tous les acteurs qui de cœur enfélonny avez déjeté mainte désordonnée sentence, mainte chargeuse condamnation sur ce noble prince, dont je ne m'admire que, qui l'avez osé trahir et meurtrir contre honneur, sy vous le blâmez contre rai-

« fust semblablement que lui xi^, ainsi que promis et acordé avoit « esté, après ce que notredit cousin lui ot faite doulce et humble révé- « rence et offert corps, chevance et amis, saillirent d'une embusche « secrète qui estoit faitte en une chambre plusieurs hommes armés, et « incontinent tous ensemble férirent soudainement de haches sur « notredit cousin qui estoit à genoulx devant notredit fils, et là le « raurdrirent inhumainement contre Dieu , justice, raison, foy et loy, « et de fait prindrent les chevaliers qui Tavoient acompaignié en celle « dolereuse convention , c'est assavoir notre très-chier et très-amé « cousin Charles de Bourbon, le seigneur de Nouaille, qui est navré à « mort, comme l'en dit, le frère au comte de Fribourch, le seigneur de M Saint-George, messire Anthoine de Vergj', le seigneur d'Autrey, « messire Charles de Lens, messire Guy de Pontalier et aultres, et « avec ce tous les biens et joyau Ix que notredit cousin avoit menés « au lieu de la convention ont prins et osté de ceulx qui les avoient « en garde et iceulx appliqués à leur pioufSt. Ce&t horrible et dé- « testable cas de très-hault et excellent prince notre cousin mondit « seigneur, nous avons entention de signifier h notre saint père lo « pape, h l'empereur et aux aultres roys catholiques, qui, comme nous (1 tenons, prendront pourla grant énormité dudit cas grant desplaisanco '< et devront assistence à mondit seigneur. » ( Documcnis des Archives de Lille, reposant aujourd'hui à la Bibliothèque impériale à Paris).

son : appreuez îcy , apprenez à cognoistre quel jugement Dieu a fait de luy, et quel jugement en pourra cheoir sur vous cy-après, si déjà n'est chu. Le juste et vray Dieu dont l'œuvre ne cloche, ny parole ne ment, voulant donner aux princes exemple de non ouvrer jamais par voye de fait, pour punition de la mort première inférée à un prince, il a soufifert que elle ait arrière esté réparée par mort de prince, non pas comme juge tout rigoureux en justice, mais plein de droiture sous miséricorde. Et appert en ce, que le réal sang respandu cryant pour vengeance d'un lez, en semblable qualité d'amende l'a satisfait par son semblable; et a fait punition purement légale, dont il ne vouloit, ny ne pouvoiten rigueur de justice faillir au demandeur premier mort. Mais que pourtant il n'ait esté miséricordieux au second, certes sy a, et le prouvent plusieurs raisons. La première sy est, que Dieu luy donna grant temps et espace de repentance. Et estoit son cas, à vérité maintenir, bien rémissible, pour cause que ce qu'il en avoit fait, il le fit pour éviter propre péril. La seconde, il luy donna sens et entendement de recognoistre son méfait et d'en devoir faire réparation. La tierce, il lui donna la grâce de la requérir et la puissance de faire. La quarte, il luy donna la grâce de parvenir à paix et concorde, sur quoy il se vouloit arrester. La quinte, il luy donna la grâce de vouloir procurer le bien du royaume sur tous ses autres désirs qu'il pouvoit avoir ; et la dernière et la plus grande, il luy donna la grâce de recevoir son précieux corps en article de tout bon vouloir constant et permanable. Dieu doncques, en estroite équité, voulant faire justice et donner punition aux hommes, ou en ce monde ou en l'autre, puisqu'il falloit par droiture au premier mort faire aucune satisfaction , pouvoit-il jamais la faire meilleure^

ny plus juste que, en satisfaisant au premier par mort temporelle , respiter le second et délivrer de mort éternelle? Certes nenny ; car par la seconde mort, la première a été satisfaite, en ce que le féreur a esté reféru , tous deux égales personnes. Et Dieu, pour sa repentance, avec le bon vouloir où il s'estoit mis, en a aboly le péché sous la souffrance de son martire et mort; glorieux martir, tramis en paradis, que vos mains scandalisées et planées ' du livre de vie, ont cuydé décliasser en enfer, à la perpétuelle malédiction de vous-mesmes, les acteurs infracteurs de telle paix jurée, promise et confirmée par communication du saint vray précieux corps de Jésus-Christ. 0 hommes qui vous nommez chrestiens et vous attribuez la hautesse et dignité de tel titre, qui est si précieux manteau, si précieux parement entre les autres générations, estes-vous tels comme vous vous louez? estes- vous créatures sensibles ? avez-vous entendemens raisonnables ? Peut-il en vostre cœur cheoir une telle horreur que de tromper un très-haut créateur du ciel et de la terre, de mentir au vray fils de Dieu vostre rédempteur, de vostre juré et promis serment, de faire cely blasphème au glorieux Saint-Esprit, donner volontairement vostre âme au diable sous semblant déceveux soy donnant à Dieu? 0 inhumaines gens! ô gens abominables! non gens, non diables, mais pires que malins infernaux esprits, qui faillez et mésusez en ce que, si le diable l'avoit fait, promis et juré, il nepourroit, ne vouldroit, ne oseroit nj^ faillir, ny mésuser; et vous y faillez! Ha! maudictes gens ! semence de Cayn ! et que pensez devenir après tels . meurtres et si exécrables traysons, et où Dieu s'est pris

' Planées, effacées.

