‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 4)Chapitre 19 sur 50 · VI. — JEpistre de messire Georges Chastellain 4 Monseigneur · texte numérisé non relu

VI. — JEpistre de messire Georges Chastellain 4 Monseigneur

de Mont/errant.

Traveilleur de mou esprit, Montferrant, je t'envoye, que volentiers qu'envis, à ceste heure, ton longuement désiré objet, lequel, si à l'aventure n'est à l'assouffissement de ton appétit et comme la peur m'y est, sy te prens toymesme par propre nez, et juge ta propre folie, qui te es vanté d'un ouvrier dont l'œuvre mesme et à toy et à lui fait confusion, mais te rend au moins un fruit qui est de congnoistre par cecy que fier ne se faut, sinon simplement, et fonder sur autrui pouvoir. Donc le cœur ne gît pas es mains de celui qui s'y confie. Déa, Montferrant, hommes sont non angels ; ils ont mémoire labile et beaucoup d'interventions dépressives de leur engin : et est tel clair aujour^l'huy comme un soleil , demain il souffre éclipse en sa clarté par obscurté interposite. Et par ainsi un homme toudis un en tout temps sans mutation de substance, devient tel fois de diverses qualités variables selon l'instabilité des choses. Entends bien, Montferrant, et t'informe par exemple : un cristal, mucié en un coffre, de soy ne peut donner lueur quoyque l'abilitation de nature y est pour la donner et prendre, lui tyré dehors, quant donc le soleil en regarde le corps, il lui donne effet à l'incitation de nature. Pareillement est, si tu cuides aucun homme estre le précieux cristal, et de qui tu ne sçais de son aventure comment temps et fortune le gouvernent ; ains, toy ignorant, il gît en coffre, peut-estre il gît environné de

DE niiKTuRi(,)rt;. vàs

ténèbres, là où le ciel ne lui rend apport, ne nature esjouyssement. Certes, tu peux bien entendre que de lui à par lui ce n'est riens, et que, si le soleil ne lui amministre sa vertu, la disposition naturelle qui y gît formée, n'aura point d'effet. Samblablement aussi tu dois noter de George, non que ce soit le cristal, mais le noir plonc. Tu t'es fyé de lui et tu en as fait tes vantises, mais par follement cuider tu as prononcié plonc estre cristal , et donné à entendre que tondis clarté se 'trouve en lui sans que tu sceuâses ses accidens, s'en ténèbres gisent ou non, ou si le ciel lui prestoit respection. Or çà tu as fait ton plaisir, mais de ton tel plaire ne te naistra point fruit espéré. Mais tu seras payé à la mesure de ton mérir, comme fol de mescliante main ; mais ne t'en prens qu'à toy. Déa, il n'est pas regardé du soleil, qui veut, et ne sont, telle fois est, les nobles corps maistrestoudis de leur aventure. Aucune fois la diversité du temps les tourmente, et tel fois est, les fait cheoir en fange, et en relié vent à dur, et tel fois est que force et violence les comprime et les ternit et desnature. Donc, qui à celle heure les quiert pour s'en ayder, ne doit attendre donc que ce qui est du mesme du point où il les trouve. Prens doncques et te contente. Le coffre m'a esté prison ; le ciel m'a esté clarté refusant. Fortune m'a livré assaut et ne m'a souffert sourdre mon entendement hors de la boue, pour quoy tu en seras moins assouffi. et non sans cause; mais tu en seras plus sage après, et apprendras à restraindre tes légiers dévolemens sur autrui fiance. Vive et fay bien.

Par l'humble George tout vostre.

ISe LES DOUZE DAMES

VIL — Épistre de George Chastellaiii à Montferrant

et à ses amis.

Mes bons seigneurs, je me recommande à vous. J'ay reçu vos escriptes le premier d'april, et par lesquelles me signiffiez le envoy d'un livret à vous transmis pour me en faire présent, adjoutant à ce, que le facteur d'icelui est l'homme du royaume qui plus exauce mes faits et qui plus appète me congnoistre par vue, donc et affin que l'honneur à moi exibé par celui et par si notable main ne demourast abscons auxyeuxdutriumpliantduc, ensemble et à multitude d'autres, Messeigneurs et amis, me advertissiez de l'ostension que vous en avez faite, et comment, après l'œuvre vue et oye, en tous estdemourée une opinion commune, c'est que tenu suis de y respondre si congruamment que la satisfaction en appère par devers l'envoyeur à l'équivalent de son mérir. Or, Messeigneurs, droit-cy loist bien vous remercier; et après avoir usité aussi et conçu l'effet de vostre envoy, non moins me loist-il faire grant poids de ceste besongne et de varier en l'acceptation agréable ou non pour cause du mystère. Car n'est chose vue autreffois, ne gaires coustumière, de telles louenges transmettre à homme , et dont les déifiques natures compétamment s'assouifiroyent de l'honneur. Et partant qui à vostre pourchas et instance, comme il appert, me trouve eslevé en siège à moy non décent, et lequel, que plus est, me certifie confusion, doy bien différer donc de vous rescripre sur ce, quant je ne sçay à quel titre faire le pusse bon ou autre souverainement, et de respondre à celui

