‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 16 sur 86 · CHAPITRE XVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVr

Comment le duc fit de nouvelles approches pour venir à la conclusion du siège de Compiègne.

Comme j'ay dit que , en la vigile de l'Ascension , Françoys, à l'entreprise de la Pucelle, estoient venus férir

' Attinté, orné.

sur l'ost du duc, espéraus de la ruer jus, corame elle leur avoif fait accroire, et fut prise mesmes et détenue eu lieu dont oncques puis n'escliappa que par confuse mort, certes, le jour de l'Ascension, qui estoit jour de solempnité, le duc ne volt oncques changer, ne muer riens en son fait jusques au lendemain que il se voult deslogier de Coudun et aller plus près de la ville de Compiègne. Sy fit deslogier chascun et désirant à venir au fait, luy-mesmes vint log'ier là où avoient esté logié les Englès, à Venette, en l'abbaye qui estoit assise moult près de la ville, et le conte de Ligny fit loger à Marign}^ là où ses ennemis le jour devant avoient commise l'escarmoucbe à messire Baudo, et ainsi à chascun fit prendre nouveau logis et faire nouvelles approches pour venir à conclusion de siège, qui n'estoit pas chose légière toutesvoyes, car moult estoit forte la ville de Compiègne et mauvaise à assiéger, pour cause des deux rivières dont elle estoit servie et que moult y faisoit périlleux loger pour les engins dont ils estoient garnis dedens largement. Or avoient fait un bollewert ceux de dedens moult bel et moult fort à l'entrée du pont, qui moult donnoit deffense à la ville. Sy estoit grevable durement aux approchans, par quoy maintenant, pour soy couvrir à l'encontre de celuy, raddement et à multitude et force de gens fut plantée une bastille de fagots et de terre, moult haute et moult large, en barbe droitement de celuy bollewert, du pont aussi près que d'un trait d'arc, et après ce, tousjours approchant plus en plus près le bollewert du pont, furent faits autres nouveaux taudis de gros chesnes fichés en terre bien avant et bien serrés, et puis remplis et fortifiés de terre par dehors à l'encontre le feu , dessoubs lesquels Bourgongnons faisoient sûrement leur guet et leurs ascoutes et venoient tous les jours escar-

mucher encontre ceux de dedens. Donc pour ce que danger chéoit à venir de la bastille jusques aux taudis qui estoient plus près et plus avant, on s'avisa de faire un grant large fossé parfont qui tireroit tout droit de la bastille jusques aux taudis, et par là iroient sûrement gens d'armes en couvert sans péril du trait. Sy fut fait ledit fossé à coup, et fut de grant fruit aux approclians et leur fit de service beaucoup, car mortellement dru venoit le trait de dedens sur eux tant de canons comme de colevrines, dont il en y avoit de bons ouvriers avecques eux, par espécial un cordelier natif et vestu à Valenciennes, nommé Noiroufle, un baut grant bomme noir, atout un laid murtrier visage et une felle veue et un grant long nez et portoit rude grosse faconde et semblant espoventable entre tous les autres d'église et de religion (de tous ceux que je vis oncques, le moins apparant homme d'église). Cestuy estoit mis dedens ceste ville en garnison, ne sçay si comme apostat ou autrement (à Dieu je m'en rapporte), mais estoit tous les jours aux créneaux atout une coleuvrine dont il estoit maistre, le non pareil des autres, voire le plus murdrier, ce disoit-on, qui oncques avoit esté vu ; car durant le temps du logis devant luy et premier que le siège prist fin, luy-mesme« se vantoit, disoit-on, d'avoir tué de sa seule main trois cens bommes par sa coleuvrine et en faisoit sa risée, et s'en tenoit à tout bonnoré et joyeux. Maint an vesqui après toutesvoyes, et se trouva en pluseurs autres villes assiégées et es faits fie guerre longuement, là où il continuoit sa vie accoustumée, et vint jusques à estre de la retenue du roy et de son bostel et bien privé de luy. Souvent disoit messe devant luy, là où je l'ay vu et bien congnu et [ay] esté en maintes devises par diverses fois bien privées. Dont quant

je le vis chanter messe et me recordoye de la multitude des murtres horribles qu'il avoit fait en commune renommée et que avecque ce je regardoye la forme et physionomie de luy qui estoit de mesme aux faits qu'on luy attrihuoit, souvent me suis espovanté en moy-mesmes de la hideur et m'en sont les cheveux dressés contre -mont, disant à par moy comment gens de telle grâce et encore en estât qui contredit entièrement à leurs faits, peuvent avoir réception en court, en maison de prince, qui toutes choses doit peser et considérer et duement distribuer ses offices et services emprès luy, comme sage prince et juste, là où, hélas! souvent tant de vertueux et d'honnestes gens vergongneux, en diverses conditions et estats, vont mourant de faim auprès, et sont loués en leurs dissolutions les mauvais clercs, et les bons et honnestes souvent en leurs povretés non recongnus, mais au fort, tels sont les faits du monde de tout temps ancien. Sy m'appensay-je, et tel l'avoye-je expérimenté assez en pluseurs autres, et le remis au jugement de Celuy de là haut, qui tous congnoit, bons et mauvais, et le sentoit meilleur, pourroit estre, que moy-mesmes n'estoit son jugeur.

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