CHAPITRE IV
Des grandes lamentations que fit madame la duchesse Michelle.
« Misérable chétive femme, parée au dehors d'un haut « resplendissant titre, et par dedans la plus douloreuse « qui vive, malheurée fille de roy, triste créature adolée, « chartrière' d'annuy et esclave de fortune, née pour « vivre en confusion, et vivant pour mourir en reproche, « femme non dame, mais serve ahontie au monde et « cheue d'un haut glorieux trosne en fangeuse crolière' de « pleurs, là où le remanant de mes jours, qui trop seront « longs, se parfera en clameurs et en angoisseux descon- « fors, que maudite soit l'heure de ma naissance , ny que « engendrée fusse, ny conçue en ventre de roy ne, quand « moy-mesmes abomine mon estre, despite mon vivre, et « de moy propre je recueille horreur, et désire, contre « conseil de nature, extrême malédiction d'infortune : « c'est que je ne fusse en estre, ny que jamais ne pusse « rien devenir; au moins n'auroye-je corps ahonty de « repreuve, ny cœur subject à passion, ny âme à perpe- « tuelle morsure de renommée. Que à Dieu plust ores, « et mon choix fût mon désir, et qui de rien suis produite « en estre par luy, que arrière me convertisse en rien
« présentement devers vous, vous prians très à certes que selon vostre « bon sens et discrétion vueillez vous donner en ce bon eonffort et « prendre en patience ledit cas ainsi advenu, sans en rien vous en " esmouvoir. » [Documents conservés à la Bibliothèque impériale de Paris.)
' Chartrière, prisonnière.
* Crolière, bas- fond, bourbier.
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« par sou pouvoir, ou au moins pour fin de mon mal mo « donnast mort pour repos. Cy dit, là fait; car le respit « d'une heure m'est un délay de mille ans. 0 Michelle de « France! Michelle, tu souhaides, et si sces bien que tu « labeures en vain ; tu souhaides en infortune, povre fille : « tu souhaides toute désespérée. Dont , si tes souhais ne « portent fruit , au moins portent-ils tesmoignage de ton « annuy. Qui hier cuidoit que fortune eust osé attris- « ter la fille d'un roy, la mignonne d'un empereur fran- « cois dont le trosne resplend comme le ciel? 0 folle abu- « sée, rencontrée de ta mesme folye qui te frappe au « front, or te ajDpert que ny de toy, ny de luy, elle fait « estime , ny si elle ressongne la menasse de l'un , ny si « elle s'amuse en l'amityé de l'autre. Certes nenny ! ny de « ton ris, ny d'autruy couroux ne luy est si peu non. 0 « folle orgueilleuse fortune, despite ennemye de paix et « meurtrière des cœurs, comme tes soudains exploix m'as- « sagissent de tes mœurs, et à ma dure cuisance me font « exemple de ton estre, qui hier me tenoies encores à « compag'ne, huy à ta serve , hier fière en amour d'au- « trui , huy toute indigne d'estre amée. 0 noble roy « Charles ! et que ne sont les plaints et les pleurs de ta « fille en ton giron, qui, toute bruslée en amour, n'ose « sourdre les yeux à qui longuement ay donné bras de « repos, solas de nuyt, et les privés accolemens d'amour ! « Dont reboutée et confuse désormais, me condamne indice gne, non pour ma coulpe, ny pour mon délit propre, « mais par la perversité de mon heur ', qui en mon propre « sang me scandalise. 0 Charles, ô Charles! ô malheuré « daulphin! seul fils de roy, maintenant que je plains; et
' Heur, fortune, de.stin(''e.
u cHrvONi(,)rE
« si tu as pris ton eMre au raesmes vaisseau de uou3 « autres, faut-il pourtant que je, fille innocente, com- « pare' ton crime, et que je te clame h frère, qui abomine « estre ta sœur! 0 cœur forlig'né, autre à ton père, et tout « estrange au noble et très-haut sang* de ta mère, qui dar- « rainement nous viens tous alionter les premiers, et en- « niebler" nostre ancienne clarté, par ton mesprins, que « à mal-lieure oncques fut un bers*, un giron pour toy et « nous ! Trop a esté mortelle fortune à mes bons frères et « à toy trop amye, quant du moins parent a fait un si « haut héritier, incontinent commettant faute avec entrée « de seigneurie*. 0 que ta jouvent a fait un povre venir, « un povre commencement d'arrivée, conduite par faux « hommes, par faux desloyaux meurtriers et parjures, « qui, sous l'ombre de ta présence innocente, ont exécuté « leur long propos et tout souillé ton premier harnois de « sang, là oi^i, j'espoire, tu ignoroies le fait! 0 quel pare- « ment à toy avoir tel sieute, tels chevaliers en ton ost, et « en tes sièges tels consaux, qui, jDour couvrir et parer leur « vilennie , ternissent mesmes et laidengent ' ta royale hau- « teur ! 0 honneur de jadis, et en quelles mains souffres-tu « cheoir maintenant les royaux enfans, que anciennement « on souloit instruire en vertus, sy enduire à bienfait, et M sy retraire de vices! N'est-il besoin, plus liuy que ja- « mais, que un fils de roy soit une perle impollue, une « escarboucle rayant qui autrui adresche et soy-mesmes
' Comparer, payer, expier.
- Enniehler, couvrir d'un nuage, obscurcir.
* Bers, berceau.
' Charles VII n'était que le cinquième fils de Cliarles VI et d'Isabcau de Bavière : ses frères moururent tous avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans.
' J.aidciifient, outragent, blessent.
DE CIIASTEI.LAIN. 55
« sesclère? Ouy , las ouy! besoin fait-il largement, et « plus que oncques. Dont, si fortune t'a esté escharse' de « beaux preud'hommes nourisseurs, sy sera-elle large « toutesvoies à te faire multitude d'annuy et comblesse de « maux qui t'aherdront', toy, ton roj^aumê et ton peuple '> par divine sentence, par mérie ' punition et par ven- « geance du cryme commis en tes yeux, que je vouldroye « non estre né, et moy telle, ou que la faute de ton mes- « cliief ne pust donner à souffrir à mon innocence, qui « en vis reboutée, meurs ahontj^e, et relenquis* derrière « moi ce seul que j'aime pays nouveau, planée' de ce « monde à regret par toy, ô homicide de ta sœur, mieux « séant à ta couronne que nul autre fleuron! Hé my! « las ! chétive créature ! Hé my ! las ! Hé my ! Hé my ! »