dont vos lettres font mention que je le doy. En quoy toutesvoies pour le mettre à effet, a plus de note beaucoup que de chant, et plus de mystère en le sçavoir bien faire qu'en follement l'emprendre, jà-soit-il que le cas de soy le requiert qui auroit qui pourroit; or ne suis celui. Et quant donc en moy n'a celui pouvoir, posé que du vouloir assez, il faut bien donc que le bon vouloir du méritant demeure non remercié par ma povresse, et de quoy vous, Messeigneiirs , m'aurez esté cause alors de ceste honte par vostre imprudence, dont ne m'estoit mestier; mais comme la honte me sera venue de vous, sur vos dos aussi en remettray-je la faute pour ma décharg-e. Toutesvoies , et afin que l'ancien bon espoir que tondis avez eu en moy, ne vous soit couppé totalement ou précis ', je encores, sans riens promettre, vous accorde bien d'avoir advis dessus un peu, et de sentir si au fons du coffre se pourroit trouver chose qui condigne fust, ne convaluable au cas, et en quoy l'honneur d'une si glorieuse maison comme la nostre pust demourer non flescy. Car vous dis bien : non grant chose est à un George garder son honneur encontre un autre son honnourant ; mais grant chose est défendre l'honneur de la maison de Bourgongne encontre un autre qui honneur fait à la sienne, siques du faire, ne du laissier, en quel ne suis conclu encores , ne vous puis donner certitude , et de ce qui gît en divine disposition et en clarté d'entendement non encores ouvert, ne vous donne point aussy de deffiance, quand mesmes ne sçay que Dieu en fera, ne si par labeur y pourray attaindre. Comme doncques cette ambiguïté pend encores en moy et ne sçay à quoy me ressoudre, mal vous puis-je acer-

' Précis (du latin ; prœcisus), retranché.

\m LES DOUZE DAMES

tener de chose qui vous donne repos, sinon déceptoire que fuyr voudroye en observation de vostre amour.

En Valenchienne.

Légièro main sur pesant œuvre A tart parvient à haultain pris ; Mais en peu pensé, tost empris : C'est là où peu sens se desceuvre.

VIII. — Depuis ces lettres reçues de Montf errant en Bruges, se fit une apparition de douze dames audit de Mont/errant, lesquelles, aiirès V avoir accueilli en un verger, T arraisonnèrent en telle manière.

Les douze dames raillent en ces termes la paresse de Chastellain :

Montferrant, n'a gaires que reçu as une épistre de George, par laquelle il se desceuvre à toy estre quasi perplex de reseripre en Bourbonnois, par crainte de non bien y pouvoir soufflre à point. Donc, comme le dit Georges , en couvrant sa telle crémeur, samble nourrir aucunes doléances sur toy, comme d'estre mis par toy en ce destroit, tant par les tiennes trop libérales instances, comme par tes recors meilleurs que deux, lui ores, qui se sent grevé par toy, et as mis son honneur en pente de dangier, expette aussi à estre conforté par toy et relevé d'apparente vergogne. Or , comme George, en cestui cas, samble avoir cause assez parant, et non moins action contre toy bien fondée, et que, du destroit enquoy tu l'as mis, sambles porter légier soing, mesmement n'y accontes tant peu, nous pour tant, ayant vu sa perplexité, la vergongne aussi que tu lui as procurée soubs cuider bien faire, sommes venues vers toy ; et là où peut-estre nostre âme ne s'ose découvrir à toy de sapovreté, ne révéler la durté de son engin, que l'on cuide agu, nouscongnoissans sa faculté et pouvoir, t'en venons faire la déclaration véritable, aflSn que, après crédence mise à nos dits, tu l'aydes à avoir support de ton homme en rescription légière , congnoissant par ton propre cœur que mal se peut traire du vaisseau ce que oncques n'y entra, mesmes et d'un roc sans liqueur ou précieux encens.