36 CUKUMQLE

SOUS promesse de pardon, sous assurance de paix et apparence de vraye concorde, vous vous moquez de Dieu et de sa puissance, vitupérant sa hautesse et sainteté ! 0 que grièvement en serez punis, iniques g'cns infâmes et de malheurée naissance, conçus et engendrés de pères maudits en terre, avilés en enfer, abominés en justice, punissables par divine vengeance,' non en corps, non en biens, non en terre, non; non si heureux, mais à vostre trèsamère déservie confusion, exterminables, damnables et sentenciables au jour du jugement au plus profond des enfers. Là sont vos demeures; là sont vos apperteuances, avec les infernaux citoiens meilleurs que vous, plus dignes que vous et plus véritables, quand seulement du nom de Dieu oyr nommer, ils ployent genoux, enclinent le clief, baillent révérence et gloire à leur créateur; et vous par l'avoir pris, reçu tout entier, tout glorieux, tout puissant en vostre indigne et abominable sac, pardesrision l'avez mescongnu, vitupéré et réputé vostre semblable; dont le corps en soy ne pourroit porter la punition, ny la terre la soustenir, ny fortune donner, ny entendement comprendre, condigne à vos démérites. Mais l'àme, qui est immortelle et perpétuelle en son estre , c'est elle qui en portera la souffrance à jamais; et non pas tant seulement pour mauvaistié du meurtre, mais pour la desrisiou que vous avez faite de celuy Cjui vous a créé. 0 qu'oncques royale maison vous donna couverture ! qu'oncques région françoise vous a donné titre, qui a esté le giron de toute loyauté clirestienne , de toute liumaine fidélité, de toute vraye religion en Dieu! Et vous, en noircissant sa hautesse et splendeur, en avez fait speloncque' et forest de

' Speloncque, [spelunca], antre.

meurtriers, caverne de trayson et une profondité de mauvaise minière.

0 mallieurée et très infortunée France pour cely temps! dame toutes-voies par avant sjiécieuse en beauté, resplendissant en divine faveur, et sur toutes terriennes régions obtenant le triomphe de salut, povre dame esplourée , princesse maintenant changée d'habit , muée de couleur, déclinée d'estat, des mesmes yeux dont autres fois as contemplé la haute gloire de ton trosne, regarde, te prye, la désolable infélicité de ton siège, que Dieu , ou pour ton propre chastoy, ou pour le pécliié de ton peuple ou pour l'orgueil de tes enfans, t'a fait naistre aujourd'huy en ce souillement que il t'a commise en gouverne d'un enfant en la garde d'un tuteur pervers, inutile pour soy, et d'autruy gasteur. Sy te recorde, misérable dame, recorde cestui j^roverbe qui dit : « Mallieurée la terre « dont le roy est enfant ! »

0 povre défigurée royne ! en faisant tes lamentations , en vydant tes pleurs, tes cris, tes amertumes, tes infinies douleurs , si tu veux satisfaire à ton martire et à la rage de ton mal, crye doncques tousjours, sonne et profère ceste parole sans autre : « Malheurée la terre, mallieurée « et maudite, dont le roy est enfant ! » Tu ne te pourras venger, ne désoler, ne furier en plus prompts termes, en plus propres exclamations. Car certes la vérité de cestui mot est seule occasion de ton meschief, de ta ruyne et misère. Sy en doibs parcourir la terre, faire retentir les cieux , estonner bois , roches et montagnes par force de cris! Certes, et seront tes douleurs et afflictions toutes assez cognues en cestuy-cy, sans effusion d'autres larmes. Dont si Dieu te eust voulu estre comme autresfois favorable en cestuy temps, de t'avoir recommandée à roy

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prudent et de bonnes mœurs, les énormes cas et exactions qui ont été commis emprès ton réal sceptre, n'eussent eu source, ny efficace; et ne se seroit ta hautesse opprobriée des mauvais, ne ton trosne enversé au bas par félons. Pleure ! povre attristée mère ; crye ton infortune ! lamente seulement que Dieu permette d'une fructueuse racine partir un inutile rejeton, un rameau sans fruit qui gaste, qui diffame , qui scandalise l'arbre ; et en ramenant tes yeux sur le temps passé, réclame, je te prie, regrette tes devanciers, tes glorieux pasteurs de jadis, ayeux, bisayeux, vertueux princes et louables. Par leurs hautes valeurs et prouesses, tu a esté couronnée de gloire et mise en trosne de splendeur , et souverainement te repose sur ton dernier conduiseur Charles le Quint , lequel , contre condition de son estre et de sa propre nature , t'a produit le rejeton tout dissemblable au tronc ; parquoy quand tu ne peux trouver le fruit où tu souloies te conforter, tu languis, certes, quant tu ne devroyes.

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