CHAPITRE II
Comment le duc de Bethfort voulut avoir trop haute main sur le duc de Bourgong'ne et lui proposa que il voulsist prendre et porter l'ordre de la Jarretière.
Or avez oiiy par cy-devant assez comment le duc présent avoit donné en mariage sa sœur Anne au duc de Bethfort , régent soy-disant de France ou nom de son nepveu Henry jeusne roy d'Engieterre', et comment, à cause d'alliances si prochaines comme de mariage, en renforcement encore des premières alliances faites générales entre le roy d'Engieterre et luy, il avoit entre ces
' Il est toutefois à remarquer que le 13 octobre 1429, c'est-à-dire le jour même de la mort du comte de Salisbury, le duc de Bourgogne avait été créé lieutenant général du roi d'Angleterre à Paris. (Documents déposés à la Bibliothèque impériale de Paris.) Les Anglais avaient fait beaucoup pour le -duc de Bourgogne. Le 8 septembre 1423 Henri VI lui avait donné les villes de Péronne , Montdidier, Roye, Tournay,Mortagne et Saint-Amand. Le duc de Bourgogne les accepta le lendemain par une déclaration fort remarquable ; « Savoir faisons « que pour ce que ladite ville de Tournay n'est pas pour ce présent « obéissant à mondit seigneur, nous promettons par la foi et serment « de notre corps et en parole de prince, de faire diligence et notre vray « et loyal povoir de réduire et remettre ladite ville de Tournay et les >< manans et habitans dicelle en la bonne obéissance et subjection de « mondit seigneur le roy dedans le le' jour du mois de juillet prou- « chainement venant ; et s'il advenoit que dedans ledit premier jour « d'icelluy mois ne le pourrions faire, et il plairoit à notre dit seigneur « le roy et ù notre dit frère le régent entendre par puissance ou autre- « ment à la réduction de ladite ville de Tournay, nous promettons « loyalement en bonne foy et parole de prince de y aidierùnostre pou- '( voir. "l'Archives de l'empire à Paris. J. 249.) Au moment môme où le duc de Bedford offrait au duc Philippe l'ordre de la Jarretière, Henri VI, par une nouvelle donation du 8 mars 1429 (v. st.), lui attribuait la Champagne et la Brie. Le duc répondait à ces faveurs par des protestations de dévouement. Une de noschartes,transportéesà Vienne, expose V amour que le duc de. Bourgogne •porte au roi d'A ngleterre.
deux princes, le duc régent et luy, une très-singulière et espéciale habitude et une très-amiable et privée communication souvent ensemble, par apparence au moins de dehors longuement, comme ceux qui de l'un l'autre avoient à faire tous les jours, tant à cause de la fraternité comme des grans et haulx affaires de ce royaulme, dont chascun, en sa portion, pouvoit et vouloit estre chief dispositeur, l'un comme régent y estant entré par conqueste, et l'autre comme juste querelleur y ayant domination et seigneurie par nature ; en quoy longtemps assez doucement se comportèrent d'accort ensemble, jusques orgueil qui volentiers aguise la corne aux Angles et la leur fait bouter dehors lorsque se trouvent en régnation et avoir les bras deseure, fist desvoyer cestuy duc angles de bon train accoustumé, et veuillant avoir trop haute main par desur son beau-frère le duc bourguignon, tendoit à le pincher couvertement par pluseurs et diverses hautaines, comme régent représentant la personne du jeusne roy angles, se disant roy de France et maintenu aussi à celle heure du duc bourguignon pour tel, par la querelle qu'il avoit encontre le vray héritier.
Or est vray que assez bonne pièce par avant que l'amour devint à estre toute refroidie entre ces deux, le duc régent, en une assemblée que se trouvèrent ensemble, une heure entre les autres, soy avisant de la forme et durable régulation anglaise en France, dont avoit le plus fort membre devers luy et par mariage et par alliance jurée (c'estoit cestui duc de Bourgongne), luy va mettre en termes et proposer comment il avoit bien grand désir, pour renforcement de leurs amours et alliances plus estables, que il voulsist prendre et porter l'ordre de la Jarretière, de laquelle tant de haulx princes autrefois avoient esté frères.
