CHAPITRE LXIL
Comment ceux de Melun se rendirent au roy anglois, vu que de vivres ny de secours ne leur estoit riens apparant.
Grand peste se férit en l'ost, et mortalité de gens, espécialement en l'ost du roy d'Angleterre ; par quoy beaucoup de gens et de grands cbefs abandonnèrent le siège, et s'en allèrent pour sauveté en leur pays; entre lesquels le prince d'Orange, accompagné de plusieurs grands seigneurs de Bourgongne, abandonna le siège aussi, et s'en alla vers le pays de Bourgongne en ses terres et seigneuries ^ Duquel partement l'ost du duc de Bourgongne se sentoit assez affoibli et diminué beaucoup. Dont, pour recouvrement en ce, le duc voiant ce, transmit tantost et à toute liaste devers le comte de Ligny , et lui manda que, au plus tost qu'il pourroit, il assemblast gens d'armes et de trait le plus qu'il pourroit, et que liastivement il vinst à toute sa compagnie devers luy au siège de Melun, car besoin lui estoit". Ledit comte de Ligny, dili-
' Estrive, dispute, querelle.
^ Le prince d'Orange déclara au roi d'Angleterre qu'il ne porterait pas les armes contre des Français. Juvénal des Ursins. ' Le duc fit écrire deux cents lettres closes « pour celles hastivc-
gent es affaires et commandemens de son maistre, et bien ayant à cœur son service, esleva gens d'armes à tous lez, et se traveilla fort de soy avancer le plus tost qu'il pourroit, tellement que , en assez briefs jours, il se mit aux champs à toute une belle route de gens nobles, hommes et archiers; et en passant par le pont Saint-Maxence prirent leur chemin droit à Melun le plus expédient. Dont il advint que, ainsi qu'ils approchoient de ladite ville et venoient sur un lieu haut, là où ceux de la ville , c'est-à-dire les assiégés, les pouvoient apercevoir, que lesdits assiégés cuidoient certainement que ce fust secours qui leur venist de devers leur seig'neur le dauphin pour lever le siège , ou du moins qui leur portast vivres pour bouter en leur fort. Et à ceste cause commencèrent à sonner leurs cloches, et démenèrent une grande joye, et vinrent courans sur les murs, criant vers l'ost : « Mettez, mettez vos selles, Anglois et « Bourguignons, mettez vos selles, et serez-vous deslogés « maintenant! »
Et en criant et en faisant ceux de dedans en ceste manière, les autres approchoient tousjours plus et plus près; et tant vinrent près qu'ils cognoissoient clèrement qu'ils estoient gabés , et que c'estoit encores renforcement d'ennemis qui leur survenoit. ' Par quoy, les testes baissées, à
« ment envoyer au pays de Flandres, par lesquelles lettres icelui « seigneur signifioit Testât de son siège et l'assemblée de ses ennemis, « aux chevaliers, escuyers et bourgeois dudit pays de Flandres, et « leur mandoit expressément et hastivement, jour et nuit venir devers « luy sans y faire faute. » [Ducs de Bourgogne, par M. de Laborde, pr. I, p. 182.)
' Le 18 octobre , un grand nombre de gens d'armes levés par la commune de Paris, et placés sous les ordres de Jean Legoix et de Jean de Saint-Yon rejoignirent aussi les Bourguignons. Ces renforts décidèrent, dit-on. leur succès. — L'influence des Saint-Yon, leur puissance, leur noblesse qui leur permit d'occuper des charges à la cour des ducs
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triste cliière , descendirent de leurs murs et les abandonnèrent; et de ce jour en avant confus en leur vain espoir, ne se attendoient plus de avoir jamais secours de leur maistre le dauphin. Mais ayant plusieurs fois fait remonstrer audit leur seigneur le dauphin la douloureuse pestilence et famine que ils souffroient , et response reçue sur ce , que leur dit seigneur et prince n'a voit puissance, pour celle heure, de les délivrer hors du danger où ils estoient, et qu'ils fissent du mieux qu'ils "pussent avec leurs ennemis, certes ils commencèrent à donner escout à aucunes gens du costé du roy anglois, et s'accordèrent à tenir parlemens avec eux : lesquels tant et tellement se continuèrent que ils vinrent à traité et à promesse de rendition sur la forme et condition de plusieurs articles mis en avant d'une part et d'autre, lesquels enfin furent tant discutés que furent en accord les commis à ce du roy anglois avec les assiégés.
CHAPITEE LXIII.
Comment le roy anglois prit ceux de Melun à traité par condition , et de ceux qui furent députés en la ville.
Sur certaines conditions déclarées au comte de Warwyc -et seigneur de Cornuaille qui commis estoient de par le roy anglois passa cestuy traité, qui donna bien à congnoistre que la misère y devoit e.stre grande, quand, entre tous nobles et vaillans hommes, s'abandonnèrent les uns à mort, les autres à bien périlleuse merci comme à volonté, les autres à longue et dure prison anuyeuse ; mais force qui mène nature souvent à ce que elle fait envys, les mena à
de Bourgogne , remontaient aux premières années du xiv" siècle : on connaît une charte de Philippe le Bel pro domicelîo Philippo de Saint- Ynn.
