CHAPITRE II
Comment la mort du duc Jehan fut annoncée à l'évesquede Tournay, Tlioisy, et au seigneur de Eoubais, lesquels, en grant secret et en grant effusion de larmes, recurent les doulereuses nouvelles.
Ceste douloureuse et très-lamentable mort, grigneuse' pour toute la chrestienté , souverainement pour le noble royaume de France, qui depuis bien chèrement en a comparé le délit, fut annoncée, le plus hastivement que
* Grigneuse, lamentable.
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faire se pouvoit, h Gaud', où résidoit ce très-haut et trèspuissant prince, le fils du mort, Philippe, conte pour lors de Charolois , en 1 ag-e environ de vingt ans ou ainsi , avec très-noble et très-vertueuse dame Michiele de France sa comjDagne, sœur à icelui monseig*neur le dauphin, qui avoit esté présent en ce meurtre, non pas que je l'accuse, fors du regard. Et fut dite premièrement ceste mort et révélée, à douloureuse effusion de larmes , à l'évesque de Tournay, Thoisy", et aussi au seigneur de Roubais", pour lors premier chambellan dudit prince jouvenceau. Sy fait bon à penser que , au record de si douloureuses nouvelles et de si gros poix, les deux seigneurs dessus dits dévoient merveilleusement altérer en leurs manières
' Ce furent deux messagers, envoyés de Bray par le sire de Neufchûtel qui portèrent à Gand la nouvelle du meurtre de Jean sans Peur. Quelques jours après, Philippe reçut des lettres, datées de Nemours le .15 septembre 1419, où le Dauphin rejetait la responsabilité de l'attentat de Alontereau :
« Et lui remonstrasmes amiablement, ainsi que il appartenoit les " faultes et choses devant dictes, mais nous le trouvasmes en tel « egreur que bien apparut que il avoit en son cuer ladicte entention « de nous prendre, et pour la mettre à effect tira le sire de Nouailles « estant en sa compaignie son espée et lui s'efforça de attempter h « nostre personne, laquelle chose voyans plusieurs nos serviteurs qui « là estoient, advertis de sa dicte voulenté et ayans en mémoire les « fais passés advenus tant en la personne de feus beaux oncles d'Or- " léans que autres, doubtans le semblable au regart de nous, s'esmeu- « rent en tant que noise se sourdi par entre nos gens et les siens, en « laquelle noise et conflit il demeura mort sus la place par son oul- .< traige et de son entreprise. » Le Dauphin ajoutait quelques paroles de consolation « pour ce que bien savons que nature et la condition o du cas ainsi par son fait mesmes et par oultrage à lui advenu vous « induiront à estre de ce piteux, dolent et desplaisant. » [Doaiments de la Bibliothèque impériale de Paris.)
Le Dauphin envoya le comte d'Aumale pour présenter au duc Philippe la môme apologie.
^ Jean de Thoisy, successivement évéque d'Auxerre et de Tournay. Il devint chancelier le 7 décembre de la même année.
' Jean deRoubaix, seigneur de Herzelles.
et avoir le cœur durement estraint de douleur, comme certes avoient, car oublians vigueur et toute vertu, séant et appertenant h gens assis en siège d'autorité, ains tirant à toute nature féminine , rendirent pleurs et cris lamentables , détorsirent mains , desmesurèrent leurs voix , redoublèrent leurs soupirs par une infinité d'hélas! non pour la mort tant seulement qui ne peut estre fuyée, mais pour les horribles circonstances qui en sourdirent,
En autres livres icy devant a esté sceue assez la trèsamère tribulation que Dieu a souffert régner en cestui très-noble et très-chrestien royaume, à cause d'une division sourse ' entre deux les plus principaux puissans membres d'iceluy, et comment ces deux membres, par divine permission, ont esté terminés piteusement l'un après l'autre, dont infinies désolations et langueurs ont esté inférées à ceste très-resplendissante dame,jadisemplumée de fleurs de lis, nommée France, et souverainement pour la dernière mort. Dieu scet quelle ! Mais pour ce que les doléances de la première, jà longtemps passées, ont esté récitées et escrites autre part, comment et quelles elles furent, ne par qui, ne en quel lieu monstrées, sy loyst bien, et est chose convenable aussi , pour faire droit à chascun , venir aux complaintes et amères douleurs que les amis du dernier mort, souverainement son fils , a pu ou du faire , instruit et adverty du cas, quoy et comment, comme il est bien vraysemblable que nature le devoit mener à un très-merveilleux desconfort, encore plus pour les circonstances du cas que du coup. Car tousjours faut perdre amis j)ar mort ou tost ou tard ; mais les perdre piteusement et en manière si inhumaine, c'est ce qui attriste.
• Bourse, née, onp-cntlr^c, du verbe sourdre, sortir, tirer sa sourci'.
