CHAPITRE ni
Comment le duc bourgongnon mena sa nouvelle espouse, la duchesse, en la ville de Gand, comme en la ville souveraine du pays.
Je laisse passer l'interprétation de cest ordre, quoy et comment il a esté mis sus et pour quelle cause, et retourne au duc nouveau marié et fondateur de celuy qui, après ses noces faites à Bruges , si magnifiques que nulles de mémoire d'homme telles, se voult disposer d'aller luy et sa noble compagnie à Gand et de mener là sa nouvelle espouse, la duchesse, comme en sa ville souveraine du pays et celle à qui plus avoit de refuite et de recours et sans laquelle ne pouvoit traire finances, ne aydesde son pays de Flandres, si premier ne luy eust esté accordé droit-là'. Or estoit la condition telle au pays, et encore est, comme en pluseurs autres, que les bonnes villes et tout le pays en général doivent aydes et subvention d'argent à leur prince à l'heure de son mariage ; par quoy maintenant, ayant porté frays merveilleusement grans, et désirant, comme raison estoit, d'avoir son dû, avecques amour qui l'incitoit à vouloir faire honneur à sa ville par y mener son espouse et la trè.s-haute et noble seigneurie estrangière qui estoit venue avecques elle, comme le fils du roy de Portingal et un sien autre nepveu, un conte % ensemble grant nombre d'autres chevaliers et grans seigneurs du-
' Il ne faut pas perdre de vue qu'en Flandre était le principal siège de la puissance des ducs de Bourgogne :« Puyssance, dit Molinet, suyt « la court du prince et se tient en Flandre, en Brabant, à Bruges, :i « Gand, en Hollande, en Zélande et à Namur, et est trop plus flamen- '< gueque wallonne. » [Dits et faits, p. 102.)
- Le comte de Santarem.
dit pays, tantost après la feste des nopces faite, se party de Briig-es, et en riche et noble appareil, luy et la duchesse s'en allèrent à Gand, là où ils furent receus eu telle honneur et cérémonie et en tel haut et somptueux appareil que à créature mortelle. Et fust roy du monde ou empereur, on n'en pouvoit faire plus, et sy avoit si très tant de peuple que le nombre en estoit inestimable. Gens d'église portoient processions solempnelles, revestus de riches chappes et aornemens, portans riches et précieux reliquaires, et toutes les rues pleines d'autels dressés là où les saints et précieux reliquaires reposoient dessus, addestrés de mains nobles prélats, évesques et abbés pour donner à baiser les saintes vraies croix et autres saints vassellemens', à l'heure quant par là passeroient. Les rues estoient tendues et encortinées de haut en bas, et n'y veoit-on maison nulle part où on passoit, ne à peine le ciel par en haut, pour les tendues qui alloient au travers. Toute la noblesse du pays gantois, retraite et mandée dedens la ville et accompagnant la seigneurie et la lo}d'icelle, s'en alla à cheval au-devant de luy en la plus haute pompe et estât que pouvoit, cliascun qui mieux mieux. Et avoit des personnages, en aucuns quarrefour.< par où ils passoient, de grant entendement et que moult bel faisoit à regarder, et dont les figures portoient mistère. Et en cest estât, avecq maintes autres manières et cérémonies qui seroient trop longues à raccompter et que j'ay oubliées, car jeusne enfant estoye encore^ ils entrè-
' Vassellemens, vases.
^ Il paraît difficile de concilier ce passage et ce que Chastellain ajoute au chapitre XXVI sur son séjour à l'université de Louvain. avec l'assertion de ses biographes, qui invoquent son épitaphe pour placer sa naissance en 1405.
rent en la ville, et passaiis parmy les rues ainsi aornées, vinrent jusques en leur hostel, qui estoit Lel, là oi^i le soir mesmes les seigneurs de la loy, avecques les députés de la ville les plus notables, vinrent très-révéramment bienviengner et saluer leur duc et duchesse ; et en leur rendant grâces de leur bonne Visitation, leur firent aucuns gracieux présens bons et riches, toutesvoyes pour un commencement, car savoient bien que en fin il en conviendroit bien faire des meilleurs, comme ils firent; car premier que partir de la ville , on luy accorda aide sur tout le pays de trois cens cinquante mille couronnes d'or pour le dû de son mariage ; posé que, pour briefté de langage, je ne mets point les manières et cérémonies que tenir faut et que cestui prince tint à l'heure, quant se disposoit à faire la demande, car autre part en mes œuvres en est déclaré assez la manière et la condition.