CHAPITRE IX
Comment le damoiseau de Commercy mit le siège devant Montagu ; comment le duc s'avança pour le combattre, et des clievauchies du comte de Ligny.
Sy fut acceptée la composition , telle que avez ouy , aucunement à haste, pour cause que nouvelles vinrent soudaines , que le damoiseau de Commercy , Yvon du Puys et pluiseurs autres capitaines de la frontière avoient mis le siège devant Montagu en Laonnois, comme vray estoit. Par quoy on passa tant plus légièrement le traitié de ceste place, pour mieux pouvoir entendre au secours de l'autre. Dont on délibéra de lever le siège à coup et de combattre ledit damoiseau de Commercy qui avoit amené toutes manières d'engins devant ce cliasteau qui estoit moult bel et moult fort, et estoit de l'héritage de sa femme.
Or donnoient les assiégeans des grans travaux à ceux de dedens jour et nuit et ne tendoient que par force de dur assaut sans cesse à faire tant que les autres rendissent la place à coup ; car savoient bien que longuement ne pourroient demourer là sans que on les fîst deslpger. Et pourtant ne visèrent que à faire leur fait en la chaude', le plus asprement que pourroient , car autrement n'eu viendroient à bout, ce leur sembloit. Mais bien avoit esté mise en bonne main ladite place, car ne doubtoient guères ceux qui estoient dedans leurs ennemis de dehors ; et quant ce seroit venu au plus estroit péril, sy ne se deffioient-ils point de secours, ains en estoient tout asseurés; et n'eust esté tant seulement que du bon chevalier et
' En la chaude, de prime abord.
conte de Ligny qui la faisoit garder, et j avoit mis les capitaines, deux gentils escuiers enquels il se lîoit moult, dont l'un estoit George de Croix, bien renommé en pluseurs lieux, et un autre du party des Angles dont le nom ne m'est point apparu. Lesquels, avecques les autres qui estoient de la garnison, beaucoup de gens de bien, ne s'effrayèrent guaires du travail que on leur faisoit de dehors, mais se deffendirent vaillamment, comme gens sans peur, et les rabbouoient ' de langages, comme non tenans compte de leur effort. Par quoy ledit de Commercy voyant que en vain labouroit et doubtant que plus puissant de lu}^ ne le venist combattre , après avoir esté là quatre jours, party et leva son siège par nuit bien effraj-ement", et ce que avoit amené là de bombardes et d'engins avecques luy , en deslogeant, fut tout laissé là et l'abandonna, dont les assiégés, eux voyans ainsi à délivré, furent joyeux, comme raison estoit , et tantost firent savoir au conte de Ligny les nouvelles de ce département si soudain et la manière comment ils s'estoient deslogés, adfin que le duc et luy aussi ne se traveillassent de riens à ceste cause. Lesquels toutesvoyes, à l'heure que le message y vint, estoient tous préparés à venir combattre ledit damoiseau de Commercy; mais par cestes nouvelles maintenant venues telles, on s'en tint à tant. Et s'en alla le duc atout sa grant route à Noyon, là où il tint séjour par l'espace environ de huit jours, pendant lesquels le conte de Ligny, qui jamais n'arrestoit à quérir et à faire noise à ses ennemis, se mist es champs un jour bien accompagnié et s'en alla visiter les marches d'entour de Beauvais, là où il y avoit aucunes mes-
Rabbouoient, se moquaient.
Effrayement, précipitamment.
DE CHASTELLAIiV. 33
chantes places, ce savoit bien, qui traveilloient fort les marches et la ville de Mondidier ; sy en désiroit bien à faire l'exécution, telle qu'il y appartenoit. Par quoy un nommé messire Loys de Vaucourt, qui s'estoit bouté en un viel chasteau réparé, une mescbante larronnière , sachant la venue dudit conte, lequel il craignoit comme la mort, tantost s'avisa de soy dësloger , et boutant le feu en sa meschante place, s'en alla à Beauvais comme sag-e, car il eust trouvé dure Visitation et périlleuse pour luy s'il eust esté attaint, dont le conte de Ligny, adverty de la fuite de ce messire Loys en Beauvais, passa outre et vint jusques au chasteau de Prouvenlieu, qui estoit une vielle maison réparée aussi, et le tenoient aucuns routiers qui en faisoient de maux beaucoup. Lesquels ledit conte fit assaillir très-chaudement, et les fit si approcher de près que à peine leur souffroit-on reprendre leur alaine. Vaillamment toutesvoyes se deffendirent une piécette de temps et vendirent leur char le plus chièrement que pou voient, car doubtoient le pris qu'on leur gardoit en estre povre, et pourtant y mettoient deffense le plus longuement que savoient. Mais finablement ils devinrent constraints de eux rendre à la volenté du chevalier de Ligny, espérans y pouvoir trouver plus de merchy que estre tué en deffense de ce que ne pouvoient garder. Sy en prist bien à aucuns qui furent détenus pour prisonniers, et aux autres mal, car furent pendus, si pris, là mis ', Et à tant prist son retour ledit conte devers son maistre et revint à Noyon où gaires ne demoura après.
' Expression proverbiale ; Aussitôt pris, aussitôt pondus.