‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 12 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Comment la Pucelle combattit et déconfit Franquet d'Arras.

Sj me souvient maintenant comment un peu paravant que la Pucelle fut venue au secours de Compiègne, un jour, un gentilhomme d'armes, nommé Franquet d'Arras, tenant le party bourguignon, estoit allé courir vers Laigny- sur- Marne , bien accompagné de bonnes gens d'armes et de archers en nombre de trois cens ou environ ; sy voult ainsi son aventure que ceste Pucelle, de qui Françoys faisoient leur ydole', le ren-

* La Chroniqîie manuscrite de La Haye, 936, renferme sur Jeanne d'Arc quelques détails que l'on ne rencontre pas ailleurs :

« Estoit fille à ung homme de Vaucoulour, en Lorraine, qui tenoit « hostel, et estoit adont cette fille josne et rade qui avoit accoustumé « de chevaucher et mener en l'ostel de son père les chevaux au gué; à « quoy faire, comme plusieurs femmes sont de léger esprit, elle s'es- « toit souvent esprouvée à manier le bois comme de courre et virer la « lance. » Un carme, nommé liigault, prêchait que c'était la pucelle envoyée par Dieu « et l'ai^peloient jiarmi France les folles et simples 0 gens \ Angélique, et d'elle faisoient chansons. » En 1432, quinze cents Anglais, envoyés au secours de Bedford, s'étaient vêtus de blanc et marchaient avec un étendard « servant au propos de ladite pucelle « dont il estoit grand renom au pays d'Engleterre, et estoit ledit esten- « dart tout blanc, et ou large avoit une quenouille chargée de lin ou <i quel pendoit un fuseau demi-chargé de fil, et ung escrit de fines let- « très d'or qui disoit : « Or viengne la belle, » en lui signifiant qu'ils (I lui donneroient à filer. »

L'épée que Jeanne d'Arc retrouva à Sainte-Catherine-de-Fierbois était, disait-on, celle qui, dans les mains de Charles Martel, avait, au VIII* siècle, sauvé la.France d'une autre invasion.

Laprophétie suivante est tirée d'un cartulaire del'église de Térouanne :

PROPIIETIA DE LA FUCELLE DE FRANCE.

Virgo, puellares artus induta virili

Yeste, Dei monitu, propcrat relevare jacentem

DE CIUSTELLAIN. 41

contra en son retour. Et avoit avecques elle quatre cens Françoys, bons combattans , lesquels , quand tous deux s'entrevirent, n'y avoit celuy qui pust ou voulsist, par honneur, fuir la bataille, excepté que le nom de la Pucelle estoit si grant jà et si fameux que chascun la resongnoit comme une chose dont on ne savoit comment juger, ne en bien, ne en mal '. Mais tant avoit fait jà de besognes et menées à chief que ses ennemis la redoubtoient, et l'aouroient ceux de son party, principalement pour le siège d'Orléans, là où elle ouvra merveilles, pareillement pour le voyage de Raims, là où elle mena le

Liliferum regem atque suos delere nepbandos Hostes, prsecipuè qui nunc sunt Aurelianis Urbe sub, ac illam déterrent obsidione ; Et si tanta viris mens est se jungere bello, Arma sequi quse nunc parât aima puella, Crédite fallaces Anglos succumbere morti, Morte puellari Gallis sterneutibus illos : Et tuno finis erit pugnœ, tune fœderaprisca, Tune amor et pietas et cetera jura redibunt : Certabunt de pace viri, cunctique favebunt Sponte sua régi, qui rex liberabit ab ipsis Cunctos, justitia quos pulcbrapace fovebit; Amodo nullus erit Anglorum pardiger hostis, Qui se Francorum prœsumet dicere regem.

On racontait aussi qu'on avait trouvé dans un vieux livre du collège d'Harcourt h Paris le chronogramme suivant :

AngLIa CVMpVLsa, reX pranCVs prInCIpIabIt.

Ce chronogramme indiquait l'année 1430 comme celle de l'expulsion des Anglais. Sur toute cette époque, voyez les savantes recherches de MM. Quicherat et Wallon.

• Les documents de cette époque attestent combien grande était la terreur des Anglais. On peut "consulter les Acles de Rymer : Bcfugitivis ab exercitu quos tcrriculamenta Puelhe exanimaverant, arrestandis ; De p'oclaniationihis contra capitaneos et soldarios tergiversantes, incanfadontbus Puella terriflcatos.

i<i CHRONIQUE

roy couronner, et ailleurs en autres grans affaires, dont elle prédisoit les aventures et les événemens.

Or estoit ce Franquet courageux homme et de riens esbahy que vist, pour tant que remède s'y povoit mettre par combattre; et la Pucelle, à l'autre lez, mallement enflambée sur les Bourguignons, et ne quéroit tousjours que à inciter Françoys à bataille encontre eux. Sy s'entreférirent et combattirent ensemble longuement les deux parties, sans que Françoys emportassent riens des Bourguignons, qui n'estoient point si fors toutesvoyes comme les autres, mais de grant valeur et de bonne deffense, pour cause des archers que avoient avecques eux , qui avoient mis piet à terre; laquelle chose, quant la Pucelle vit que riens ne feroient si encore n'avoient plus grant puissance avecq eux, manda hastivement à Laigny toute la garnison. Sy fit-elle de toutes les places de là entour pour venir aidier à ruer jus ceste petite poignée de gens dont ne pouvoit estre maistre. Lesquels, venus à haste, reprirent la tierce bataille encontre Franquet, et là, non soy quérant sauver par fuite, mais espérant tousjours eschapper et sauver ses gens par vaillance , finablement fut pris et toutes ses gens morts la pluspart et desconfîts, et luy, mené prisonnier, fut décapité après par la crudélité de ceste femme qui désiroit sa mort ', dont plainte assez fut faite en son party, car vaillant homme estoit et bon guerroyeur.

' Ce fut le bailli de Seniis qui fit décapiter Franquet d'Arras. Jeanne d'Arc eût voulu le sauver.

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