‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 80 sur 141 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Comment la ville de Moutereau fut prise de force par les roys ang'lois et françois, fors le chasteau.

Par aucuns jours se log'ea la seig'neurie dedans la cité de Sens; et y fut remise nouvelle g'arnison par l'ordonnance des roys et du duc. Sy advint, pendant ce temps que tous y estoient, que maistre Eustache de Latre, chancelier de France, ayant tout son temps esté principal conseiller du duc Jehan de Bourg-ong-ne , chut en une maladie, dont il s'alita et assez tost mourut après; par quoy maistre Jehan Le Clerc, président en parlement, fust estably en son lieu et constitué chancelier au mesmes lieu de Sens. Et, cela fait, se deslogèrent de Sens par commun accord et tirèrent vers Moutereau, sur l'entrée du mois de juin, à intention de y mettre le siège, comme ils firent de fait. Car moult avoient la dent sur ladite place les deux roys, et souverainement le duc de Bourg'ongne, pour cause du piteux fait qui y fut commis. Et y avoit aucuns dedans des adhérens des conspirateurs , ce disoit-l'on , de la mort du duc Jehan; entre les autres, messire Pierre de Guitry, capitaine du lieu, accompagné de quatre à cinq cens bons combatans, pour garder la place pour et au nom du dan-

Ui CHUUNIOLE

phin leur maistre, que plust à Dieu ores que jamais ne fust vue , ou que biy-mesmes, par desplaisir et vengeance du cas advenu , leust abimée et confondue plus tost que de garnir de ses gens. Or en alla autrement, comme il parut, car ceux qui estoient dedans, très-aigrement et vaillamment se défendirent contre les survenans; et en la première approche qu'ils iirent, cuidans mettre leur siège, en tuèrent et blessèrent beaucoup de leur trait et canons ; et entre les autres (que grand dommage fut) , messire Butor , bastard de Croy, très-vaillant chevalier à merveilles y fut blessé à mort. Ne faut demander de ceux qui bien se monstroient, ny de dehors, ny de dedans; car tant y avoit de vaillans hommes d'uns et d'autres , François , Bourgongnons et Anglois que la gloire n'est à distinguer de leurs faits, pour la grandeur du nombre qui en avoit trop. Aussi le siège y demeura si bonne espace que chacun, endroit soy, qui avoit cœur de soy monstrer, trouvoit tous les jours occoison et lieu assez pour acquérir los.

Sy advint que le jour Saint- Jehan-Baptiste , aucuns Bourgongnons et Anglois, par desplaisir couvert qu'ils avoient que ceste ville si longuement se tenoit , sans avoir révélé leur courage à nul des chefs, ny princes, ny capitaines, en petit nombre semblèrent de l'ost et partirent à trois ou quatre eschelles ; et vinrent et passèrent les fossés, et en dressèrent une seulement; et à tant qu'il en pouvoit monter dessus, entrèrent dedans, et se tinrent sur les murs, vaillamment, sans effroy, ny paour de mort, combatant main à main à ceux de dedans à merveille, périlleusement et en mortel danger. Laquelle chose si tost que ceux de l'ost apperçurent , subitement , comme si la foudre fust venue férir sur la ville, vinrent heurter et cheoir sur les murs atout leurs engins, eschelles et bastons mortels.

montèrent sur les créneaux, assaillirent la ville à tous lez, et tant vigoureusement y persévérèrent que , voulsissent ou non les enclos, ils entrèrent dedans; et en fureur, sans en avoir nulle pitié, ny regard à finance, en tuèrent grand nombre. Dont ceux qui pouvoient eschapper de ce danger assez bon nombre , se retirèrent vers le cbasteau , place moult forte, cuidans le recouvrer assez à temps pour leur sauveté, premier que estre rattains; mais leurs ennemis vaincueurs les poursuivoient , de si près et si rudement que , en la cbasse et passant le pont entre la ville et le chasteau, là où les fuians se cuidoient défendre pour la rade et mortelle poursuite que l'on faisoit sur eux, plusieurs, que à recullon, que en dos tourné, churent en la rivière de haut en bas, de haste qu'ils avoient, et se noyèrent; et le remanant qui se pou voit sauver se bouta au chasteau, excepté dix-huit ou vingt que l'on prit, gentils-hommes la plus part; desquels ceux qui estoient retraits dedans le chasteau moult se desconfortèrent, et en furent plus que esbahys , car c'estoit la fleur de ces gens en vaillance, en conseil et en tout.

CHAPITEE XLIX.

Comment fut trouvé le corps du duc Jehan et transporté à Dijon, là où il fut enterré auprès de son père.

Tantost la ville fut pleine de gens d'armes bourgongnons et anglois ; et se logèrent icy et là par l'ordonnance des mareschaux des logis en tous lieux. Et souverainement devant le pont qui respondoit au chasteau, se mirent en gardes et défense, pour leur défendre le saillir. Pa-

reillement, par derrière du chasteau devers les cliamps, là où il y avoit une saillie, demouroit un bon et puissant siège contre ceux qui s'y estoient retraits. Et en ce point demeurèrent par aucuns jours , chacun faisant du mieux et du pis qu'il pou voit pour faire son fait bon, Sy s'avisèrent les Bourgongnons , si tost qu'ils estoient dedans , de demander à aucuns de la ville oii estoit la place et le lieu que le duc Jehan avoit esté mis en terre. Sy leur fut monstre le lieu par de povres femmelettes, en l'église principale de la ville où elles les menèrent jusques à mettre le pied dessus. Dont incontinent atendrisde courage, quand virent la terre encores toute fresche et rudement jettée dessus sans aucune révérence de sa personne, en souspirs et gémissemens, prirent un drap noir pour celle première fois, et l'espandirent dessus, et y mirent en croix quatre cierges alumés, en rememhrance au moins de son très-haut nom ; et ce fait, s'en alèrent vers leur prince le duc Philip23e, qui le lendemain y renvoya beaucoup de notables et de haute seigneurie pour le faire desterrer. Et de fait desterré fut et trouvé jette inhumainement tout chaussé et vestu, au moins en pourpoint et des houseaux; dont les voians, ses serviteurs jadis et sujets, avec plusieurs cris et piteuses lamentations, sembloient fondre en pleurs, et désiroientà nettoyer ses playes en leurs larmes; lesquelles, comme aucuns relatent, au descouvrir, rendirent sang nouvel et tout frès, comme si hier eust esté tué ; sy avoit-il bien huit mois passés que le cas advint. Sy fut lors solemnellement relevé le corps, et après l'avoir mis en son appartenir' fut mis en un nouveau sarcueul de plonc blanc,

' Jean le Sueur fut chargé de faire embaumer le corps du duc Jean et de le faire coudre dans un sac de cuir de bœuf. Le duc donna 120 livres au doven de Notre-Dame do Montereau qui avait pris soin

DE CHASTELLAIN. Ii3

bien ricliement , et transporté de là assez tost et renvoyé grandement accompagné de seigneurie aux Chartreux de Dijon, 011 on le renterra emprès son père le bon duc Philippe ' .

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