VU
Dounez-moy raison naturelle De quoy je me tiengne à content.
LE CIEL
Et de Dieu, père omnipotent, Voulez-vous mettre sa façon Dessoubs naturelle raison?
Il seroit donc dessoubs nature.
LES HOMMES
Dea ! ciel, vous m'estes trop à hure De me respondre si estroit.
Je ne quiers fors sçavoir à droit Cause pourquoy ce prince-icy N'a pu parvivre.
LE CIEL
Et qu'est-cecy Que les hommes ont dure teste ?
Or bessire ' Dieux en ait feste !
Cest homme à corps matériel, Le voulez-vous perpétuel Et qu'à tousjours il vous durast?
LES HOMMES
Nennil, mais qu'il nous demorast Encor par aucun nombre d'ans.
Tant que beaucoup de mauvais temps Qui sont en cours, fussent passés.
LE CIEL
Et si point n'estoit trespassés,
Ne fussent les temps tels qu'ils- sont ?
' Bessire pour beau sire.
LES HOMMES
Oyl. Temps viennent et s'en vont.
Il n'y a point d'arrest en eux.
Mais les aucuns sont si heureux
Qu'en leurs mains les temps de dangier
Passent à doux et à légier.
Et ce leur vient, dit-on, par heur.
LB CIEL
Et dont vient? leur vient-il du cœur?
Vient-il de leur sens ou substance ?
Nennil. Il vient de ma prestance :
Mon ' , je suis celuy qui leur baille. Avez-vous peur que tout heur faille ?
Pour tant, se un heureux tout passés Est atout son heur trespassés.
Il eut de l'heur assez encore Sur ma vie qu'à bouche clore, Et quant de mort fut assailly, Il ne l'emporta point o^ luy; Il le laissa où il le prit.
J'ay heur pour chacun esperit.
Tant que Dieu en voudra créer Donc pour droit-cy vous recréer Eu tant qu'en tout heureux estât Les hommes ne soyent ingrat ; Car de bon heur avez assez Et trop plus que vous n'y pensez :
Les jours font les choses congnoistre.
LES HOMMES
Et ne pouvez-vous tant acroistre Cest heur avec autres prestances,
' Mon, exclamation afiSrmative.
ï 0, avec.
Que les deux corps et deux substances Du père et fils avec leur heur Fussent demorés en vigueur Pour mutuel confort ensemble?
Oncques si grant heur, ce me semble, Ne tel salut pour ce royaume.
LE CIEL
Pourquoy?
LES HOMMES
Pour ce qu'alors tout homme Vivoit en vraye confidence Que, les deux joints, mauvais semence N eust osé sourdre ou lever col.
LE CIEL
Autant en prent l'un à seul vol Que deux ensemble.
LES HOMMES
Or escoutou :
Le noble vol me semble bon Et est plus fort.
LE CIEL
Je le confesse :
Mais il faut que l'un l'autre lesse Et que qui est premier venu Qu'il voist là où il est tenu Et qu'il face place au derrain.
LES HOMMES
Pourquoy n'a pu durer le train Du ciel pour encore une espace ?
LE CIEL
Pour ce que point ne l'a de grâce.
La grâce imposée à sa vie Luy a esté alors faillie Tout en subit.
LES HOMMES
Par quelle mode?
LE CIEL
Par la fin de son période Qui n'avoit de durée plus.
Il convenoit qu'il chéist jus Au moment et au propre instant Là où son terme fut faillant :
En ce n'avoit point de remède.
LES HOMMES
Et Dieu ne peut-il faire un ayde, Un tantelet de passe-grâce A un plus qu'à un autre, lasse !
En luy croissant un peu son bout?
LE CIEL
Quant à Dieu, Dieu peut tout en tout.
Cela ne vient pas au pourpos :
Les individuaux suppos
Tous puis Adam le premier père
Jusqu'au derrain naissant de mère.
Dieu les prévit en leur donnant Le terme qu'ils ont maintenant, Ne qu'ils ont eu, ne qu'ils auront.
C'est chose qui jamais ne rompt Donc de ceste imposée loy Il en mit la conduite en moy, Pour en départir en saison Diverse et diverse moisson, Selon que hommes divers venroient Et en divers temps naisteroient.
Vostre duc doncq, ains qu'il fust né.
Du terme qui luy est donné Par le créateur souverain , Il en est venu au derrain :
De Dieu, ne moy ne se doit plaindre.
LES HOMMES
Et autant vivroit tout le maindre De ses subgets, homme commun.
LE CIEL
Mon amy, c'est à Dieu tout un D'un grant prince et d'un povre page.
En cela n'a riens d'avantage.
Autant vit povre homme en misère Comme prince en sa gloire clère :
L'estat ne mue point nature.
