‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 14 sur 86 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Comment la Pucelle issit dehors Compiègne à rencontre des Bour-' gong-nons; et comment elle fut prise en ceste envahye.

Or est vray que la Pucelle, de qui tant est faite meiition dessus, estoit entrée par nuit dedens Compiègne, laquelle, après j avoir reposé deux nuits, le second jour après donna à congnoistre pluseurs folles fantommeries que mist avant et dist avoir reçues aucunes révélations divines et annoncemens de grans cas advenir; par quoy, faisant une générale assemblée du peuple et des gens de guerre qui moult y avoient mis créance et foy follement, fist tenir closes, depuis le matin jusques après disner bien tard, toutes les portes et leur dit comment sainte Catherine s'estoit apparue à elle, tramise de Dieu pour luy signifier que à ce jour mesmes il vouloit qu'elle se mist en armes et qu'elle issist dehors à l'encontre des ennemis du roy. Angles et Bourguignons, et que sans doute elle auroit victoire et les desconfiroit, et seroit pris en personne le duc de Bourgongne, et toutes ses gens, la greigneur part, morts et desconfits. Sy adjoustèrent François foy à ses dits et le peuple [se monstra] de créance légière à ses folles délusions, parce qu'en cas semblable avoient trouvé vérité aucunes [fois en ses dits qui n'avoient nul fondement toutesvoyes de certaine bonté, ains clère apparence de déception d'ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient toutes manières de gens du party de delà boutés en l'opinion que ceste femme-yci fust une sainte créature, une chose divine et miraculeuse envoyée pour le relèvement du roy françoys ; dont maintenant, en ceste ville de

Compiègne, mettant avant si haulx termes que de desconfire le duc bourgongnon et l'emmener prisonnier, mesmes eu propre personne, n'y avoit celuy qui, en si haute besongne comme cestuy-là, ne se voulsist bien trouver et qui volentiers ne se boutast tout joyeux en une si haute recouvrance, par laquelle ils seroient au-dessus de tous leurs annuis. Par quoy, tous d'un commun assentiment et à la requeste de ladite femme recoururent à leurs armes trèstous, et faisant joye de ce dont ils trouveront le contraire, luy offrirent syeute preste quant elle voudroit. Sy monta à cheval, armée comme feroit un homme et parée sur son harnois d'un manteau de riche drap d'or vermeil. Chevauçoit un coursier lyart ' moult beau et moult fier, et se cointoioit' en son harnas et en ses manières, comme eust fait un capitaine meneur d'un grant ost. Et en cest estât, atout son estandart haut eslevé et volitant en l'air du vent, et bien accompagnée de nobles hommes beaucoup, entour quatre heures après midy, saillit dehors la ville qui toute jour avoit esté fermée, pour faire ceste entreprise, par une vigile de l'Ascension*, et amena avecques elle tout ce qui pouvoit porter baston à pied et à cheval, en nombre de cinq cens armés, et conclut de venir férir sur le logis que tenoit messire Baudo de Noyelle, chevalier bien hardy et vaillant et eslu depuis pour ses hauts faits à estre frère de l'ordre, lequel logis, comme avez ouy, estoit à Margny au bout de la cauchie.

Or donnoit ainsi l'aventure que le conte de Ligny, le seigneur de Créquy et plusieurs autres chevaliers de l'ordre estoient partis de leur logis qui se tenoit à Claroy, à

' Lyart, gris pommelé.

2 Se cointoioit, s" applaudissait, se complaisait.

^ 24 mai 1430.

