‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 40 sur 141 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Comment messire Atis de Brimeu respondit au duc.

Très-ententivement escoutoient parler cesdits seigneurs leur maistre , tous esmerveillés de la mure discrétion de luy et de son sens, encores en cas si pesant qui luy devoit empesclier la raison et troubler l'esprit par le bouillon du sang nouvel enflambé. Sy le regardoient des yeux, et de cœur le contemploient sans dire mot, louant singulièrement sa haute vertueuse constance, plus œuvre d'un Pompée viellard que d'un jeune César, tant fût sag'e; et s'ammiroient comme pouvoit naistre en un si jeune corps une telle gravité et tolérance, encores après l'avoir vu freschement si attaint de péril que la mort s'y jugeoit. Par quoy, quand le virent si revenu en contraire fortune, si estable et patient en son deuil, et que encores, emprès un cœur enfelly de ire, il logeoit pitié et compassion sur les maux avenir, certes non seulement les fîst ammirer, mais avecques larmes logiées sous les paupières, secrètement leur perçoient les entrailles du cœur par ses paroles ; et disoient l'un par pensée, l'autre entre les dents, le mot que dit la femme à Jésus-Christ : « Benoît soit le ventre « qui te porta et la mammelle qui te alaita ! Avec toi vou- « Ions vivre et mourir; tu es homme de Dieu, enfant de

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« bonne heure, ne rien avec toi ne nous peut estre dur, « ny rien mauvais ; tu nous enhardis les cœurs, tu nous « asseurcs les courag'es, tu nous promets joyeuses fortunes. « Va, nous sievrons; commande et emprens, tu vaincras « en ton bon droit, et ton droit nous justifiera en ta pitié. « Elle nous conforte, elle nous enseigne victoire et glo- « rieuse yssue. Va, homme de Dieu, va tost et emprens; « en toy aura bon duc et grand valeur en tes sievans. » Telles et si faites paroles disoient les aucuns taisamment, non avancés encores nulluy d'entre eux de parler, si non messire Atis qui premier l'entreprit et commença à dire : « Monseigneur, trop nous est dur, et doit estre, vostre « annuy ; et comme de nostre seul prince et seigneur à « qui foy et amour nous oblige, nous avons condoléance « en vostre fortune et passion pour avec vous en souffrir, « et non tant seulement jjour deuil que nous véons en « vous, mais pour le grant meschief mesmes qui s'espart « sur nous tous par perte générale, dont nous voulons « participer et devons en générale douleur. Car ne siet « qu'on vous souffre porter seul , ce qui à cent mil milliers « d'autres touche en commun, mais certes si vostre pré- « sent annuy, qui est juste, nous va troublant à un lez, à « l'autre nous réconforte comblesse de vertus et de sens « que nous appercevons en vostre jeusne âge, tout décoré « jà et embelly de prudence de vieillard. A Dieu gloire, « qui nous a pourvus d'un tel gonphanon, d'un tel pare- « ment entre nous, spectacle futur des princes chrestiens « et miroir des vertus, que présentement avez tiré de « vostre pis ' ; ce de quoy Dieu et homme et nature et « toutes les hautes puissances célestes et ciel et terre et les

' Pis [i)ectus] poitrine, cœur.

BE CHASTELLAIN. (iô

firmamens vous doivent louer et soustenir, donner faveur et confort, protection et couverture en toutes vos œuvres, en toutes vos entreprinses et en tous vos haux et durs divers affaires, quand, en cas d'humaine vengeance, si licite, pitié encores s'entremesle en vous avec fureur, et logez regard profond et regret maint , là oii communément hastive cruauté demande lieu. Sy n'a pas la noble terre françoise mal exploité quand, mère d'un tel getton, vous a produit en estre et donné nourriture en son giron, encores tout au plus haut de son throsne, n'en a perdu ses hauts dons, ses précieux paremens, ses singuliers bénéfices et dignités imparties à vous. Appert bien que bien les a logées, bien conférées et bien employées, et que vous n'estes pas de ses enfans ingrats plusieurs et descognus, bastars en amour et en honneur boisteux, rendans mal pour bien et vilennie pour reçue gloire. Certes, bien doit porter aise la sieute de vos grans osts, vos horribles tumultes et chevauchées envers beaucoup d'autres, et ly doit patience estre une espasse en souffrir pour vous, qui montrez avoir perpétuelle amour en vous vers elle. Bien doit estre vostre tribulation certes la sienne, et en fortune à vous deux une commune amytié. Sy croy certes qu'ainsi soit et que les divins et humains jugemens tous s'accordent en ce point et l'autorisent; car s'il le loyst dire, vous aujourd'huy avez satisfait à Dieu et au monde, et avez si noblement parlé que vous ne pourriez que bien faire. Sy louons Dieu de ses bontés, et vous des vostres qui ne seront ignorées jamais. »

Ci CHRONIQUE

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