‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 18 sur 86 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Comment les Liégeois se mirent sus et envahirent le comté de Namur.

En cestuy endroit où j'ay cuidié avoir main arrestée en une matière , survient soudainement une autre qui me transverse les yeux et me vient retraire l'entendement des faits de ce royaume pour l'appliquer en autre nation nouvelle, dont l'incidence n'est pas petite, Sy m'est avecques nouvelle matière, venue présentation d'un viel proverbe des sages qui disent que l'on se doit garder de son amy réconsilié, car tousjours demeure quelque peu de ranceur, quelque petite racine de souvenir à l'injurié, par laquelle de légier se consentiroit en mal vers luy, comme maintenant nouvelle matière me donne à congnoistre icy, là où je me voy constraint d'escrire des Liégeois , sur lesquels je vueil faire l'interprétation de mon proverbe ; et bien le doy ainsy, quant il est cler à tout le monde que, puis la victoire que Dieu envoya sur eux au duc Jehan par bataille, ils ont esté amis réconsiliés à cestuy duc Phi-

lippe, voires amis, Dieu scet comment, à la foy de Lorrainne' , ayans toujours une cuisance et un couvert remors d'amertume en leurs cœurs ; dont volentiers se fussent vuidiés longuement, si l'occasion s'y fust trouvée, car reçurent merveilleuse ruine et confusion, dont, par souvenance de celle, oncques puis ne s'estoit pu nourrir bon fons en leur courrage envers leurs vainqueurs. Sy est bien vray que maintenant, à l'instance d'aucuns routiers françoys, Jehan de Beaurain, Jehan de Sommain, Evrard de la Marche et aucuns autres, avecques vielle rementevance du temps passé qui de légier les pouvoit commouvoir , cestui peuple furieux , comment que ce fust , se vouloit mettre sus, et désirant de venger sa vielle honte portée longuement, quéroit à faire guerre au fils, dont soubs le père estoient cheus en calamité et servitute. Or y a une naturelle liayne ancienne entre Namurois et Liégeois voisins marchissans l'un à l'autre sans moyen entre deux. Sy estoit l'intention des Liégeois de venir courre et gaster la conté de Namur, d'y bouter le feu partout et d'y mener toute guerre mortelle de feu et de sang, car se sentoient assistés des Françoys ; et leur sembloit qu'ils leur avoient promis beaucoup de grandes choses et les avoient induits à ce par partial hayne que avoient à rencontre du duc, cuidans en un endroit eux venger de luy par la main de ces Liégeois, et en l'autre luy faire rompre son armée et son entreprise que avoit sur Compiègne à l'encontre du roy de France. Laquelle chose

' Au moyen âge, la foi punique était oubliée, et l'on disait : Foi de l.orraine. M. Leroux de Lincy a recueilli, dans son livre des Proverbes français, ce vieux dicton :

Lorrain, mauvais chien.

Traître à Dieu et à son prochain.

aussi Liégeois considérans que jà il estoit en France et que là avoit des affaires beaucoup et assez à entendre à luy là endroit, plustost et plus, légièrement délibérèrent à luy faire guerre par deçà, pensans que mal aisément pourroit entendre, ne respondre à deux, au moins que premier ils n'auroient fait une bien grant hautaine sur luy avant qu'il y sceust mettre remède. De quoy toutesvoyes Jehan de Heynsebergue,leur évesque, très-singulier amy et serviteur du duc, considérant sagement les grans dangers en quoy cestes gens ses subjets se vouloient bouter et les grans maux et meschiefs qui en pourroient ensuivre et tourner finablement, ce doubtoit bien, sur luy et sur eux, par pluseurs longues fois avant l'entreprendre leur remonstra leurs folles et mauvaises erreurs, et en reboutant tous leurs proposemens et entreprises, leur argua et mist avant toutes les conséquences qui en sauldroient, qui oncques pourtant ne les pouvoit rompre, ne faire desmouvoir, ains par y persévérer se fust fait tuer, et de fait le menacèrent de mort si plus en parloit. Par quoy luy, qui estoit haut noble homme et veoit que danser lui convenoit au son de leur musette ou estre tué, ou à tout le moins estre chassé et destitué de sa seigneurie , s'avisa de faire comme à un noble homme appartenoit, et veuillant avertir un si haut prince, comme estoit le duc, de ses contrariétés, ordonna une lettre de défiance, par laquelle , en nom de son peuple , il le deffioit , et la luy tramist là oii il estoit, en son logis devant Compiègne, dont la teneur est telle :