et encore estoient, et de fait pour mieux venir à ses intentions , espérant que à sa prière le pourroit faire encliner , très - instamment luy requist qu'en faisant tant d'honneur au roy anglois et à tout le linag-e, qu'il luy plust à prendre ledit ordre de la Jarretière, car n'avoit chose au monde, ce disoit, dont ledit roy et la compagnie se tiéndroient plus à paré, ne qui leur pouvoit estre plus propre, ne à luy aussi pareillement, pour estre à tousjours mais une mesme chose , une inséparable perpétuelle liaison en amitié ensemble, pour faire ploier toutes nations et puissances royales et toutes roideurs et résistences chrestiennes devant leur bras, dont voirement ne mentoit pas si son intention eust pu tirer fruit de sa prière, laquelle il fondoit en espoir; mais le jeusne sage duc qui léger n'estoit pas à soy tost abandonner à riens sans en avoir délibéré beaucoup, et notant tantost la haute gravité du cas en quoy on le vouloit attraire et le mener de franchise en obligation par prières ausquelles ne devoit point fort estre affecté (ce luy sembloit), tantost pensa en luy-mesme que par aucunes gracieuses manières de faire et de parler, sans donner refus entièrement et sans donner espoir aussi de l'accepter, il pourroit faire différer la chose et la mettre en traynée jusques à une autre fois, et de fait, par autres paroles, intervalles promettant à y penser dessus, en cuidoit rompre le langage. Mais tant se trouva pressé des prières de son beau-frère que fînablement il se convenoit rendre à une conclusion de : oy ou de nenny , et ne veoit manière d'en pouvoir eschapper autrement. Lors commença à aviser le tronc de la racine de son extraction et comment il estoit party d'une maison dont onques nul de ses devanciers ne s'estoit asservy autre part, et jugeant en luy-mesmes sa nature là où elle
])ortoit et porter devoit affection, et là où elle devoiî astre plus raisonnablement contraire que amie, quoyque en présent il en convenoit dissimuler par doloreux accident , toutesvoyes non amant d'amour cordial les Ang-lès et non quérant à demourer leur perpétuel allié en forlig-nant de ses pères , mais que Dieu luy donnast grâce de vivre et de venir à ses bonnes intentions; et considérant aussi , si une fois il acceptoit cest ordre, à tousjours mais de son vivant il seroit obligé et astraint à eux et lyé et relyé par promesse et serment de plus en plus fort, dont jamais après, pour nulle rien qui advenir pust, ne se pourroit distraire, ni estordre, certes s'avisa à coup ' d'un notable expédient bien subtil ; et dist, en regrâciant doucement son beau - frère de l'honneur qu'il luy offroit et lequel il réputoit à très-haut , mais jà longtemps avoit, ce dist, que luy-mesmes avoit eu intention d'en mettre sus une, et que en secret avecques aucuns de ses plus espéciaux en avoit parlé jà et tenu conseil sur les manières et conditions qui y appartiendroient; parquoy, puisque le cas estoit jà mis en termes et en propos, ce ne luy sembloit point honneur s'il ne le boutoit outre ; et partant luy requéroit de support. Luy remonstra doucement les causes par lesquelles le devroit tenir pour excusé, feignant que, ce n'eust esté cela, il y fust volentiers conclescendu, désirant à garder sa querelle et son amy sans faire grief à luy-mesmes.
Quant le duc de Bethfort avoit tiré ceste response de son beau-frère li duc bourguignon, qui luy estoit toute nouvelle, assez se trouva entrepris, et n'eust pas cuidié que jamais eust dû mettre avant chose parquoy licitement
' Â coiq), youclaineraeut, tout à coup.
se fiist pu excuser en cecy , si non maintenant. Quant il vit l'excuse si près de raison que la prière du contraire ne luy sembloit pas lionneste, et non pensant si parfond comme le couvert refusant, de celle heure en avant s'en tint à content, et non quérant de l'en traveiller plus, se déporta de luy en faire plus requeste, qui estoit la chose que le duc de Bourgongne quéroit et pourquoy il avoit donné cecy à entendre : dont après, toutesvoj'-es, pour donner vertu à ses paroles qui pourroient estre divulguées en temps advenir en pluseurs lieux et escliarnir ' de dérision qui ne les feroit sortir à effet, justement et raisonnablement doncques, cestuy haut et noble prince , de celle heure en avant, devoit bien songer en ce que luy-mesmes avoit proféré, et mettre diligence en bouter avant ce que avoit certifié avoir eu en long propos, ou ses paroles n'eussent point esté consemblables à son estât, ne à la hautesse de sa personne, lequel, s'il avoit rien dit, se devoit bien juger et congnoistre tel aussi pour les pouvoir faire autant que prince de son temps. Et ainsy, fuyant la liaison angloise nouvelle par astrinction d'ordre, demoura en sa propre ancienne liberté, par fiction de vouloir lyer autruy, qui est cas bien de noter à ceux qui enquérir voudroient en temps advenir de la cause mouvant ce duc de mettre sus une si haute et si excellente mistère d'ordre comme est celuy de la Toyson d'or, car par enquérir de cecy, ils trouveront la très-espéciale loyaulté qu'avoit envers sa mère-maison, la maison de France, de laquelle pour fortune, ne pour accident nul, ne pour cuisance de plaie que pou voit avoir et dont il espéroit bien que une fois il en seroit réparé, il n'avoit intention, ne nature, ne
• Escharnir, railler, couvrir de dérision.
\i CHRONIQUE
volenté qui l'en pust fourtraire, ne qui luy pust roster sa due et naturelle affection pour donner reprochable faveur autre part, combien que en son venir, par courrage et par constrainte et par querelle excusable, il la feig-noit avoir et porter, comme assez est déclaré dessus en mon premier livre', en le commencement de l'alliance que prist avec le roy angles après le trespas de son père, là où à l'heure, quant il la prist, elle luy estoit plus honorable et plus licite que ceux qui la requirent, et en firent grande instance de l'avoir contre luy pour le battre mesmes du baston dont ils se doubtoient estre battus ^ En laquelle chose, si cestuy duc, guerroieur juste de sa propre maison, s'est monstre léal François, piteux et plein de compassion sur les calamités d'icelle, encore, avecques croissance d'eage et de félicité, et avecques longue et trèshaute régnation augmentée tousjours , plus est venu avant, plus a voulu monstrer par effet son cœur françois, la noble converse de sa loyaulté, de sa franchise et de sa noblesse, non pas en cas communs, ne en choses légères, mais en toutes œuvres exquises, dont il n'a esté nulles pareilles en long temps devant luy, comme les cas, quant ils cherront en leurs lieux pour estre récités , donneront tesmoignage assez du mérite et los qu'il en pourra avoir acquis.
» Vo!/ez livre I", cliap. XVI (tomel", p. 83).
2 Chastellain semble hésiter à justifier Philippe, allié des Anglais. « Le royaume de France, dit la chronique manuscrite de La Haye, « estoit piteusement désolé par envieuse hayne nourrie entre les « princes d'un sang et d'un hostel venus. »