DE CIIASÏELLAIN. 183
cestuy accord ; lequel, posé qu'il poiivoit porter mort à aucuns, sy portoit-il espargne aussy aux autres de leurs vies, sur lequel il n'y a voit rien à reprendre de villain. Et ainsi sauvans la plus grande part pour la moindre , ouvrirent leur ville et y boutèrent ceux que le roy y avoit commis d'y entrer, qui estoient déterminés et nombres par titre et par nom'. Et ceux là reçurent en leurs mains ladite ville et le cliasteau pour et au nom des deux roys; et y fut establi capitaine et garde de par eux un nommé Pierre le Verant, Sy ne fait point à demander si la cliière y fut monstrée piteuse , quand ils se trouvèrent ainsi en la dangereuse main de leurs ennemis , et souverainement les bourgeois et habitans de la ville les plus notables , quand se virent en non apprise servitude des anciens ennemis de leur pays ; certes la cliière y estoit piteuse beaucouj) et la désolation grande , avec ce que la rage de famine et de povreté les avoit mis en désespoir assez ; car incontinent le roy anglois , desdits bourgeois une grande quantité , ensemble toute la garnison qui y estoit , messire Pierre de Bourbon , Barbasan , Bourgeois et les autres , j usques au nombre de cinq cens liommes d'armes, les fit mener en forte et sûre main de gens j usques à Paris; et là les fit mettre en diverses prisons, comme au Cliastelet, au Temple et en la Bastille de Saint-Antlioine et ailleurs ^ Dont
' Melun capitula le 18 novembre 1420.
2 Barbasan et Tannegui du Cliastel , faits prisonniers à Melun, furent conduits h Paris à la prison du Palais. Le duc fit nonuner des commissaires pour informer contre eux. Les articles sur lesquels on devait les interroger nous ont été conservés. [Mémoires pour servir a l'histoire de Bourgogne, I, p. 303.) Le duc voulait leur faire trancher la tête. Henri V, plus généreux ou moins convaincu de leur cal])abilité, les fit mettre eu liberté, sans l'iatervention du parlement. Sur les souffrances qu^endurèrent les prisonniers , on peut consulter Juvénal des Ursins.
18 i CHRONIQUE
quand ainsi la ville fut vuidée, et desnuée des vieux liabitans et des gardes d'icelle, ledit roy incontinent fit commander sur peine capitale que nul n'y entrast, sinon tant seulement ceux qui estoient a ce commis, et nuls autres. Et sy avoit deux moisnes dedans la ville de Melun que le roy anglois, avec autres, avoit réservé à luy pour en faire h son plaisir. Sy estoit son plaisir tel qu'ils reçussent mort ; et de fait leur fit trancher les testes à tous deux, mais point on n'y trouva la cause qui à ce le mouvoit, sinon qu'il les trouva apostats et irréguliers, exerçans ce qui à eux n'appartenoit ; et astoient de Joye en Brye, l'un fils à un chevalier dudit lieu, l'autre, dam Symon, jadis moisne du Gard'.
Or reste h faire conte d'un escuyer nommé Bertrand de Caumont, lequel devenu P'rançois à la bataille d'Azincourt , et toute sa vie devant ayant maintenu ledit parti , à celle heure propre, quand ce vint à combattre, se transporta de la bataille françoise en celle d'Angleterre, et soudainement, sans semonces et requeste qui lui en fust faite, se rendit anglois pour cause de sa terre qui estoit en Guyenne, et la tenoit dudit roy anglois. Sy se combattit bien esprouvément et en grand los tout ce jour, avec lesdits Anglois contre les François ; et tant fit que , pour sa vaillance et vertu depuis souvent expérimentée, ledit roy anglois le prit fort en grâce et lui porta de faveur beaucoup. Sy advint que, en menant le traité entre le roy anglois et ceux de Melun, celuy-cy qui par aventure estoit un des commis de par le roy, mu de convoitise et de sa maie venture qui chassoit , sauva par se-
• Ces rigueurs amenèrent de longues représailles : « A cause de la « prise de Melun tous nobles hommes estoient mis à mort incontinent « qu'ils estoient pris. » [Chronique manuscrite de La Haye.)
crets moyens et souffrit eschapper un nommé Aymeron ' , lequel avoit esté, ce disoit-on, à la mort du duc Jehan de Bourgongne. Sy en vint la congnoissance au roy anglois, lequel se courrouça que plus ne pouvoit, et fit prendre ledit Bertrand, et incontinent, sans respit de jour, ny d'heure , fors seulement de soy confesser, lui fit trancher la teste , non obstant toutes singulières et très-cordiales prières que le duc de Clarence son frère lui en avoit faites, jusques à soy mettre à genoux, qui toutes-voies n'y pouvoit rien obtenir, ni impétrer de respit ; mais lui respondit très-fellement : « Par saint Georges , beau frère , si vous « mesmes l'aviez fait et nous vous tinssions , nous en fe- « rions le cas semblable; car, à nostre pouvoir, nous ne « voulons , ny n'aurons , si Dieu plaist, nuls traistres em- « près nous. » Et dit lors le roy d'Angleterre que il eust voulu le racheter, si honneur l'eust pu souffrir aussi bien que amour, la somme de cinquante mille nobles, et le cas ne lui fust advenu. Ainsi prit-il audit Bertrand qui, sous ombre de estroite léauté, s'alla rendre Anglois, non contraint , et alla mourir temprement , peut-estre devant ses jours, en leur party, par desloyauté commise.