« Très-haut, très-noble et très-puissant prince, Phi- (' lippe, duc de Bourgongne, conte de Flandres, d'Artois et " de Bourgongne, palatin de Namur, etc. Jà-soit-ce que « je Jehan de Heynsebergue, évesque de Liège et conte

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« de Loos, par vertu de certain seur estât par vous et moy, « pour nous et les nostres , pièçà donné l'un à l'autre, « dont lettres appèrent, vous aye par pluseurs fois, par « lettres , de bouche et autrement fait supplication , « prière et requeste et sommation d'avoir restitution et ré- « paration selon le contenu dudit seur estât qui a esté « assez petitement tenu , de pluseurs horribles et grans « dommages commis et perpétrés de vos gens, capitaines « et serviteurs sur mes pays et subjets, ainsi que vostre « très-noble et pourveue discrétion peut bien avoir mé- « moire que mes complaintes et requestes le contenoient « plus pleinement ; néantmoins, très-haut, très-noble et « très-puissant prince, jusques à ores, obstans vos gra- « cieuses responses sur ce,contenans que vostre intention « et plaisir estoit dudit seur estât estre entretenu et qui « encore n'ont sorty quelque effet, se sont si avant ence tremeslées icelles choses d'un costé et d'autre que « griève chose m'est le porter , dont il me déplaist tant « que plus ne peut ; et toutesvoyes, très-haut, très-noble « et très-puissant prince, vostre très-noble et pourveue « discrétion peut bien sentir et congnoistre assez que par « raison et serment suis tenu de demourer delez mon « église et pays, que sans les eslongier, considérées les « choses ainsi advenues, les me convient assister et def- « fendre en tous droits et contre tous de toute ma force et « puissance. Pour quoy, très-haut, très-noble et très-puis- « sant prince, moy premièrement excusant à vostre trèsce excellente personne et haute domination, de rechief c( vous advertis d'icelles choses, en signifiant que, si plus c( avant advenoit ou en estoit par moy ou les miens fait, (c par nécessité ou autrement, que de tant voudroye avoir « mon honneur pour bien gardée. Donné soubs mon sécl

« appendu à ces présentes, le x™' de juillet, l'an mil « quatre cens et trente. Ainsi signé du comniand mon- « seigneur propre : J. Bérart. » Et pareillement le deffièrent pluiseurs autres seigneurs alliés de cestui évesque, est assavoir le conte de Beaurienne, Picart de La Gavée, seigneur de Quiquenpoit, Rasse de Rubel, Gérart de Edelbant, Jelian de Wale, Henry le Gayel, Jehan Boyleaue, Jehan de La Barre, Jehan de Ghembloix, Corbeau de Hellegoulle, Thierry Puthey et pluiseurs autres, joints avecques eux ' .

Gestes lettres furent portées devant Compiègne là où le duc les fit visiter par son conseil, dont, jà-soit-ce que l'heure ne donnoit point de peser peu une telle deffiance , considéré le lieu où on estoit, toutesvoyes furent joyeusement receues, et le porteur enrichy de grans dons, sans luy donner response sur riens, quant le cas donnoit response assez de luy-mesmes. Sy se party à tant le message, et le duc qui bien avoit à entendre, à soy prist avis sur tout et soy disposa au remède le plus tost que pourroit, lequel grandement toutesvoyes y fut mis et très-honnorablement mené à chief , comme il se trouvera cyaprès.

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