‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 36 sur 141 · H110M(,)UE · texte numérisé non relu

H110M(,)UE

« tude, ou peut-estre les aucuns par manière de punition « salutaire, comme les divines pourvoiances disposent « maintesfois des hommes au rebours de leur cuidier. Et « eux retournans leurs yeux sur leur propre et prochain « parentaige, sur leur mesme région Françoise, dont les « rois et princes d'icelle, ensemble leurs subgets, ont esté « en divers temps diversement batus et freschement en- « cores; regardansde digne mémoire le roy Jehan, en sa <i haute plénitude de félicité, en toute sa haute puissance « et gloire, estre succombé en main de ses ennemis, estre « vaincu en bataille, humilié par armes et pris en toute « confusion de fortune, en grand désolation du royaume, « mérancolie de ses enfans et en griève tribulation de son « peuple, dont encores aujourd'huy eux-mesmes se sentent « du cas, et nous tous du meschief. Quand doncqueseux et « maints autres ont congnu par telles raisons, en nulles « choses terriennes avoir stabilité, et que fortune à toutes « heures contend à contrarier les hommes, souveraine- « ment les plus grans et les plus baux en siège, et que « ce que autre part avoient vu avenir leur pendoit à l'œil « à eux-mesmes , certes me semble , bien ont sainement « jugé, disant que haut cœur d'homme ne doit prendre « douleur en ce qu'il ne peut remédier par couroux, et « qu'en telle constance se doit porter le contraire comme « le joyeux succès. Et vous, ô monseigneur, qui oez « yceux vos nobles prédécesseurs avoir esté si tolérans et « si résolus princes, égaux et constans en bien et en mal, « et estes la fleur et le getton de leur tronc, certes, pour « vous parer de telle louenge, devez ensievyr aussi la « hautesse de leur nature ; et en toutes hurtes' de fortune,

' Hv.ftes, chocs, revers.

« comme ils se sont monstres invaincus par liautesse de « cœur, aussi non fourligné, vous devez vous monstrer « aussi invincible, c'est-à-dire fort et animeux en souste- « nant le poix des adversités , si bien que avoir agréable « la joyssance des choses prospères . Et vous plaise con- « gnoistre comme il convient à un foible jeusne arbrisseau « estre accueilly maintesfois de plusieurs rudes vents, et « que premier qu'il puist parvenir à aucune roideur, il « luy convient soustenir maint assaut de tempeste, maint « orage et dure bouffée. Et ainsi, monseigneur, par figure « pouvez-vous entendre aussi que, pour venir à perfection « d'âge vigoureux, où Dieu, j'espoire, vous veut faire « régner une fois prince adurcy et expert en toutes choses « adverses, maintenant en vostre jeusne âge où vous « estes, comme le tendre arbrisseau subgect à plusieurs « mutations de vents, il vous faut estre subgect aussi à « diverses tribulations et souffrances; et premier que' par- « venir à cely âge qui doit rendre le fruit, il vous convient « estre examiné par diverses manières de contrariétés, « afin de rendre plus vertueux fruit en convenable saison. « Sy fait à croire que si jamais Dieu doit faire de vous « prince de grand poix viellard, qu'en diverses tribula- « tiens et aigreurs aussi il vous doit esprouver tout jeusne, « entendu que nulle dignité de los ne se tire que d'esprou- « vée vertu, par misères, par fortunes, par diverses ma- « nières de douleurs qui surviennent à humaine nature « diversement, comme les temps et les hommes sont '( divers; huy d'un, demain d'autres, comme les fortunes « et divines ordonnances portent d'esprouver et de corri-

' Premier que, avant que. Cette e::pression se rencontre fréquemment dans Cliastellain.