LES HOMMES
Comment n'est-il à Dieu plus cure D'un noble prince droiturier Que d'un meschant vil labourier?
Ciel, mon amy, que dites-vous?
Il est à Dieu cure de tous, Chacun en sa vocation.
Quant riiomme a fait l'implétion De son terme, soit povre ou rice, Il le prent tel que son office.
Le prince en son hautain régner Et le povre en son moissonner :
Tous deux finent soubs une loy.
LES HOMMES
Mais c'est plus grant perte d'un roy
Et d'un grant duc que d'un bas homme.
LE CIEL
Quant prince a des vertus à somme, C'est perte grant quant il deffault ; Car volentiers le monde vault De la vertu du dominant.
LES HOMMES
Que n'avez donc laissié régnant Celluy qui a si bien régné?
LE CIEL
Dieu en a un autre ordonné Pour régner aussy bien que luy.
Pour un homme qui est failly, Le monde n'ira point à nient ; Quant l'un s'en va, l'autre revient.
Au viel qui a fort labouré Et est de beaux fruits décoré, Après lassure duit repos
Et Dieu l'appelle en son reclos Et donne au vert bon jour entrant, Loysir d'entendre à œuvre grant A florir et fructifier Tout autretel comme au premier :
Ainsy vient-on du père au fils.
LES HOMMES
J'ay oy que moult bien assis Estoit le ciel dessus le père.
LE CIEL
Le soleil qui va en sa sphère En seroit bien le tesmoing-nage.
Trois cents ans a que oncq en nul eage Prince ne l'en porta si bel.
Le fils en doit bien grant revel ; Car l'influence de son père Luy fait la sienne haute et clère :
Le temps Ta ainsy apporté.
LES HOMMES
J'en suy hautement conforté ; Oncq n'oys cas qui tant me plust.
LE CIEL
Je ne vouldroye pas qu'il sçust Ce qui en est à l'aventure.
Aussy ne loist à créature L'enquérir, tant soit grant celuy.
Dieu veut qu'on s'en attende à luy Et qu'on se fie en son bien faire, Et qu'au surplus on laisse faire A Dieu de ses œuvres secrètes.
LES HOMMES
Qui est né soubs bonnes planettes Et soubs un amiable aspect, Celuy vit heureux et parfect Et tout luy fructifie en lieu.
LE CIEL
Heureux naist qui a grûce en Dieu ; Nul n'a le bon aspect du ciel, Ne nouveau, ne ny homme vicl.
Que de la grâce Dieu ne viengne Et que de là il ne le tiengne.
Dieu en est le premier donneur.
Et moy le second ordonneur, Luy par création en moy, Et moy soubs temporelle loy, Laquelle loy à, ton mort père Presta une influence clère.
Ainsy le rapporta le temps Lors quant de mère fut naissans :
Bien apparut ce qu'il en fut.
LES HOMMES
Ciel, il nasquit un homme eslut.
Je le sçay bien. Doinst Dieu la grâce Que sur son noble fils ta faco Resplende ainsy et si amie !
LE CIEL
Les hommes, vous n'y fauldrez mie, Mais qu'il ait ferme cœur en Dieu.
Moy ciel luy dresse un noble rieu.
Un rieu , un fleuve plein d'honneur.
LES HOMMES
Or, Dieu nous doinst doncq un tel heur Que par longs jours il puist poursuivre !
LE CIEL
Il vivra tant qu'il pourra vivre, Puis il mourra comme son père.
Et je reprendray 1 ame clère Pardevers moy comme j'ay fait Du père qui gist tout deffait .
J'ay repris ce qu'est meu de moy, Et à sa terre et à sa loy J'ay laissié le corps fondu.
LES ANGES
Et moy qui moult n'ay respondu, N'en ay-je riens? Je croy ; sy ay.
J'en ay ce que j'emporteray A Dieu en lettres d'or escriptes.
Multitude de beaux mérites Par lesquels contre l'ennemy Je me moustreray son amy ; Car j'en ay d'aussy singuliers Qu'entre les princes séculiers Depuis cent ans n'en a paraux.
Ne royaux, ne impériaux.
J'ay esté son prochain custode.
J'ay sçu son cœur ; j'ay sçu sa mode. J'ay sçu sa voye et tout son hoire, Et j'ay tout mis par répertoire.
Il m'a esté commis en main, Et entour son voyage humain J'en ay trouvé tant de vertus
Que j'en doy grand record lassus,
Dont, si gri\ce Dieu m'est amie.
Si Dieu plaist, ne me tairay mie.
Il fut noble d'extraction
Et noble en opération.
