CHAPITRE XIV
Du service mortuaire du duc dernier mort, célébré en l'église de Saint- Yaast et du sermon tout clirestien de maistre Pierre Flore.
Cestui premier affaire expédié dedans Arras,le nouveau duc des Bourgongnons , pour s'acquitter en devoir de conscience, fit faire le service du père très-solempnel dedans l'église de Saint- Vaast'. Et y furent, sans les seigneurs séculiers qui ne séoient en nombre : les évesques de Cambray, d'Amiens, de Thérouane, de Tournay et d'Arras, avec grand nombre de prélats autres et abbés des païs de Flandres, d'Artois et de païs autour, jusques au compte de vingt-et-quatre crosses, dont celuy d'Amiens chanta la messe; et messire Jelian de Luxembourg, ensemble messire Jacques de Harcourt, faisoient le deuil avec leur maistre en longs manteaux propres à leur estât. Et
• 23 octobre 1419.
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vinrent tout loin derrière luy , comme raison le donnoit ])ien. Des cérimonies ne faut point parler, ny des magnificences qui y estoient; car à présumer fait que tout y estoit bien ordonné et bien assouvy , à la valeur et hautesse des personnes, l'un vif, l'autre mort'. Mais l'offrande passée, un frère presclieur, maistre en théologie, nommé maistre Pierre Flore, inquisiteur de la foy en la province de Rains, fit un sermon notable devant toute la seigneurie, princes, prélats, nobles et autres, par lequel, en toute ardeur d'esprit , il sembloit contendre à vouloir dèserîhorter un et cliacun , de prendre aucune vengeance du mort, ains persuadoit et conseilloit que on la remist à Dieu, tout puissant, qui scet rendre et venger toutes offenses où et quand luy plaist, non pas à l'appétit des hommes, mais plus amèrement beaucoup que à leur appétit. Sy remonstroit aussi : que voye de justice est la plus rigoureuse et la plus espovantable attente des meffaiteurs, et que nulle vengeance n'est si honnorable et de si grand los que celle qui y est quise. Parquoy luy, qui estoit un chef de justice en chrestienneté, et mesmes en ce royaume l'un des principaux piliers, luy-mesmes devoit justice renforcyer et ayder, et , là où vigueur et vertu luy faudroient, la secourir sous espèce d'équité, et non de fureur vindicative par puissance convertye en œuvre non due ; car à qui seul est la provision des félicités et douceurs des hommes, à luy
' Le cliœur était orné de onze cents cierges. Dans la nef, il y avait quatorze autels où deux cents prêtres célébrèrent la messe. Les bannières garnies de franges d'or de Lucques étaient de cendal ou de soie noire. Sept mains de papier furent employées à faire des écus que l'on attacha aux torches, etc. Pierre Flour reçut huit livres pour deux sermons. Mémoires pour servir à l'Histoire de Bourgogne, I, p. 312. Voyez aussi sur les dépenses et les détails de cette cérémonie, les Ducs de Bourgogne, par M. le comte de Laborde, preuves, I, p. 157.
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seul aussi doit cstre la cognoissauce de leurs rumeurs et torts-faits, ensemble pour les punir.
Telles et semblables raisons mit beaucoup avant, comme manifesteur de vérité , qui ne doit estre celée en cliayère de vérité mesmes, d'un excellent clerc, en telle compagnye et en tel haut et pondéreux cas, dont tant de maux pouvoient naistre ou tant de biens parfaire ou laissier. Sy s'en acquitoit devant les hommes, ce luy sembloit, comme il en vouloit respondre devant Dieu. Fist qui pust ou laissast qui voulsist , à luy estoit de conseiller , et à autre d'exécuter à son plaisir. Plusieurs toutes-voies des nobles hommes là estans se troublèrent de cestuy sermon, et, plus obéissans à folle opinion que à sain jug-ement, se tinrent mal contens du prescheur, cuidaus qu'il fust favorable aux acteurs, et que faveur plus fust cause d'un tel dèsenhortement que révérence de l'honneur divin; mais non fut voir , comme il a paru bien en ses excuses autre part, là où il s'en mit en bon devoir.
CHAPITEE XV.
Comment ceulx de Paris vinrent vers le duc pour estre reçus en sa protection et garde comme avoit fait son père.
Or estoient venus freschement audit lieu messire Jehan de Saulx, chevalier docteur es lois, et chancelier de feu le duc Jehan', et avec luy, messire Andrieu de Valins',
' Jean de Saulx, seigneur de Courtivron. Il étoit devenu chancelier du duc Jean en 1401.
* Conseiller et chambellan de Charles VI et de Jean sans Pour. Voyez ci-dessus, p. 21 note 1.