48 (.lliiOMniE

« ger les liommes par substraction de royaumes, par pri- « vation de seigneuries, par ruine de batailles, par perte « de biens, par choite ' de renommée, par batture de corps, « par propre mort, par mort de parens , par infortune « d'enfans, par rébellion de peuple, par desléauté de sub- « gects, et par autres diverses et infinies doléances, dont « les humains corps sont coustumiers d'estre acueillis et « avironnés, par lesquelles tousjours Dieu ou en un ou en « autre examine ses amis, comme il scet et congnoit qu'il « leur est expédient et prouffitable pour le temps futur. « Et ainsi, monseigneur, vous advertys que souffrir « beaucoup convient en cestuy monde, et que de la vertu « de patience se tire un titre de haute gloire. Monsei- « gneur, nous vous venons prier que ne veullez amollir « vostre cœur en aucunes de nos nouvelles, ains le tenir « vigoureusement en l'arrest de sa vertu, non flescissant « à l'escout des oreilles. Monseigneur vostre père le noble « duc, que maudicte en soit l'heure que constraint suis de « le dire! est mort, murtry piteusement à Montereau, « présent royale progénie monseigneur le dauphin ; et est « mort sur luy le seigneur de Noyelle", le cuidant sauver. « 0 noble réal enfant ! enféré du trait de la mort et du « dart de toute enragée amertume par ma très-malheurée « et très-infortunée langue, icy vaincquez nature , déso- « béissez à amour , rompez filiale dilection , et contre le « cours de droiture et d'honneur, reboutez, maistriez les « larmes et les cris qui naistre vous doivent jusques mes- « mes h vous perdre et fondre à néant , par quoy, nous

' Choite, abaissement.

* Arcliambaud de Foix , seigneur de Nouailles , conseillev et chambellan de Jean sans Peur. Il fut enseveli à coté du duc aux Chartreux de Dijon.

DE CHASTELL.VIN. -49

« vos povres serviteurs, privés de nostre seigneur prête mier, ne demourions, sans pasteur second, desconfortés « à tous lez. »

Ces deux seigneurs ayans jfait leur relation telle que vous avez oy, et meslé leurs mots derniers avec larmes, le jeusne desconforté prince vaincu et paroultré de douleurs j'^ectant un haut efiPra^'-eux cry avec toutes manières lamentables, se rua sur un lit; et là gisant, subitement devint défiguré de visage, privé de parole et tout amorty d'esprit. Les yeux luy commencèrent à tourner, les lèvres à noircir, les dents à estreindre, les bras et les jambes à tirer à la mort ; seulement en l'estomac vers le cœur se retraliy la vye, lequel tellement s'engrossy et enfla que très-hastivement luy falloit couper la lacliure ' de ses habillemens et deffermer les dents à force continuelle, ou il eust esté estaint infalliblement en son deuil. Sy fu la pitié si grande par léans que les cœurs fondoient en larmes, en clameurs et en battures des mains , comme s'ils vissent toute la fabricque du monde finir devant eux; et non-seulement pour les nouvelles survenues, mais avec ce, pour les extrêmes signes de mort vus en leur jeusne prince et seul maistre. Dont ils furioient et désespéroient en angoisse sans règle et sans mesure, et tellement que si n'eust esté plus provision divine que sens d'homme, le povre prince ne fust eschappé de mort. Certes, pour les grans desconfortemens mesmes qui inliabiles les faisoient en secours devers luy, sy y accoururent ses povres dames et ses povres femmes de toutes pars, toutes desmaniérées, cryans, plorans et chancelans à terre par monceaux l'une sur l'autre. Sy volrent approcher la couche, n'osèrent; désirèrent la

' Lacliure, ce qui sert à lacer, à fermer un habillement.

touchier, ne voulrent; le Guidèrent arraisonner, ne purent. Et celle povre desconfortée dame, madame Michellc, la plus vergondée femme qui oncques fût, et la plus piteuse à voir, chut à terre toute espasmée, toute ignorante de soy-mesmes, plus morte que vive; et ne pouvoit descouvrir son amour par complaindre, ny vuyder sa douleur par plourer, car angoisse luy destraingnoit si le cœur que la bouche et les yeux et tous les membres luy estoient hors de vertu et d'ordinaire sentement. Seulement le cœur portoit l'angoisse pour tout le corps qui gisoit là en égale destresse avec sou mary, à qui la vye estoit incertaine, et en elle bien douteuse.

