‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 4)Chapitre 36 sur 50 · Partie, et sa production · texte numérisé non relu

Partie, et sa production

Seconde prit d'un autre estor

De sève, de fleurs pures d'or

Et dont l'odeur passoit l'encens

Et tous nobles adoremens.

Je vis que roys luy enclinoient, Que nations le merveilloient ;

DU DUC riIlLIPPE. 241

Princes et nobles l'adestroient Et envers luy se humilioieut En la vertu de ses valleurs ; Les princes s'y enrichissoient , Les riches s'y assouffissoient, Les bons d'honneur s'y exeraploieut Et de bien faire se arrèg-loient Desoubs le ray de ses splendeurs.

Luppars et tigres le eraignoient ; Félons voisins le redoubtoient ; Du voir, leurs cornes retiroient ; Venin jetter vers luy -pouvoient, Mais non estre autrement greyeurs.

Ruer, ne mordre n'y osoient, Et s'ils osoient, ils failloient ; Devant luy se desconfissoient Et en fin raesmes se rendoient Confus en propres leurs erreurs.

Aux hommes il rendoit clarté,

A la terre fécondité,

Paix, salut et transquilité,

Et abondant félicité

A roy de son thronne univers.

Au peuple pourvéoit sceurté,

Aux marchans pleine liberté.

Aux nobles gloire et dignité.

Et à justice intégrité

Servant aux bons et aux pervers.

Pourfîtoit à communauté ,

Rassouageoit perplexité

En humaine nécessité,

Dispensoit par humilité

En pluseurs temps et lieux divers ;

Et luisant par cristienté,

Fit sentir sa bénignité,

Sa valeur, sa fidélité.

En si haut titre de bonté

Que mettre ne se peut par vers.

Or ont esté sept fois dix ans

Nos yeux en luy s'esjoyssans.

Qu'en terre assis , que au ciel pendu ;

Mais puis cinq mois l'avons perdu

Et s'est de nous esvanuy,

Ne sçavons pour quoy, ne par quy ,

Synon que nous voyons à, l'œil

Que le filet a pris escoeil

Et est couppé tout au travers ;

Par quoy me doubte qu'à l'envers

Ne soit cheutte la fiolle

Et en est cassée la molle

A toute la substance pure

Que Dieu y mit oncq et nature.

Sy en sommes au despourvu

Et desgarnis et tout au nu.

Si Dieu d'ailleur ne nous secœurt,

Dont la grâce jamais ne meurt;

Mais ains que trop me desespère

J'yray sçavoir à ceste mère

Notable dame que vecy,

S'en mon deuil, ny en mon soussy

Me sçauroit apprester confort ;

Et luy demanderay au fort

S'elle scet riens de la fiolle.

{S'adrechant à h terre.)

Dame, bon soir : à vostre escolle Et à vostre bon sens, je viens Sçavoir moult si vous scavez riens D'une fiolle en l'air pendue

Moult reluisant, mais est perdue

Depuis cinq mois soudainement,

Ne sçay par quel encombrement,

Ne qui pris l'a, ny emporté.

J'en suy tout au desconforté

D'en estre quitte et dessaisy.

Sy en viens à vostre mercy

Pour vous prier qu'il vous puist plaire

Qu'aucun record m'en puissiez faire

Si le sçavoir en est en vous.

LA TEREE.

Mon fils et mon amy très-doux.

Vous soyez le très-bien venu.

Quant au pourpos par vous tenu

De la précieuse fiole,

Bien me ramembre et me recolle

Qu'assez l'ay vue et longuement.

Et encoire derrainement

N'a gaires temps que je la tins

Tirant liqueur de mes tetins,

Tant me tenoye affine d'elle.

Le lumignon de sa chandelle

Se nourrissoit en ma poitrine ;

Mais n'a gaires que une bruine

Par un éclipse très-confus

Y est venu férir dessus

Et l'a cassée jusqu'au fons.

J'en ai encore les tessons

Chéens soubs moy en ma conserve,

Et je les garde et les conserve

Comme mon propre appartenir;

Car pour vérité maintenir

Sy y devoj'ent leur retour

Et la fin de leur derrain jour :

Sy en suy dame et gardienne.

LES HOMMES

Ha, dame ! que tout bien vous vienne !

Dites-vous donc qu'en vos liens

Vous avez les tessons chéens

De ce précieux vaisselet?

Or plust à Dieu qu'un tantelet

J'en pusse véoir le monceau,

Pour sçavoir s'il est aussj beau

Tout confroissié en maint quartier

Comme il estoit en son entier ;

Et si possible est qu'il se face,

J'en veux aorer vostre face

Et diray grant mercis cent mille.

LA TERKE.

C'est pour néant et cas puerille De demander la portion.