DE CHASTELLAIX. M
Or loyst à savoir que le duc Jehan, versé ' à Montereau par la manière assez sçue , seulement laissa un fils procréé de luy et de madame Anne de Bavière , fille au duc Aubert, conte de Haynnau , et lequel , pour les périls des guerres et des dangers où journellement se trouvoit entre ses ennemis, il avoit laissé et estably par demeure en sa ville de Gand , avec sa très-clière et très-amée espouse, madame Miclielle de France , fille au roy Charles le sixième , et sœur à Charles pour lors dauphin de Viennois , présent à cestuy piteux fait dernier, qui moult fait à plaindre, combien que ignorance, j'espoire, de la mauvaistié forgée , l'excuse. Sy fu cestuy jeune prince Philippe, pour lors comte de Charolois, et léal François de courage, environ de vingt ou de vingt et deux ans, haut et droit de venure, joyeux d'esprit, et viste de corps, mais souvent assez fiévreux. Sy avoit en son enfantin âg'e esté nourry avec le roy, en sa court, et avec messeigneurs les fenfans du roy trèstous, dont Charles, conte de Ponthieu, le dernier et le plus jeusne encores, estoit petit pour lors qu'il y résidoit. Sy n'eurent gaires d'accointance ensemble pour la différence de leurs âges; mais trop bien virent l'un l'autre, espéciallement le comte de Charolois, de bonne et vive connoissance , le conte de Ponthieu, depuis dauphin. Sy avoit cestuy jeusne prince, comte de Charolois, toute son affection résolue et fermée en la gloire et conservation de la royale majesté françoise, à laquelle il estoit obligé, par prochaineté de sang si bien que par mariage'. Et combien que le duc son père y trouvast maintes
' Versé, pour renversé, frappé, immolé.
"■ Philippe regretta toujours de ne pas s'être trouvé au milieu des Français à la bataille d'Azincourt. « Je luy ai ouy dire, raconte Le- « febvre Saint-Rcmj', depuis que il avoit atteint l'ûgc de soixante-
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traverses et "difficultés par ses ennemis et non Lien amis
i de la couronne, à vray juger, comme il a bien paru,
1 toutes-voies , le fils , soy confiant en Dieu et en la haute
I royale noblesse avec laquelle il sentoit son père plusieurs
fois convenu en paix et en semblance d'accord, ne se put
i y I oncques défier que de tels cœurs reconciliés et si pro-
^ > 1 cliains ensemble de sang qu'ils estoient, pust jamais estre
^.,>^^ \ pourgetté mal, ny que si douloureuse fin dust estre tirée
jamais de si vraye fiance. Sy en fut déçu, las! et tempre-
ment, comme vous orrez, son espoir cassé par contraire
évent , et sa fiance amèrement ramponnée ' et reprocliiée
par clameurs. Car d'autant que moins se doubtoit du cas,
d'autant plus luy cuisoit aigrement son deuil, quand il en
vit le meschief .
Luy doncques résidant à Gand en toutes occupations joyeuses, comme l'âge le requéroit, et avec noble conduite de plusieurs notables gens, nobles hommes et clercs, ayans entre main le gouvernement des pays de son père en son absence, vinrent aucuns des eschappés dudit lieu de Montereau hastivement à Gand, et abordans premièrement à maistre Jehan de Thoisy , évesque de Tournay, et à messire Athis de Brimeu", notable chevalier, son chambellan, annoncèrent à eux deux secrètement la mort du duc Jehan, et toutes les manières du fait, afin d'avoir advis sur la manière du rapport au fils qui amèrement en seroit agravé
« sept ans, que il estoit desplaisanfc de ce que il n'avoit eu la fortune << d'avoir esté à laditte bataille, fust pour la mort , fust la vie. » Guillaume Pilastre lui rend le même témoignage.
' Ramiionnée, devenue un objet de dérision.
^ David, dit Athis, do Brimeu, seigneur d'Humbercourt, conseiller du duc Jean et bailli d'Hcsdin, chambellan et maître d'hôtel du duc Philippe. Il recevait on 1419 deux Cv^nts francs de pension. Pierre de Frnin dit qu'il était « sage, courtois et aimé de toutes gens. »
de douleur. Et là certes, en plaintes et en plours et en détorsions de mains, secrètement leur narrèrent le cas haut et bas, et en souspirs et clameurs. Longue espace demourèrent d'eux-mesmes desconseillés. Toutes- voies , après un peu la première douleur escoulée, que nature de viellard, experte des cas de fortune, doit retourner en sa gravité et amodérer son deuil par provision de sens, conclurent que nécessité estoit que eux-mesmes se missent en trempe et en semblant rassis , afin que quant viendroient à l'heure que faire en faudroit relation à leur maistre, encores ignorant de tout, que par aucunes manières subtiles de langage , sans venir de prime face férir au point , luy pussent rompre l'aigreur première de son amertume ; car sentoient sa nature estre en très-singulière filiale amour encline vers son père. Sy craindoient bien aussi fort le péril d'un lez de sa personne comme de l'autre, et se lamentoient du cas advenu. Sagement toutes-voies avisèrent de l'heure et de la manière plus expédient ; et espièrent le temps que plus seroit en sa solitude avec ses plus prochains seulement, desquels ils désiroient plus l'assistence.