Sy fu toute la maison emmeublée de « hélas, » percée de clameurs et abismée de pleurs, sans jamais cuidier venir à rapaisement, ny à recuevre de joye en maistre, ny en maistresse. Et certes, bien devoit estre chose lamentable oyr à un lez les nouvelles du meurtry, et à l'autre voir la perdition du remanant. Toutes-voies Dieu qui, par provision sur les sens des hommes, tousjours préserve les siens, et en la droite perplexité des amères fortunes volontiers resuscite les désolés, après avoir esté en cest estast plus d'une grande heure, fit revenir et espardre' arrière l'esprit par tous les membres du jeusne prince ; et les yeux commencèrent à ouvrir, et lèvres et langue à remouvoir, et dire piteusement : « Hélas! » maintesfois sans autre chose. Sur quoy les nobles et sages preud'hommes qui là estoient doucement le confortèrent et luy firent des remonstrances beaucoup , souverainement sur résistence à tel si desmesuré desconfort, en quoy sans povoir remédier au cas, luy-mesmes se povoit perdre et faire venir perte sur perte.

• Espardre, ranimer.

DE CHASTELLAIN. ol

et grant mescbief sur grant mal. De quoi toutes-voies rien n'acoutoit, ains appelloit maintesfois la mort et soushaidoit le frès monument du ploré père estre redoublé des larmes du fils mort jouste luy '. Et dont, si nature y pouvoit contredire, sy n'estoit ce que pour seule ardeur de vengeance dont il prioit Dieu pour avoir temps seulement de la mettre à fait; car, avec ce que nature l'avoit forgé homme animeux et à sang, sy liij enfélissoit son courage cent fois double en sa fortune, peu à peu. Toutes-voies et par autruy conseil et par propre vertu, se remist à patience et revint à vigueur corporelle, comme devant; et la povrette dame, madame Micbelle, aussi revenue de pâmoison et fort plainte de son léal mary , fut ramenée en sa chambre, en laquelle alla faire les plus amères complaintes qui oncques oyes furent, ne qui jamais partissent de fille de roy, comme vous orrez réciter icy en mon prochain chapitre, quelles et comment'.

' Jouste lui [juxta illum ] près de lui.

^ Le 15 septembre, ù Nemours, le Dauphin avait (^crit à sa sœur Michelle, pour se justifier de la mort du duc Jean dont elle avait épousé le fils. Cette lettre reproduisait le récit qu'il avait adressé au duc Philippe :

« A l'eure que nous convenismes avec lui, lui remonstrasmes amia- « blement , ainsy que il apparlenoit , les faultes et choses devant « dictes, mes nous le trouvasmes en tel egreur que bien apparut que il « avoit en son cuer la dicte entention de nous prendre, et pour la « mettre à eff"ect, tira le sire de Nouailles, estant en sa compaignie, « son espée, et lui sefTorça de attempter à nostre personne, laquelle « chûse voyans plusieurs nos serviteurs qui là estoient, advertis de sa « dicte voulenté et ayans en mémoire les fais passés advenus tant en <f la personne de feux beaux oncles d'Orléans que autres, doubtans le « semblable au regtirt de nous, s'esmeurent en tant que noyse se « sourdi par entre nos gens et les siens, en laquelle noise et conflit il « demoura mort sus la place par son oultrage et de ton entreprise, et « pour ce que bien savons que natture et la condition du cas ainsi « par son fait mesmes et par oultrage à lui advenu, vous induiront à « estre de ce piteux, dolent et desplaisant, envoyons et escripvons

f,2 CmiONI(,>lIE

Page 1