Je n'en feroye ostention A nulle vivant créature ; Ne il ne loist telle froissure Monstrer à créature née.

Depuis qu'en moy est retournée, Le secret en sert seul à moy.

LES HOMMES

Dame doncq, à ce que je voy.

Vous estes de grant dignité Et de notable auctorité Tant en manière qu'en sermon ; Mais volentiers de vostre nom, S'il vous plaisoit, j'en enquerroye,

DU DUC rill LIPPE. 243

Adfiu que tant mieux me pourroye Conduire envers vous par sçavoir.

LA TERRE

Mon nom fait bon h perchevoir.

J'ay à nom : Terre.

Terre !

LA TERRE

Terre.

Oy voirment j'ay à nom terre, Principal ventre de nature Et de toute sa producture, Espouse au grant Titan lassus, Lequel m'escbauffe au lit cà jus, Et m'esmeut génération Et tire la production De toutes choses hors de moy Par conveignable temps et loy, Pendant lesquels je les gouverne, Je les estive et les yverne, Curieuse et en grant soûlas, Sans jamais en avoir corps las , Les uns à un terme et à grant.

Les autres h bien peu durant, Comme il eschiet diverses choses Avoir divers regars et poses.

Et selon diverse excellence Avoir leur diverse influence.

Car, entens bien, quoyque je soye Mère à tout ce qui se verdoyé, Sy ai-je un gouverneur là-haut

A qui preste obéir me faut Et soubs qui verge je conduis Quanques du ventre je produis :

De cecy ne me puis estordre.

LES HOMMES

Cy a plus à rongier qu'à mordre Beaucoup à ce que puis entendre ; Mais toutesfois pour plus apprendre Sy convient-il que je receure A pluseurs mots d'icy desseure Par vous produits et mis avant.

Vous dites, si j'en suy savant, Que ce de quoy je fay l'enqueste, Vous l'avez à grant joye et feste Nourri long temps à vos mammelles, Et ses vigueurs et vertus belles Logiés comme mère et racliine Au parfont de vostre poitrine.

Qui doncques vous confessez mère.

Nourrice, amie vraye et clère.

Et serviez chacun à son tour.

Qu'est devenue vostre amour?

Donc il faut que soyez muable^ Décevable et non véritable, Et ce qu'aujourd'huy nourrissiez,.

A demain vous le trahissiez.

N'est-ce estrange façon amère?

LA TEERE.

Ou VOUS avez raison peu clère Ou vous errez en vos pourpos ; En ce qu'ay dit, n'a nul oppos, Ne chose nulle à replicquier.

LES HOMMES

Comment n'est vray qu'encore hier Teniez comme mère en vos bras, Ce dont je suy en ce pourcas, Pour sçavoir qu'il est devenu?

Vous propre, vous m'avez cong-nu Que vous en estes la nourrice.

LA TEERE.

Voirment luy ay-je fait service Tout le plus bel que j'ay sçu, Mais quant le cas est escbu Par long temps que je n'ay pu plus, Constrainte m'en suis mise jus :

Riens ne fait nuls oultre pouvoir.

LES HOMMES

Non : mais que vous peut-il falloir?

Pouvez-vous faillir en matère.

En estoffe et en lait de mère.

Dont vous arrousez les natures Et les diverses créatures ?

Ce me sembleroit cas terrible, Et ne croy pas qu'il soit possible, Ne que jamais il se puist faire ; Mesmes, j'en voy tout le contraire Par toutes choses universes Que tu nourris, produis et verses.

Tous les jours, par nombre infini.

Ergo, n'as ton pouvoir fini Et convient dire et arguer Que quant tu peux esvertuer Ta vertu en tant de maisnie.

Ta sève doncq est infinie ; Et seras par ce point reprise Non de pouvoir, mais de lentise Et de tanance envers le fruit Que de vos flans avez produit :

Que dites-vous? respondez cy.

LÀ TERRE

Je m'en donne peu de soussy

Et m'est peu de vostre argument.

Je suy la mère qui ne ment

A riens que je produis et porte.

Je soubstiens tout, je tout conforte

Ce dont nature par poussance

Fait en moy prendre sa naissance.

A nul ne faulx; nul je n'oublie ;

Envers nul ne commets follie,

Mais suy léalle et luy tiens foy

D'autant que peut porter sa loy ,

Laquelle loy en toutes choses

A ses diverses fins et poses,

Lesquelles elle leur observe.

Et moy en ce je suy leur serve;

Mais sur ce j'ay loy propre mienne,

Dont je n'ay peur que mal me viengne,

Ne que j'en soye réprouvable.

J'ay lait et sève convenable

Et tant que jamais n'en faulra

Le flot, tant que ciel durera.

