‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 10 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment le duc, approchant Compiègne, rebouta les François et s'empara de Pont-à-Choisy .

Ce fut par un beau temps de may que le duc approchoit Compiègne et que jà en estoit venu près comme un prince à redoubter moult, car avoit les gens et l'estoffe pour mener à chief un grant fait, et estoit valereux de soy~mesmes, vert et fier et dur ennemy amèrement là où il le portoit.

Or se party de Noyon après y avoir pris repos de liuit jours pour adviser de ses affaires, et en approchant le lieu sur quoy avoit son entreprise, voult passer par le Pont-à-Cliois3% un bel cbastel et fort assis sur la rivière d'Aynne, lequel, premier que mettre son siège là où il veoit, désiroit moult à avoir entre ses mains ; car autrement son siège en eust pu recevoir des destourbiers beaucoup. Sy passa la rivière d'Oyse au Pont-l'Évesque, emprès Noyon, et là, affin que marchans et tous autres peussent seiirement aller et venir de Noyon au siège que mettroient, et eux en retourner, quant besoing leur seroit, commist deux vaillans chevaliers angles, l'un nommé le seigneur de Montgommery , l'autre messire Jehan Stuart, à garder ledit passage avecques leurs gens. Et ce fait, tira outre jusques audit Pont-à-Choisy, là où Loys de Flavy, frère à Guillaume, estoit dedens; lequel de première arrivée ne monstra pas semblant esbahy, mais de tenir fièrement sa place pour un bon temps, comptant sur l'espoir de son frère Guillaume, lequel savoit près de luy.

Or s'estoient gens d'armes logié jà tout à l'entour, et toutes manières d'engins dressés devant eux pour les battre et assaillir à tous costés ; sy n'est jà besoing d'en deviser la manière comment, car assez se fait à entendre de soy, mais convient bien dire comment les François logés en Compiègne, bien en nombre de deux mil combattans, entre lesquels estoient messire Jacques de Cliabannes, messire Tbéaulde, Potton, messire Eigault de Fontaines, Jehanne la Pucelle et pluiseurs autres nobles hommes, par une belle nuit, partirent de leur ville et à l'heure de soleil levant vinrent férir sur le logis que tenoient les Angles au Pont-l'Évesque, qui durement en furent surpris, pour cause que chascun dormoit encore et ne se donnoit garde de riens. Sy commença l'alarme par tout très-haut et trèsdur, et se mist chascun à deffense, qui mieux mieux; mais estoient jà les François entrés bien avant parmi ces Angles et tuoient et abattoient ce que trouvoient devant eux , premier que se pussent trouver assamblés , dont après, par force et vaillance furent résistés très-aigrement, par secours qui leur vint du seigneur de Saveuse et de Jehan de Brimeu qui s'estoient apperçu de cest alarme ; lesquels, par force de coups, aidèrent à garder l'honneur des Angles et à rebouter les ennemis, à très-grant peine toutesvoyes, car moult y faisoit dur et périlleux et trèsmortel, et y avoit des blessés beaucoup à deux lez et des morts environ soissante d'un costé et d'autre, mais enfin François voyans que ne pourroient attaindre à la victoire et autant perdre que gaigner, si plus non, avisément et en bonne ordonnance se retrairent et retournèrent dont estoient partis, et Angles demourèrent là où avoient esté commis et ordonnés, gardans leur passage tousjours. Or estoit Loys de Flavy qui capitaine estoit de ceste place,

moult esbaliy, quant vit que si aigrement on le traveilloit par dehors et que de secours ne luy venoit espoir, ne confort de nul lez. Sy s'apensa de sa sauveté, car congnoissoit bien que dur party trouveroit s'il estoit tenu, par quoy secrètement par nuit se embla par la rivière d'Ayne, et le plus couvertement que il put, se rendy avecques aucuns autres en la ville de Compiègne vers son frère, dont les autres demeurés dedens et eux voyans ainsy gabusés' et non puissans de résister encontre leurs ennemis, demandèrent traité, sur condition de rendre la place, saulve corps et biens. Lesquels , après dix jours passés, furent reçus en leur offre, et fut la place toute démolie jusques au fons, tantost après leur partement^ Durant ce mesme siège aussi devant ce chastel, un autre fut pris et mis en subjection par les gens de ce duc, nommé Atecbysur-Ayne% lequel pouvoit faire profit grant et dommagepour le party qui le tenoit.

Page 1