Sy seroit dommage et pité
Si ciel, terre, en leur équité,
Hommes et anges tout ensemble
Ne se trouvent siqu'on s'assemble
Dévots en un net cœur poly
Pour supplier à Dieu pour luy
Et pour conter de membre en membre
Ce que de luy il nous ramembre.
Il y a cbose non à taire :
Ciel, veuillez ent vostre part faire»
Et vous, terre, la vostre aussy.
N'y a nul de vous deux icy
Que n'y ayez grant intérest,
Et moy d'autant qu'en moy en est
Avec les hommes vous ferons
Ce que de faire y trouverons :
Chacun die ce qu'il y clame.
LA TEERE.
J'en ay le corps.
LE CIEL
J'en requiers l'âme.
J'en ay les mœurs.
LES HOMMES
Et moy l'exemple.
LBS ANGES.
Que quérons-nous ?
LES HOMMES
C'est que Dieu laine.
LA TERRE
J'en ay le corps.
LE CIEL
J'en requiers l'âme.
LES HOMMES
Que luy ferons?
LES ANGES
Crier sa famé Et l'exaucier au divin temple.
LA TERRE
J'en ay le corps.
LE CIEL
J'en requiers l'âme.
J'en ay les mœurs.
LES HOMMES
Et moy l'exemple.
LES ANGES
Or Dieu doiut gloire à qui mieux emple
Son sacquelet et en raison
Ce qui est de sa fleurison.
•Feignons que nous parlons à Dieu
Sicomme il fust iey en lieu.
Dieu nous oyt et orra partout
Et nous prestera son ascout,
Et ne pourra que d'un tel bruit
Il ne viengne h son âme fruit.
Vous le ciel, doncques commencez
Sur ce que vous y congnoissez.
LE CIEL
Il a esté bénit des hommes.
LA TERRE
Il m'a donné salut en terre.
Plus qu'oncqnul, a amé ses prommes'.
LES HOMMES
Oncq sans constrainte il ne prit guerre.
LE CIEL
Aux povres a donné graus sommes.
LA TERRE
Fort a amé mérite acquerre.
LES ANGES
Sievy a conseil des preudommes.
• Prommes, prosmes, proismes, proclies, parents.
LES HOMMES
Ne jamais tort ne fit surquerre.
LB CIEL
Sire, il a eu un noble cœur.
LA TERRE
11 a esté léal très-fort.
LES ANGES
Il a quis et chéry honneur.
Il a plus craint deslos que mort.
LE CIEL
Des bons a esté mainteneur.
LA TERRE
Les divisés a mis d'acord.
LES ANGES
De paix a esté sousteneur
LES HOMMES
Et d'amisté le vray confort.
LE CIEL
Il a esté jone restraint.
LA TERRE
Il a esté d'exemple honneste.
LES ANGES
Il a ses passions reffraint.
DU DUC PIIILIPPK. 271
LES HOMMES
Il a esté grave et modeste.
LE CIEL
Il s est à bonnes gens astraint.
LA TERRE
Il a quis voye manifeste.
Il a sa desvoyance craint
LES HOMMES
Et peu parlé sinon à reste.
LE CIEL
Il a esté ferme en la foy.
LA TERRE
Il a esté aigre à bien faire.
LES ANGES
Il s'est voé long temps à toy.
LES HOMMES
En cœur a porté ton affaire.
LE CIEL
11 a quis d'augmenter ta loy.
LA TERRE
Il a quis les payens deffaire.
LES ANGES
n y a mis tout son employ.
272 LA MORl'
LES HOMMES
S'il t'eust pieu, rien n'en fust à faire.
Il a esté humble et bénigne.
LA TERRE
Il a esté doux à toute âme.
LES ANGES
Il a recongnu son plus digne.
LES HOMMES
Ne s'est extollé en sa famé.
LE CIEL
Il a amé à pris condigne.
LA TERRE
Il a fort complaint ce royame.
LES ANGES
Il a tenu son mot et signe.
LES HOMMES
Et amé ce que preudomme ame.
LE CIEL
Il a esté miséricors.
LA TERRE
Il a esté fort pitéable.
LES ANGES
Il a tourné des grans efforts.
Il a fait maint grant cas loable.
LE CIEL
Il a fait prier pour les morts.
LA TEREE.
Il a esté tout honorable,
LES ANGES
Salut tuteur des payens ports.
LES HOMMES
Et des vivans le plus créable-
LK CIEL
Il a fort honoré noblesse.
LA TERRE
Il a fort amé ses suppos.
LES ANGES
A justice a donné roidesse.
LES HOMMES
11 a tenu peuple en repos.
LE CIEL
Honneur a quis devant richesse.
LA TERRE
Ferme a esté en bon pourpos.
LES ANGE?
Une fontaine de largesse.
LES HOMMES
Beaucoup plus en effet qu'en mots.