Ne tient à moy donc que mon fruit

Ne demeure en estre et en bruit.

Par faute de mon soing et cure ;

Mais il tient à dame nature

Qui est logié en dedens moy

Et laquelle donne sa loy . A toutes choses en leur estre.

Soit de fiuer ou soit de naistre :

Trop clère en est l'expérience.

LES HOMMES

Il me faut encore audience, Car ne me rendray pas à tant.

A nature estes consentant, Je l'entens bien, et vous à elle ; Mais vostre raison n est point belle, Quant je vous preuve par vos faits Que vous jouez de doubles traits Et usez de faveur droit-cy Et de là ainsy et ainsy.

LA TEEKE.

Dites comment?.

LES HOMMES

Je le veuil bien.

Il est plus clair que nulle rien.

Que vous nourrissez tous les jours Des choses à plus grant secours D'estat, de vie et de long terme, L'une que l'autre, et ce j'afferme Par choses grosses et rurales.

Par oyseaux et bestes brutales.

Par plantes et gros arbres vers Qui pour esté, ne pour yvers, Ne pour longs ans ne se déclinent, Ny à paine jamais ne finent.

Exemple à un gros chesne rude ; Il demeure en sa vallitude,

Vert et en sève, trois cens ans.

Ses ans luy sont longs et plaisans.

Tel est du chine ' et du corbeau :

Plus vivent, plus demeurent beau, A paine en voit-on nul mourir Sinon par tortfait les quérir.

Si doncques vostre amour s'encliue Envers un chesne, envers un chine , Pour le nourrir songneusement Et en long entretenement (Car il n'appert sans nul deffect), Pourquoy ne tournez vous l'effect De vostre amour envers la chose Qui est de dignité la rose Et noble sur toute noblesse?

Il me semble que c'est foiblesse De bon regard d'aimer la maindre * Et la meilleur souffrir estaindre, Sicomme vous n'en tenez compte.

LA TERRE

Bon droit a qui à par luy conte :

Il n'a nul qui luy fait rabat.

LES HOMilES.

Ne sçay quel bat, ne quel débat ; Je vous dy vray.

LA TERRE

Sy le prouvez.

' Chine, cygne.

' La maindre, la moindre.

LES HOMMES

Je VOUS dy que fort vous grevez Le g-enre humain.

LA TERRE

Par quelle voye?

Parce que vostre amour s'employa

Si peu pour luy par longue vie ;

Et quoy que icy je parle et die

D'une fiolle riche et pure,

Sy n'est-ce que fainte figure :

Vous aussy, vous l'entendez hieu.

Il me deul d'un prince chrestien.

Un homme que je voy plourant,

Et vous l'avez laissé mourant.

Ne vous semble-ce point injure,

Que la plus digne créature

Que Dieu fist oncq (c'est le seul homme),

Que vous luy soubstrayez la gomme

De sa vie, premier qu'aux bestes

Et premier qu'aux arbres agrestes?

Certes, je le porte à grand paine,

Et prisez peu nature humaine.

Touteffois, en vraye équité

Ce qui a plus de dignité

Et de noble création,

Doit avoir sa duration

D'autant plus sur la chose vile,

Comme elle est plus noble et gentille ;

Au moins raison le juge ainsy.

LA TEERÊ.

Je ne m'esmeus point de cecy La montance d'un petit grain.

Ne quérons festuc en l'estrain '; Venons au fait là où il fault.

Je vous ay dit et bas et haut Que je suy ventre de nature Et qui baille ma nourriture Par diverse manière et loy, Et tout ce qu'elle crée en moy.

Elle est comme l'engenderesse Et comme la commanderesse.

Et je suy celle qui l'ensieus A faire ainsy que tieux et tieux.

Soit que je rosteou que je donne, Je fay ce qu'elle m'en ordonne.

Je suy nourrice de tout germe, Mais elle impose à chacun terme De son estre et de son durer.

En quoy je n'ay que murmurer Ne pour grever, ne pour aidier.

Pour ce, quant je vous oy touchier Et alléguier la dignité De la très-noble humanité Et laquelle à plain je confesse.

Mais me monstrez que je la blesse Par luy donner vie si briefve.

Ce ne suy -je pas qui la grief ve ; Ce fait nature qui congnoit Ce qu'en ce faire ou laissier doit.

A luy vous en devriez-vous prendre.

LES HOMMES

Comment doy-je cecy entendre?

' Ne cherchons pas un fétu dans la paille.

DU DUC PUILll'l'E. 253

A-il autre loy en nature Et autre en vous ?

LA TERRE

Je vous assure Que oyl et de grant difïércnce.

LES HOMMES

Et dont vient celle préférence A nature par dessus vous ?

Y-a-il dessus ou desoubs Entre vous deux ?

