CHAPITRE LIV
Comment le siège fut mis par le roy anglois et le duc bourgong-non (lavant Melun, très-forte i^lace, lu où les principaux gens du dau- ]>hin s'estoient retraits, prétendant avoir en ycelle assurance contre tous leurs adversaires.
N'a gaires que cy-devant je laissai le roy anglois, ensemble le duc bourgongnon, à tout leur ost sur les champs, au partir du siège et de la prise de Montereau , délibérés assez de faire partye de leurs plaisirs des villes et places leurs ennemies , comme de fait ils firent ; et avoient bien pouvoir. Or, estoit leur contendement d'avoir toute la rivière de Seine, depuis Bourgongne jusques en Normandie, et toute risle de France et le circuit de Paris , obéissant à eux. Parquoy, pour une forte et maistresse clef, qui beaucoup leur pouvoit porter grand profit ou grand mal , ils mirent le siège devant Melun , ville dont assez est congnue la force et la situation , et que les dauphinois gnrdoient pour et au nom de leur maistre , les plus valeureux aucuns et les plus esprouvés de son party, comme le sei-
giieiir de Barbasan, vaillant chevalier, qui estoit chef et capitaine principal du lieu, avec luy messire Pierre de Bourbon, seigneur des Préaux', fils au duc Jacques de la Marche, et un vaillant escuier de grand los, nommé Bourgeois, qui tous ensemble avoient de neuf cens à mil combattants, vaillans hommes, sous eux, auxquels il estoit bien besoin, comme vous orrez cy-après , que bonnes gens fussent et bien adurés , car moult y souffrirent d'annuy et de povreté, premier que en partir, qui se dira es lieux où il servira en faire mention.
Quant au regard du siège , comment il se mit et s'approcha en sa première venue", c'est chose toute notoire que ceux de la garnison y mirent toute la défense et empeschement qu'ils purent , et s'exposèrent aux dangers et aux divers périls de leurs ennemis pour y mettre obstance, si leur eust pu ayder; mais nennil, car la puissance de eux estoit foible, et l'effort des survenans, espouvantable durement. Et pourtant quand on con^noitque les hauts cœurs en tous périls destroits, euvys se déporteroient de monstrer haute valeur , peu , me semble, est besoin de faire singulière récitation de ce qui se fait en tout temps et en tout lieu, presque d'une manière, comme c'est que chacun fait son mieux pour grever son ennemy en l'un endroit, et en l'autre pour garantir et préserver son corps d'aveugle meschief, comme de trait et de coulevrines, qui donne les coups aveugles de mort ou d'affolures. Et avoit le roy françois, durant cestuy siège, avec les deux roynes et son
' Pierre de Bourbon, seigneur des Préaux, fils de Jacques de Bourbon, grand boutillier de France et de Marguerite des Préaux, petit-fils de Jacques de Bourbon, comte de la Marche.
- La ville de ^lelun fut investie le 7 juillet. Le 12, Henri V donna le commandement des assiégeants an duc de Bourgogne. {Acta publ., IV, 3, p. 182.)
lU CllRONIQtE
serourge', le duc Koger de Bavière, pris son repos à Corbeil. Et le roy anglois, avec ses frères de Betfort et de Clarence, tenoit et avoit mis son siège au costé devers Gastinois. Et le duc bourgongnon, avec sa chevalerie, et avec aucun nombre d'Anglois , le comte de Huntindon et autres, tenoit le costé devers Brie à l'autre lez de la ville, qui tous ensemble, et par nuit et par jour, firent maintes felles envahies sur les enclos, par bombardes, par engins volans, par force mesmes et aigreurs de coups, incessamment, comme de trait. Dont on les approchoit dessous toudis, jusques auprès de leurs murs. Et combattoient souvent l'un l'autre, si près comme main à main. Sy est vray que, du costé des Bourgongnons , les assiégés a voient fait un fort bollevert , moult avantageux pour la ville et greveux beaucoup aux assiégeans. Sy s'esvertuèrent lesdits Bourgongnons en baudeur de courage, et par soudaine impétueuse hardiesse l'assaillirent un jour; et non refusant ny labeur , ny péril , tant firent qu'ils y entrèrent maistres et victeurs " , à peu de perte de leurs gens , mais à effusion de sang assez des gardans qui , fuytifs et esperdus les aucuns , se retirèrent en la ville et l'abandonnèrent; et demeura tousjours depuis, durant le siège, en garde de ceux qui l'avoient pris , lesquels le gardèrent et défendirent tellement que en firent depuis maintes tribulations à ceux mesmes qui l'avoient construit'.
' Serourge, beau- frère. - Victeurs, vainqueurs [vidores).
^ Le récit de Monstrclet est bien moins complet, Cf. (éd. de M. Doul't d'Arcq), III, p, 410.
DE CHASÏELLAIN. iSS