‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 91 sur 141 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Des grans assauls que l'on fit à la ville de Melun durant le siège.

N'a gaires nous laissâmes à parler du siège de Melun en Testât que vous avez oy; or est besoin de y prendre retour, et de réciter les destresses et povretés qui y estoient, qui ne sont pas de petit compte ; car elles estoient si extresmes, que à peine avoit dedans substance nulle au monde dont ils pouvoient faire nourriture , non pas seulement humaine, mais bestiale à peine; car chevaux, chiens, rats, et toutes bestes vomitables à nature, jà estoient rifflées presque toutes par rage de faim ; et n'y restoit ny orge, ny froment, ny autre semence qui fust de reconfort, si non obstant tant seulement pierres et pièces de bois qui n'appartiennent ny à bestes , ny à hommes, ny ne peuvent servir à ceste qualité. Et s'il y avoit espices ou pain en respost, sy là dessus estoient les plus grands, et sy estoit-il sy très-escharcement ' trouvé, que le gros d'un poing en pouvoit valoir un marc d'or. Et avec ce estoientils à toute heure du jour et de la nuit tellement tra veillés de dures envahies que l'on leur fit, tant pour les combattre et assaillir en la mine, comme les battre de gros engins et de grosses bombardes , que à peine avoient-ils puissance qui les pust soustenir, ny membre, ny ventre en corps, qui leur pust ou voulsist donner service ; et sy n'avoient secours prochain, ny reconfort d'en avoir de nul lez, sinon que eux-mesmes prenoient leur espoir et fiance en leur

' Escharcement ( de là le mot anglais : scarcelt/ ) rarement , en petit nombre.

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maistre, qui, par non y pouvoir remédier à caste heure, leur faillit, conimo je diray oy-après.

Or pense chacun eu quel estât de courage pouvoient estre ces g*ens, et en quel extresme souci de leur honneur, quand se virent estre si près de estre pris, enrageans de faim, resvans par veiller, rompus par travail, foibles par jeusne et par toute manière de misère et de povreté, si au has que mieux on les jugeoit semblance d'hommes que liommes proprement, car ils estoient desfaits et desfigurés jusques h peine les non congnoistre encores. Toutcsfois je les laisseray en cest estât, et les y souffriray encores par aucuns jours, mais non gaires; et retourne à faire mou conte du roy anglois et du duc bourgongnon, qui, par aventure , ne sçavoient p^s toute l'extresme povreté, ny souffreté de leurs ennemis assiégés, combien que d'une graut part ils en sçavoient assez, mais non pas toute. Sy en dura le siège plus peut-estre qu'il n'eust fait ; et trouvèrent enfin traités plus doux par aventure que n'eussent fait si leur nécessité eust esté sçue.

Or y avoit aucunes places autres, vers Joigny , oii les dauphinois habitoient et faisoient de g-randes molestés à ladite ville, et dégastoient le pays à l'entour. Parquoy les deux princes, le roy anglois et le duc de Bourgongne, pour pourvoir en ce, envoyèrent Le seigneur de Lisle-Adam, mareschal de France, atout un bon nombre de gens, audit Joigny tenir la frontière contre leurs ennemis. Lequel y alla et establit sa garnison bien et ordonnément ; et y demeura non gaires de jours pour estre arrière emprès son maistre le duc Philippe à la rendition de Meluu, comme qui sentoit bien et congnoissoit que mais gaires ne se pouvoit tenir sans rendre ou estre prise. Sy retourna arrière audit siège; et en son venir fit faire une robe de

routier d'un rude drap de blanc gris, atout laquelle se présenta devant le roy anglois et devant son maistre le duc Philippe, leur faisant les révérences appartenantes, avec déclaration aucune des charges qu'il avoit eues d'eux. Et lors le roy anglois voyant Lisle-Adam si rudement hahillé, lui demanda, par manière de gaherie : « Et com- « ment, Lisle-Adam , est-ce là une robe d'un mareschal « de France? » Et ledit Lisle-Adam, qui cstoit homme gros et h la bonne foy peu mignot, mais lourdement baud' et vaillant, respondit, me semble, et jeta les yeux non faintement en la face du roy, et dit : « Sire, je suis un gros vil- « lotier ; la robe est de mesme que le corps ; je l'ay fait faire « telle pour venir en ces bateaux parmy Seine. » Et cuidoit bien faire Lisle-Adam, et non mal dire, mais ainsi voyant que le roy le regardoit sans fléchir en face, non bien content de ce, on luy va demander : « Et comment « osez-vous ainsi regarder un prince au visage quand « vous parlez à luy? » Et Lisle-Adam, encores non visant que à la bonne foy, mais aussi peu esbahi que devant, luy va respondre arrière , et dit : « La coustume des « François est telle, que si un homme parle à un autre, « de quelque estât qu'il soit, prince ou autre, la vue « baissée , l'on dit chez nous que ce n'est point un bon « homme , ny homme féable , puisqu'il n'ose regarder en « la chière" de celu}'- à cpii il parle". » Et le roy lors dit : « Ha déa ! cela n'est pas nostre guise ! » Sy laissa ledit Lisle-Adam à tant, et s'en retourna de devers luy, et laissèrent l'un l'autre.

Sy s'aperçut Lisle-Adam lors ;\ primes que peu estoit en

' Band, audacious, hardi. — * Chière, visayc. ; j

* Lisle-Adam a composé un traité sur le Gage de bataille. [Manuscn'l 1980 de la Bihl. imy. de Paris.)

grâce avec ledit roy, et que d'amour ii'avoit-il gaires devers luy. Aussi il s'en pouvoit bieu douter, et le trouvera bien durement cy-après, quand il le fei-a mettre en prison, et luy osterason office de maresclial , bientost après ceste parole, dite pour commencement de son estrive', qui toutes- voies estoit un -viaillant chevalier et preud'hommo, et bien en cœur au duc de Bourgongne, son maistre.

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