LA TERRE

Ouil beaucoup.

LES HOMMES

Dites m'en donc la cause à coup, Et m'en donnez raison et lieu.

LA TERRE

Elle est toute prochaine à Dieu Et sy est fulgente et céleste, Et je suis purement terreste ; N'est-ce pas différence grant ?

LES HOMMES

Sy est : mais dites plus avant.

Luy a donné Dieu telle loy Que do pouvoir faire de soy Comme elle veut en toutes choses ?

LA TERRE

Oy, a. Là convient-il faire poses : Dieu voirment, le tout débonnaire,

Luy donne pouvoir ordinaire, Lequel, puis le premier moment Que le ciel prit sou mouvement, Elle commença d'excerser.

Ne oncques puis ne cessa d'user Sur toutes choses temporelles , Corporelles et naturelles, Lesquelles Dieu mit en sa main.

Et dessus tout le genre humain , A qui comme aux autres factures Dieu donna termes et pointures De vie autant qu'il doit soufïire, Et laquel sans y contredire Et sy a raison limitée Que plus ne doit estre appétée ; Car elle est à proportion Du temps à la condition Et à la nature de l'homme, Si très-égal et si très-promme Que l'homme n'en doit plus quérir Pour Dieu servir et pour mourir.

Ceste loy doncques lors commise A nature par entremise, Elle entretient sans excéder ; Ne peut croistre, ne concéder Plus un jour que son terme porte.

Aussy elle a d'une autre sorte Le ciel sur luy qui la conduit Et qui la mène ainsy qu'il duit :

A celuy vous devez retraire.

LES HOMMES

Et où tient-elle son repaire Ceste nature auctorisée ?

DU DUC l'IIlLll'I'E. 255

Ny peut-on fuir par visée Qu'on y parlast ?

LA TERKE.

Et nennil voir :

Lassus au ciel est son manoir.

Mais parlant ne se trouve eu lieu Et sy ne parle fors à Dieu As anges, n'a saint, ne à sainte; Mais pour avoir la vraye attainte Du secret qui là haut se muche.

C'est assavoir pourquoy tresbuche L'homme si tost en corps robuste.

Ne pourquoy le grant duc auguste Est allé de vie à déclin , Allez au ciel à chief enclin.

Parlez à luy : il vous dira, Bien sçay, ce qui vous suffira, Et au retour je vous verray.

LES HOMMES

Sy m'ait doncq Dieu ! J'y parleray Si j'y puis trouver tour, ne voye.

Ciel ! la terre vers vous m'envoye, Et sommes en grant différent Pour un dollereux accident Qui m'a suspris depuis cinq mois.

Je m'en suy pris par mots estrois En argument contre la terre, Et luy mets sus que ceste guerre Et maie paix de mon courage Me vient par son faillant oultrage, Et elle dit très -fort que non.

Donc, pour en demorer au bon, Elle dit que tout vient de vous,

'Et que les corps de cy-dessoubs Se font et deffont par vos mains.

Sy en viens faire icy mes clains ' En demandant ù, quel besoing Avez en envoyé au loing Par mort le royal noble oing-non, Le haut très-grant duc bourguignon, Qui tant duisoit encore en terre.

LE CIEL

Les hommes, vous venez enquerre Un cas de haut divin secré, Et h quoy à humain degré Ne loist avoir approcement Sinon que bien courtoisement Et sans toucher à sa hauteur.

LES HOMMES

Je ne veul riens à mon facteur Fors gloire, honneur et tout service ; Mais sans plus, ce qui est propice Et capable par humain sens Et de quoy vous avez l'assens D'en pouvoir monstrer la raison, Je vous prie en amour foison Qu'il vous plaise m'en faire sage.

LE CIEL

Faites hardy vostre message Et demandez.

LES HOMMES

Ma demande est ' Mes clains, mes plaintes.

Pourquoy vous avez fait Tarrest Et la calenge sur le corps Du noble duc n'a gaire mors :

J'en suy en toute impatience.

Voulez-vous raison par science Et par démonstration vive, Ou par contenance doubtive Là où n'aura que vent et fable ?

LES HOMMES

Je veuil la voye véritable Sans aller tordant çà, ne là.

LE CIEL

Vous m'avez, bon homme, à cela Et vous diray ce qui en est.

LES HOMMES

Commencez doncques, s'il vous plest, Et me widiez de ce dangier :

Pourquoy est mort puis avant hier Ce noble et vaillant priuce-icy ?

LE CIEL

Pour ce qu'à Dieu a plu ainsy Et que plus il ne pou voit vivre.

LES HOMMES

Autant m'en eust bien dit un yvre :

Me payez-vous de tel responce?

LE CIEL

Je respons bien, qui bien l'effonce, Et au pourpos de la querelle

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