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maistrc Jean d'Orle , aclvocat en parlement ' , Jelian de Canmaisnil et autres notables Lourgois de Paris, envoyés de par le comte de Saint-Pol, fils du duc Anthoine de Brabant, et de par la généralité de Paris devers le duc de Bourgongne , pour savoir et apprendre de sa volonté désormais, quelle et à quoy se vouldroit convertir". Sv leur fut dit, après beaucoup d'amours et bonnes chières mons-
' Jean Doré, dit Monstrelet.
- Le comte de Saint-Pol était lieutenant du roi à Paris lors de l'attentat de Alontereau, et dès le 12 septembre, il avait fait jurer aux bourgeois de soutenir le parti du duc de Bourg-og-ne.
On a conservé les « Instructions pour Henry de Chauffour. escuier, « maistres Jehan IMilet et George d'Ostende, secrétaires du roi notre « sire et pour maistre Henry de Monstereul , bourgois de Paris, en- « voies par devers Monseigneur de Bourgongne de par Monseigneur « de Saint-Pol, le conseil du roy estant à Paris et les prévost des mar- « clians, eschevins, bourgois et habitans de la ville de Paris (22 oc- .< tobre 1419). »
On y expose que l'on a déjà envoyé une ambassade au duc de Bourgogne. Des murmures se sont fait entendre à Paris à cause de la cherté des vivres. — Depuis l'ambassade , le château de Meulan a été pris « par les adversaires » — Les capitaines de Paris ayant été assemblés, on n'a vu d'espérance de secours que dans le duc de Bourgogne. « Il est venu à la cognoissance du conseil du roy que plusieurs cités « et villes de ce royaume et bien prouchaines de ces marches-cy, sans « icelles nommer se il ne semble expédient, sont disposées de eulx « rendre au roy d'Angleterre se les Anglois vont devant. » Et vu le murmure qui est à Paris, il est certain que si les Anglais arrivent, la ville est perdue. — Pour porter remède à cette situation, « est be- « seing de deux choses, c'est assavoir de provision hastive et qu'elle « soit forte. » — Il faut persuader au duc de Bourgogne de ne pas guerroyer contre les Anglais ; il faut secourir la ville de Paris pour qu'elle puisse résister, aux partisans du Dauphin ; il faut aussi que les gens d'armes soient tous payés et que le duc envoie des vivres pour les Parisiens, car il n'y a nulle ressource. — Les murmures sont si violents, l'impatience du peuple est si grande que si le secours venait après Pâques, la ville serait déjà perdue. — Une promesse de secours ne suffirait pas; on leur a déjà fait d'autres promesses « dont ils ont veu petit « effect. » — Le moment presse, « car de jour en jour le peuple atteut « avoir appointement avec les Anglois. » — Si le duc de Bourgogne ne vient pas , il se déshonore et perd l'occasion de venger la mort de son
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trées, que, en dedans briefs jours, leur maistre entendoit d'avoir alliance avec le roy anglois par le consentement mesmes du roy, son souverain seigneur ; et ceste-là faite, en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du mort, si avant que Dieu luy vouldroit permettre; et y mettroit corps et âme, substance et pays tout en l'aventure et en la disposition de fortune, plus réputant œuvre salutaire et agréable à Dieu de y entendre que de le laisser. Sy en furent lesdicts six Parisiens moult lyes, et retournèrent, en record de cecy et d'autres grandes conclusions prises avec eux, arrière à Paris. Et là, pour l'entretenement du peuple et des villes de l'isle de France toutes, ils publièrent l'intention du duc de Bourgongne, et firent record de toutes choses qui leur compétoient à sauveté et à salut. Parquoy à joye et à repos de cœur, de là en avant, se tinrent paisibles et obéissans, tous reconfortés de leurs ennemis à tous lez.
« père. Ce seroit chose moult honneste et prouffltable pour luy que d'un « commun accord se fist un traictié avec ledit roy d'Angleterre et bien brief. » Le conseil du roy et Paris désirent rester unis avec lui. Du reste « la provision exposée par Monseigneur de Bourgogne, c'est « assavoir de mettre gens d'armes es pays de Picardie et Charapaigne, « n'est pas souffisant pour secourir Paris. »
Quelques mois plus tard, le 21 janvier 1419, (v. st.), Henri V reconnut publiquement le zèle des habitants de Paris en faveur de sa cause : Aviditate ferventes, pro inchoando tractatu, non cessarunt impendere studia, sumptus et labores.... Nos igitur qui celebrem et insignem civitatem Parisiensem in nostrœ dilectionis archanum recolligere conabimur , promittimus quod quando habebimus regimen regni Francise, etc. [Actaj'uhl., IV, 3, p. 155).