CHAPITRE LXVIII
Comment maistre Pierre Cauclion fut pourvu de l'évesché de Beauvais par le moyen du duc bourgongnon et comment le roy anglois et le duc furent présens à son entrée pastorale, et comment ce jeune duc allaùGand devers dame Michelle, sa femme, où il séjourna pour aucun temps.
\ Or y avoit un nommé maistre Pierre Cauchon, maistre
en théologie , et très-noble et solemnel clerc , qui tout
son temps avoit léalement porté et maintenu le parti de
Bourgongne ' , et estoit nouvellement pourvu, par le moyen
du duc bourgongnon, à la dignité pastorale de Beauvais.
Sy plaisoit bien et avoit affection beaucoup le jeune duc
d'estre à son entrée et à sa feste, et se party de Paris. Par
quoy, quand le roy anglois s'en estoit allé à Rouen, et que
luy aussi se disposast de s'en retraire vers son pays, oii il
fut moult désiré , il se vint joindre audit nouvel évesque,
et, en singulier honneur et amour, l'accompagna en son
• En 1403, Pierre Cauchon qui n'était encore que maistre-ès-arts et qui dirigeait à ce titre l'un des collèges de l'université de Paris, rendit quelques services à des étudiants flamands. Parmi ces étudiants, se trouvaient les fils de Jean de la KétliuUe et de Thierri Glierbode, conseillers du duc de Bourgogne. Ce furent peut-être ces relations qui créèrent son influence et sa fortune. En 1411, Pierre Cauchon partage avec Caboche et Saint-Yon, les libéralités de Jean sans Peur. En 1418, après la trahison de Perinet Leclerc et les massacres qui la suivirent, on le voit prendre siège au parlement.
entrée, et liiy fit l'iioiineur d'estre en sa solemnité et à sa leste, luy et sa baronnye tout au long. Sy l'en remercia moult humblement ledit prélat. Et le duc, le plus erramment' qu'il pust, le commanda à Dieu, et s'en retourna à Gand vers la duchesse madame Michelle, qui y estoit et y tenoit sa résidence , et firent grant réjouissement l'un à l'autre, et très-amiable chière, comme raison le donnoit; et demeurèrent ensemble par aucun temps, bien l'espace de trois semaines.
CHAPITEE LXIX.
Comment le roy ang'lois alla en Angleterre où il fut conjoy grandement en recordation de ses proesses et vaillances que fait avait et de l'aliance qu'il fit au roy de France par le traité de son mariage.
Sur ces mesmes jours, le roy Henry, comme j'ay dit dessus, qui s'en estoit venu de Paris à Rouen, bien y avoit séjourné un peu. Sollicitant ses affaires, se party en trèsnoble et bon arroy, luy et la royne , de la cité de Rouen, à l'intention de soy en aller à Calais, et de là en son royaume d'Angleterre, au quel le peuple et les inliabitans attendoient beaucoup et désiroient sa venue , et souverainement de leur nouvelle royne , que encores jamais n'avoient vue. Sy avoit ledit roy, pour provision de son pays de Normandie, estably son frère le duc de Clarence, gouverneur général et capitaine dudit pays; car moult estoit prudent chevalier, vaillant prince et de grand los, et avoit fiance beaucoup en ses vertus. Parquoy ayant bien pourvu en tout , ce lui sembloit , tant à Rouen comme h Paris et ailleurs, il se mist en chemin vers Calais, en la compa-
' Erramment, sans délai, en grande hâte.
g-uie de six mille corabattans, passa par le pays de Caux, s'en vint en la cité d'Amiens, et logea chez maistre Robert le Jeune, nouvellement bailly d'Amiens'. Au quel lieu d'Amiens très-lionorablement fut reçu et bien venu, et lui furent faits des dons et présens larg'eraent ; puis s'en party, et s'en vint, à Thérouanne, et de là h Calais, où il séjourna par aucuns petits jours, et de là passa outre et s'en alla en Angleterre, où il fut reçu à telle solemnité et joye, qu'il n'est nul qui le pust et sçust dire, ny accorder assez. Et pour ce que la royne, qui estoit novelleraent son espouse , n'avoit encores reçu couronne en son royaume, en la manière et coustume du pays, tantost avec sa fresche venue, il ordonna le jour de son couronnement, et fit semondre tous les baux princes et barons de son royaume pour estre à ce jour à Londres, qui est la ville roj'ale et la maîtresse cité plus propre pour convention \ Sy y vindrent lesdits seigneurs et barons , comme il leur estoit mandé, en grant et notable estât ; et tint le roy sa feste la plus riche et la plus magnifique qui para vaut jamais avoit esté vue en telle cité, et tant en richesse que en parement de corps, comme en magnificence de toutes autres choses, dont renommée peut tirer gloire, ou œil délectation. Et de fait furent vues toutes nouvelles noces excessives, trop plus en estât que les premières, car certes n'est homme qui les raccontast, ny sainement crust, qui ne l'auroit vu.
