‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 39 sur 141 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lamentation du jeune duc eu présence de ses serviteurs.

Or sont récitées aucunement les complaintes et douloureuses manières que tint madame Miclielle. Dont pour satisfaire à la grandeur du cas en chascun, il loyst bien aussi à conter aucuns argumens et devises que ce jeusue prince Philippe fist avec aucuns de ses privés, après avoir recouvert en luy vertu et parole. Car posé que le premier assaut de son deuil fust ores vaincu et passé sur le coup d'un hasart, toutes-voies le second deuil qui gisoit en longue amère mérancolieet occupoitles vives racines du cœur, cesty-là certes ne pouvoit couler que à longue traite et à mainte amère vuidance de paroles consemblables à sa passion ; ou il faudroit dire que son cœur eust esté bastard de toute vertu, et sa condition de léger pris, que non fut, car avecques deuil naturel procédant de vraye vive amour, logeoit-il regards honnorables qui procédoient de sens, lesquels aucunes fois parlant à luy-mesmes desgorgeoit à ses prochains chevaliers, auxquels il se lamentoit souvent et ramenoit en devise de la grande perte qu'il avoit reçue en son feu noble père, le parement, la cremeur de France et la vraye apuie des royaux que fortune avoit mené à si douloureuse fin et si inique par mesmes son sang. Sy regardoit en luy-mesmes et mist en termes plusieurs argumens devant les principaux de luy et leur dit ainsi :

« Or çà vous , seigneurs , nourriture à mon très-cher « père défunt en qui j'ay perdu tout mon recuevre et « conseil, désormais faut-il que je, jeune orphelin, mf^

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« retraye en vos mains et qu'en vos léales vertus et « amours je fonde et édifie mon fait. Vous voyez comme « en mon jeune et peu expert ûg-e, fortune, avec ma « grande perte, me laisse en grand soucy et en dure des- « tresse d'angoisse à tous lez , peu sage de moy-mesmes v( et mal pourvu de sens ailleurs pour en saillir; qui « toutesvoies constraint suis de prendre le frein aux « dents, et par attemprement de mon cœur, quérir aucune « yssue à mon fait; qui plus est difScille à faire que à « dire beaucoup, souverainement à moy qui jeune suis, « et non de la valeur de cely très-courageux et fier prince « mon père, lequel , avec espovantable puissance de co- '( hortes assez pour résister à un monde, ne s'est sçu « prégarder toutesvoies d'un nombre de gens très-petit « par fraude de sa fortune. Et moy, qui regarde la très- « horrible mort de luy, laquelle par juste émotion de bon « sang' et pour l'honneur du monde aussi il faut venger « et punir à la grandeur et au poix du délit, certes, com- « bien que délibéré y soye et conclu, sy n'est-il pas que je « ne considère la liautesse du cas, la grant durté du fait <; et la piteuse confusion de ce royaume, tant honnouré et « amé de mes pères jadis, que constraint maintenant, par « mes mains, il faut que je déserte, et que infère la playe « de mort à ma mère maison, a qui je voulsisse et dusse « avoir esté c^'^-devant champion de salut. Sy me vient bien « à contraire le très-louable propos de mon feu père, lequel « en tous les travaux donnés icy et là au peuple françois « par guerres et gens d'armes, autresfois ne tendoit que h " mettre le royaume en sa tranquillité, d'en chasser les « divisions qui y estoient et de le unir en ses parties, quoy « que Dieu ne luy a permis y parattaindre. Et moy son " fils, héritier non bastard de ses mœurs, faut toutesvoies

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« que je voise à rebours, délibérant, si je puis, sa perpé- « tuelle ruyne , sa toute confuse désertion exterminée, « pour vengement de mon annuy, quand ceux-mesmes « qui plus y ont de gloire et d'attente se sont formés « partie et acteurs de ma foulle si cruelle, et encores, qui « pis est, sur moy injurié et non mesfait vers eux se « réforment, j'entens, plus aigres et plus f elles que devant, « et non ahoutés de leur iniquité première , macliinent « encores en la seconde du fils, dont, pour venir au parce fait, mesmes contendent' à l'aliance des Anglois, leurs « vieux ennemis, contre moy, pour estre plus forts et plus « puissans en un endroit et pour m'aflPoiblir en l'autre, par « les avoir devers eux. Dont, si fortune m'est si amye que c( ils n'}^ parviennent, et que moy-mesmes jiour rompre « un tel coup les leur fourtraye, ne faut-il doncques que « pour ma conservation et pour la juste défense de mon « droit, je m'ayde et assocye des vieux ennemis de mes « progéniteurs, des anciens tirans de ce royaume, violeurs « du réal sceptre et frescliement encores meurtriers de « mes oncles, et que je, contre courage, feingne à porter « amour là où je n'ay point de faveur, et que par ceux que « je vouldroye avoir destruit autrui, mesmes mon propre « sang je confonde, non le réaume par entention, mais les « hommes aucuns d'iceluy à qui pitié ne me conseille à « espargner? Car posé que nature me meuve à vengeance « aujourd'huy et que fortune ni'a pourchassé, c'est heur « que de y veiller nécessairement; toutesvoies ne doy « estre ignare du lieu de mon bers et que je n'aye prins « au plus noble giron de la terre mon estre et parement : « c'est le très-reluisant et glorieux thrône françois, que jo

' Contendent [contendunt] tendent à, cherchent à arrivei' h.

(iO CHRONIQUE

maintenant constraint suis de persécuter par inconvénient, et mesmes, qui me cuyst, par ses vieux hayneux, et que moy-mesmes, si autre temps fust, je dusse rebouter par puissance, sievant l'intention de mon engendreur défunt, trop tost surpris. Sy n'est pas de merveilles , si avec incitation à cruelle fureur sur mes tant mortels ennemis, je repose un peu, et arreste en compassion aussi sur le povre innocent peuple à tous lez, sur le droit soleil de mes yeux, sur la droite splendeur de mon front dont je voy la nièble' approcher de longues ténèbres, de maintes misères et de plours, et r'espessir et croistre sur vielle langueur fresclie bruine de nouvelle calamité, et tout redoublement d'annuy par moy-mesmes ; qui me desplaist, si ma fortune ne fust autre à ma nature. Car moy qui suis du noble préau des lis si prochain et restably par mariage, si de près comme d'eu estre fils, me doy bien réputer léal françois, desplaisant si bien de l'aliance nécessaire à ceux que peu j'ayme, comme de l'occasion que j'ay de grever ceux que je hais fort. Lesquels quand j'auray persécutés, si fortune le me consent, qui n'est pas chose légère, toutes-voies sy sera-ce tousjours en mon propre détriment et aggravement du povre père défunt et en prolongement de son repos (qui mieux ameroit peut-estre vengeance différée en son fils que cruelle pugnition prise par son glaive). Toutesvoies emprendre la faut et exécuter dure, et envahir innocens et mauvais, tout partout de leur part. Dont la querelle, sça}'^ bien, sera tenue à forte main; mais violente force d'ennemy, il lo3^st restraindre et rebouter par puissance contraire, à laquelle, sous

' NièbJe [ncbula] nuage.

I)E CIIASTELLAIN. Gl

« vostre 1)011 advis, mes léaux serviteurs, toutes considé-

« rations mises derrière, je me délibère toutesvoies et

« arreste; et le plus tost, si Dieu plaist, que pourray, sans

« resoing* de fortune, la mettray à effet. »

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