‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 83 sur 141 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Comment le dauphin alla prendre le pont Saint-Esprit, et revint à Bours'es.

Ne demeura gaires de temps, après que aucuns bourguignons firent entreprise sur la Villeneuve-le-Roy, belle place et forte, assise sur la rivière d'Yonne ; et de fait la prirent un matin secrètement d'eschelles et y firent une grant tuison des dauphinois ; et en ce pendant le duc de Bedfort, frère au roy anglois, qui encores n'avoit passé la mer pour venir en France que ceste fois , maintenant vint devers son frère le roy, et lui amena huit cents hommes d'armes et deux mille archers, dont la joie et le renforcement fut grand en l'ost, et la réception du roy bien amiable et de tous les frères.

Or estoit à l'autre lez le dauphin, deshérité, lui sembloit, par l'agréement du père et contre nature, et deschassé avec ce de son héritage par force de ses ennemis. Lequel pour pourvoir aucunement de remède en son dur fait, partit des marches de Touraine, et à toute la puissance

' Le 15 juillet 1420, pendant le siège de Melun, Henri V donna un sauf-conduit au sire de Guitry jiour qu'il pût venir combattre en champ-clos Guillaumcde Bière. D'après cequo dit Chastcllain, on peut supposer qu'il n'en fit pas usage.

IdO CHRONIQUE

que lors pouvoit assembler passa en Languedoc, et mena son armée devant Pont-Saint-Esprit sur la rivière du Rosne, que les gens du prince d'Orange tenoient en faveur du duc de Bourgongne. La ville certes estoit forte et bonne, et n'estoit pas de légier acquest, sans y avoir des travaux beaucoup, et d'approchemens de divers engins pour les espouvanter. Parquoy ledit dauphin envoya en Avignon et en Provence querre des bombardes et engins volans, dont tantost devint pourvu abondamment. Et de fait tellement et tant s'en aida que, après les avoir mis en œuvre assez fellement et dru, la ville luy fut rendue et luy fut mise en obéissance, avec plusieurs autres villes et forteresses là entour que soloient tenir lesdits gens du prince d'Orange pour et au nom du duc de Bourgongne, qui malement pouvoient trouver secours en leur parti à celle heure, pour ce que toute l'obéissance et puissance du dauphin estoit entre deux et autour. Sy y mist ledit dauphin ses garnisons bonnes et fortes ; et atout cest exploit s'en Retourna arrière à Bourges , et là iit assembler de toutes parts gens d'armes, et avec advis et bon conseil pris sur ses grans et malheureux affaires, se disposa à résister de son pouvoir à la felle entreprise de ses ennemis qui le poursuivoient à honte et à perdition , et ne tendoient que à avoir la main de victoire et de conqueste sur luy et le sien jusques au bout. Laquelle chose, certes, luy estoit occasion assez de mérancolie et matière de grand soucy, comment et en quelle manière il pourroit remédier à un si grand et si espouvantable effort , comme de deux princes qu'il avoit contre luy, et encores estredélinqui' de son père et désavoué comme bastard, hélas! ce que non à luy avoit

' Délinqui, abandonné (du latin dei'eîinque/'e).

procuré, j'espoire, nol3le fils de roy et enfant, mais les mauvais faux liommes ses conseillers, pour lesquels tristement porta l'amère punition.

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