S'en faut déporter à tant, et revenir sur les autres considérations que avoit cestuy roy Henry sur ses affaires, dont il désiroit bien à besongner avec ses subjets, et avec
' Sur les exactions de ce bailli d'Amiens et sur le crédit dont il jouissait près de Henri V, on peut consulter les Mémoires de Pierre do Fenin.
* Convention, assemblée, réunion.
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tous les estats du pays , qui là estoient assemblés. Si tost venu en ladite ville de Londres , et tantost après ceste feste passée, lui-mesmes, qui estoit sage merveilleusement et beau parleur, commença à faire des remonstrances plusieurs à son peuple : comment, en longue labeur et en péril de fortune, il avoit porté et soustenu de baux et durs affaires en ce royaume de France, auquel, par conseil et délibération de eux, jà piéça, il estoit allé et mu pour attempter à conquérir son héritage, en quoy Dieu et fortune l'avoient beaucoup et largement favorisé , comme il parut, car avoit conquis, ce disoient, les ports de mer de Normandie, la noble et puissante cité de Rouen, et toutes les villes à l'environ maistresses et principales ; obtenu la victoire et la journée d'Azincourt, où les plus baux des princes françois churent en son glaive; conquis la ville de Melun , et tant fait par sa fîère entreprise , qu'il avoit obtenu à femme la fille du roy françois , et le héritement perpétuel de la couronne de France, en reboutant son seul fils légitime, son adversaire, contre lequel et contre ses adhérens, il lui restoit beaucoup encores à parfaire en cestuy royaume de France , premier que l'avoir tout à luy, ny avoir expulsé le dauphin , celui qui s'en disoit héritier, ains y faudroit labourer et contendre à dure et forte puissance , et continuer aigrement , ce que par luy avoit esté bien commencé jusques alors ; ou autrement la chose qui maintenant lui estoit à profit et gloire lui pourroit tourner à confusion et à perte, et à eux trèstous. Par quoy, par non estre trouvé certain en labeur passé , ny descourag-é en oser bouter oultre sa haute entreprise, qui jà, par l'alliance du duc des Bourgongnons, son frère , la pluspart estoit venue à chief , et pour parvenir glorieux victeur à ceste très-excellente couronne françoise, que, par tant do
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cruelles et dures batailles, les rojs ses pères devanciers uvoieut barg-uig'ujée ', et jamais non pu parvenir où maintenant il en estoit , dont il rendoit grâces à Dieu , certes il lui besong-noit hastivement faire provision et de gens d'armes et d'argent; et prioit h chacun en sa qualité, que il y voulsist entendre, et qu'en l'opportunité d'un très-haut bien public, qui touchoit à eux trèstous, ils luy voulsissent bailler libérallement prompte main de secours, comme ils dévoient, et comme il s'en fioit bien à eux. Et ceste requeste faite à Londres, dont l'agréement luy fut donné joyeusement de tous les estats, luy-mesmes, en personne, se transporta par les autres bonnes villes et principales de son royaume , et là les fit semblables comme il fit à Londres. Et trouva le peuple tout enclin à sa demande. Sy leva pour celle fois trente mille combattans, les plus jeunes et rades du pays, et accueilla' tant d'or et d'argent à ceste cause , que c'estoit une merveille , et chose non commune à croire.
Or, avoit-il eu longuement guerre par avant encontre le pays de Galles, à l'un des bouts, et à l'autre lez le royaume d'Escosse, dont encores il tenoit le roy prisonnier en sa cité de Londres. Sy s'apensa et considéra le roy pour vray, qu'avoir guerre si prochaine et encontre si puissans voisins , comme estoient les deux , et tirer le plus beau et le plus fort de son royaume pour mener hors guerre à la tierce main, et mesmes y estre en personne, c'estoit chose assez dure et de moult grant péril, et y faisoit-on bon pourvoir en temps et en heure. Par quoy il condescendy à donner trêves certain terme d'ans auxdits
' Barguig-iiyée, mise à pris, devenue l'objet d'un trafic, d'un marché. ^ Accueilla, (du latin collcgit), réunit par levée de deniers, par impôt, par cucilUfc.
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Gallois et Escossois; et leur roy prisonnier délivra de prison, par condition qu'il prendroit à femme sa cousine germaine, sœur au comte de Somljreset, et nièce au cardinal de Vincestre , qui fut le principal procureur de cestuy mariage, auquel ledit roy, pour estre quitte de prison, s'inclina volontiers et y procéda jusques au parfait.