intention de venir au logis de messire Baudo ; et vinrent tous désarmés, non advisés de riens avoir à faire de leurs corps, comme capitaines vont souvent d'un logis à autre. Lesquels, ainsi que venoient devisans, oïrent criée très-grant et noise au logis où ils tendoient à aller, car jà estoitla Pucelle entrée dedens et commença à tuer et à ruer gens par terre fièrement, comme si tout eust jà esté sien. Sy envoyèrent lesdits seigneurs hastivement quérir leurs liarnois et pour donner secours à messire Baudo, mandèrent leurs gens à venir devers eux, qui sur pied y vinrent, et avecques ceux de Margny qui estoient surpris désarmés et despourvus , commencèrent à faire toute aigre et fière résistence à l'encontre' de leurs ennemis ; dont aucunes fois les assaillans furent rondement redoutés, aucunes fois aussi les assaillis compressés de bien dur souffrir pour ce que surpris estoient espars et non armés ; mais le bruit qui se levoit partout et la grant noise des voix crians fit venir gens de tous lez et affluer secours vers eux plus qu'il n'en falloit. Mesmes le duc et ceux de son logis qui en estoient bien loing, s'en perçurent assez tost et se mirent en apprest de venir au dit Margny, et de fait y vinrent ; mais premier que le duc y pust oncques arriver avecques les siens, les Bourgongnons avoient jà rebouté les Françoys bien arrière de leur logis ; et commençoient Françoys avec leur Pucelle à eux retraire tout doucement, comme qui ne trouvoient point d'avantage sur leurs ennemis, ains plustost péril et dommage. Par quoy Bourgongnons voyans ce et esmus de sang et non contens tant seulement de les avoir enchâssé dehors par deffense, s'ils ne leur portoient plus grant grief par les poursuivir de près, férirent dedens valereusement à pied et à cheval et portèrent du dommage beaucoup

DE CIIASTELLAIN. 49

aux Françoys, dont la Pucelle, passant nature de femme, soustint grant fès et mist beaucoup peine à sauver .sa compagnie de perte , demourant derrière comme chief et comme la plus vaillant du trouppeau, là où fortune permist pour fin de sa gloire et pour la dernière fois que jamais porteroit armes, que un arcliier, radde homme et bien aigre, ayant en grand despit que une femme, dont tant avoit oj parler, seroit rebouteresse de tant de vaillans hommes comme elle avoit entrepris, la prist de costé par son manteau de drap d'or et la tira du cheval toute plate à terre , qui oncques ne pot trouver rescousse, ne secours en ses gens, pour peine qu'ils y missent, que elle pust estre remontée ; mais un homme d'armes, nommé le bastard de Wandonne, qui survint ainsi qu'elle se laissa cheoir, tant l'appressa de près qu'elle luy bailla sa foy, pour ce que noble homme se disoit; lequel, plus joyeux que s'il eust eu un roy entre ses mains , l'amena hastivement à Margny et là la tint en sa garde jusques en la fin de la besongne. Et fut pris emprès elle aussi Ponthon de Bourgongnon, un gentilhomme d'armes du party des Françoys, le frère du maistre d'hostel de la Pucelle', et aucuns autres en petit nombre qui furent menés à Margny et mis en bonnes gardes. Dont Françoys, voyans le jour contre eux et leur aventure de petit acquest, se retrayrent le plus bel que purent, dolans et confus. Bourgoingnons et Angles, joyeux à l'autre lez de leur prise, retournèrent au logis de Margny, là où maintenant le duc arriva atout ses gens, cuidant venir à heure au chapplis, quant tout estoit fait jà et mené à chief ce qui s'en pouvoit faire. Lors luy dist-on l'acquest qui y avoit

' Lisez : le frère de la Pucelle, son maistre d'hostel, etc.

esté fait, et comment la Pucelle estoit prisonnière avecques- aucuns autres capitaines ; dont qui moult en fut joyeux, ce fut il, et alla la voir et visiter', et eust avecques elle aucuns langages qui ne sont pas venus jusques à moy, sy plus avant ne m'en enquiers ; puis la laissa là et la mist en la garde de messire Jehan de Luxembourg, lequel l'envoya en son cliastel de Beaurevoir, où longtemps demoura prisonnière', et puis cliascun s'en retourna pour celle nuit arrière en son logis ordonné, le duc au sien, le comte de Ligny au sien ; et demourèrent ceux de Marigny où ils estoient, jusques au lendemain que les ordonnances se changèrent en autres affaires. En ceste meslée fut très-aigrement blessé au visage le seigneur de Créqui, qui l'enseigne en porta jusques à la mort.

Page 1