DE RUÉTORIQl E. 159

Que penses-tu, ô Montferrant, que ce soit de George? Quel titre lui assignes-tu en faculté déparier , qui en as fait les hautains recors? Cuides-tu que ce soit l'aigle de la terre, ne que ce soit un autre Homère ou Virgile, parquoy la celsitude en doye survoler les autres? Certes, si tu cuides ainsi , tu nourris abus ; tu mesmes te déçois et autrui; tu prises ce que tu ne congnois, et honnoures ce que mesmes se anéantist ; mais nous sommes qui en avons la cognoissance, qui avons lenfonsement de son valoir, et qui sçavons, à un grain près, ce qui est en l'estui de son coffre. Car si rien a, de nous l'a acquis, parquoy si l'acquest y a esté petit, le possès donc n'en peut estre que sobre. George est bon fils certes, etsy ayme honneur, mais n'a portion autre de nos biens, sinon d'avoir passé seulement devant nos portes dont s'espardent nos précieuses odeurs et lesquelles, par enclinement naturel, il convoite bien si avoir y pouvoit entrée. Mais ne est venu à heure que sa clef pust avoir ouvert nostre verroul : donc, parce que esrouillié est maintenant et inepte pour y entrer, le convient demourer souffreteux dehors, dont temps coulé en perdition a esté cause. Déa, ce ne disons-nous point en son despris, mais à cause seulement de lo défendre contre ceux qui y cuident grant chose. Certes heureux fust et bien né, si en dedens nos clos, où trayoit sa nature, eust eu habitation par arrestée fortune ; son nom en seroit bien autrement clair qu'en présent, et sortiroit bien autre eflFet de sa famé non maintenant bien causée. Lui-mesme congnoit bien que, par la carence de nous, il est homme obscur, par quoy aussi et [que cela lui est sceu, loenges à lui imputées, ce dist, lui sont ternissement. Ton Robertet, ô Montferrant, est un clair homme et de haut sens ; il est un Hercules en estour, eu comparison à Georges ; il est esfoile en ténèbres fulgent ; il est buise plaine d'harmonie en oreille ; il est exemple de Tullian art, et forme de subtilité Térencienne dont naist éloquence ; il est, comme bien digne, le trésor de Bourbonnois, et est l'estorement des montagnes d'Auvergne pour les circonférer de gloire; qui nourri est et tout parcru de notre lait ; qui succié a de nos seins notre plus intériore substance par faveur ; qui, outre la grâce donnée en propre terroir, se est allé rendre en pays gourmant pour réfection nouvelle, là où enfans parlent en aubes à leurs mères, frians d'escole en doctrine sur permission de eage. Là s'est allé rendre icestuy ; là s'est tenu long temps à l'emblée, soubs les arbres, et desquels, après avoir pris l'ombre de leurs rainsseaux, en a rapporté aussi la vertu et qualité de leurs natures. C'est en Ytalie, Montferrant, sur qui les respections du ciel influent aorné parler, et vers qui tj'rent toutes douceurs élémentaires pour là fondre harmonie. Mais George qui est homme indoct,

gros et mal propre à doctrine, peu nourri de nos fruits, moins appris de nos mœurs, lent à labeur, povre en rétention et non si heureux encores que davoir vu pour pouvoir oublier, mais est homme flandrin, homme de palus bestiaux, engroissi de meubles qui les organes encombrent, qui endorment les esperis, et les vertus et opérations de l'âme compriment et obfusquent. Icellui n'est pas à estre mis cy-encontre, ô Montferrant, ne à prendre siège par équal avec nostre alléguié, car n'est que, ce que durement plaint, j'gnorant, bloisant de langue, gras de bouche et de palat, et tout enfangié d'autres povretés corporelles à la nature de la terre. Cessent doncques, ô Montferrant, cessent tes opinions passées, cessent tes légièretés dévolées en loer son nom ; cessent tes affections non expertes de son dû ; cessent décantations drescées endevers sa famé; cessent mains d'escripre ave ugléement, bouches à raconter fables, et tous nobles et haulx entendemens à prester oreilles à telles mocqueries ; mais gardans leur beau dire pour lieu de meilleur employ, suefrent paix au povre assouffy, qui content de sa maigre fortune, n'est murmurant certes sur autrui par envie. Donc nous, pour lui estre en alégement de son fardeau, et que nous te jjrions aussi que tu t'y employés en lui procurant support, nous avons tiré de nos coffres cestes enseignes que nous te laissons, et lesquelles, affin que notre àme ne succombe soubs honte, te prions que les veulles transmettre à ton homme pour le supplément de George, aflSn que, vues icelles, avec la forme de nostre excuse pour lui, il puist évader et non avoir cause de respondre en sa brute langue.

Les douze dames se. nomment, puis elles ajoutent :

Montferrant, ce sont droit-cy nos descriptions, par lesquelles tu as bel congnoistre aussi nos natures. Sy te prions que ains tost que tard tu les envoyés à Robertet et lui signifies que , en soulaigement de George ployant sous son fais , lui faisons cet envoy. Nous sommes compagnes de dame Rhétorique qui un clair trosne a en Bourbonnois. Sy désirons moult à y estre portées et nous tenir conjointes avec elle en sa gloire qui sans nous est nue. Robertet est fils de nostre lait, et digne proprement de nous donner trosne en celle marche, qui en lui resplend, sique par considération qu'il a fait à George par excès, nous, par rétribution de ce, mais non condigne , le voulons rehonnourer de nos personnes, et voulons que de nostre envoy il pare ses royaux palais, et que le noble duc, son maistre, se sente de nos affections envers lui à sa cause. Quant à George, il est nostre donné pièça et est comme un mendis en nostre religion, qui de nostre charité emprunte,

DE RHÉTORIQUE. iCl

et en ses affaires sommes prestables; mais à Robertet sommes héréditaires, moult désirons à estre devers lui , où que trouver pust au moins nos faveurs que nous lui avons tyssues. Tu lui prieras que il les prenne en gré ; et quand le cas s'y offrira pour lui faire plus d'honneur, nous pourverrons de l'expédient plus nécessaire sans y faillir.

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