CHAPITRE VIII
Comment le duc convoque îi Gand les quatre membres de Flandres qui assentcnt à sa demande.
Grand estoit le soin par lyens et la solicitude, l'un pour faire , l'autre pour conseiller chose qui pust porter fruit et proufit au présent affaire du maistre, qui estoit de grand poix. Sy y avoit de diverses considérations et de diverses choses arguées en divers lieux. Mais pour commencement de besoingner, il fut advisé estre licite et expédient de mander hastivement' les quatre membres de Flandres, pour venir en Gand tenir leur assemblée devers leur prince , afin d'avoir conseil et advis avec eux sur le cas advenu , aussi pour prendre la possession de son païs à luy eschu de son père défunt ^ Sy furent mandés , et y vindrent en bel estât et en grand nombre , notables personnes , tous habillés de noir, pour révérence de leur prince perdu , et tristes en semblant par compassion de la douleur du nouveau. A heure doncques propre et députée se trouvèrent tous joints devers leur seig'neur, en chambra convenable, là où luy-mesmes, pour plus les attendrir et affecter en son fait, se bailla spectacle à leurs yeux, et leur fit remonstrer la douloureuse et confuse mort de leur feu noble seigneur et prince son père , sous
• Avant de réunir les États a Gand, Philippe se rendit lui-mômo dans les principales villes de la Flandre pour réclamer leur appui contre les meurtriers de son père. Il fit son entrée à Bruges, le 22 septembre. [Actes capit. de Saint-Donat.)
* Les députés des quatre membres de Flandre paraissent s'être réunis à Gand le 17 septembre 1419.
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ombre de paix et de salutaire convention .})onr tout le monde, traîtreusement meurtry et enversé à Montereau , qui estoit cas de punition en divine justice et mesmes en humaine vengeance, non seulement de luy son fils, seul héritier, mais de toute la généralité de ses suhjets, bien amés de luy autresfois, et luy de eux. Sy leur fut remonstré aussi en quelle aguë ardeur de s'en venger, il s'estoit délibéré et conclu de y entendre temprement et le plus tost que pourroit. Pour laquelle chose mettre à effet, en puissance de gens et d'argent convenable, et de mettre sus emprinse non reboutable par autre , il désiroit à sçavoir de eux leur affection et le secret de leurs cœurs, comme de ceux à qui il touchoit, mesmes comme à luy, et par nature et j^ar honneur; car par eux vouloit entreprendre et besongner, et par eux vouloit estre secouru en besongne , comme raison le donnoit , et ne fust ores que pour le despit de leurs ennemis qui si cruelle mort avoient procurée en leur jDrince.
Vive estoit la voix du parleur. Et combien que la matière de soi fust piteuse, toutes- voies sçavoit bien user de termes et de couleurs nécessaires au cas pour plus les vaincre. Sy n'y ot celuy qui ne tendist les oreilles et qui ne mist toute son entente h l'escouter. Couvertement souspiroient les aucuns , les autres larmoioient sous la paupière et transmettoient leurs pleurs estre tesmoignage de leur amour. Toutes-voies retraite fut faite, et prise heure de responce, laquelle venue, d'un commun assentement fut respondu pour eux tous , avec plusieurs préambules de langages : qu'en ceste querelle et toute autre, eux, comme léaux subjets naturels, s'offroient de corps, de biens, d'argent et de imissance à leur seigneur et prince présent, dont ils ne cognoissoient, ny
ne ^•ollloient cognoistre autre. Et tant et si avant que leur pouvoir se pourrait esteudre et tirer, vouloient mettre païs, villes, femmes et enfans , tout en branle et en aventure pour luy, et souverainement en ce cas là où luy et eux estoient si vilainement foulés et adommagés que oncques nuls si fort ; et luy prioient qu'en ce il prist ferme et parfaite fiance , et qu'il advisast la forme de sa demande, quoy et combien , et que du surplus il les laissast convenir à son profit; et ils feroient tant que il les cognoistroit vrays et humbles subjets , fort embrasés et espris de son amour.
De quoy fu si content et joyeux que nul plus , et non sans cause , car par leur secours pouvoit faire un grand escart entre ses ennemis , et se monstrer fier et puissant encontre leur orgueil. En quoy est bon à noter que en comblesse de substances et d'argent , non es dignités et hautesse de leur nom , gist toute la gloire et la régnation des princes. Lesquels, quand prodigues sont en despendre en vanités et en choses non utiles, et puis rapineux et tyrans par povreté sur les subjets , communément en grands affaires se trouvent défaillans et froids et impotens leurs subjets à leur besoin.