CHAPITRE XXVIII
Comment le duc fut partout reçu à grande joye et solempnito ; et comment la duclicsso douagière se tint à moult grevée.
En ceste manière que avez oy, entra le duc de Bourgongne en la possessiT)n de Brabant, et fut partout reçu duc comme ses devanciers, dont grant joye et solempnité furent tenues par toutes les villes et entre les haulx vassaux et nobles du pays, dont les aucuns l'avoient bien servi, espécialment le seigneur de Wezemale, comme dit est dessus; mais à qui que ceste haute félicité tournast à joye, [elle fut] à la ducesse douagière à dure cuisance, par ce
qu'elle se trouva reboutée de son droit par plus fort d'elle et que elle ne pouvoit trouver manière de remédier à la puissance de son contraire qui estoit jà paisible duc de ce dont elle entendoit mesmes devoir estre duchesse. Sy s'en tint à moult ennuyée en cœur et en ses secrètes doléances à part à moult injuriée et grevée par son nepveu, qui jà premièrement, ce allég-uoit, avoit empescliié à sa fille la ducesse Jaqueline sa francise de mariage avecques le duc angles de Glocestre et mouvant guerre en ses pays de Hollande et de Haynaut, l'avoit mise en sa tutelle et s'estoit fait bail et gouverneur de tous ses pays par puissance; et maintenant la seconde fois, après avoir fait de sa fille ce que bon luy sembloit, vint pareillement user de violence et de force sur la mère et la priver de son appartenir; laquelle chose, avec ce que la vielle cuisance n'estoit pas sanée encore, ceste-icy encore la remettoit en plus aigre passion que n'avoit esté jamais, et là où elle avoit esté rappaisable premier par espace de temps et par belles remonstrances causées en raison, maintenant devint toute enflée de venin et de fureur et se bouta en toutes machinations mortelles àl'encontre de luy, par appétit de vengeance, pensant que, là où elle estoit foible en puissance de résister, elle se vengeroit une fois, ou court ou long, par engin de malice. Car savoir faut que en la terre n'avoit dame nulle de si fier courage que elle estoit, ne de si dur ennemi cœur, là où elle vouloit mal ; et vouloit bien donner à congnoistre qu'elle estoit fille d'un fils de roy de France, partie d'un tel tronc que pour elle on devoit faire ou laisser et que elle estoit bien digne de joyr de ce qui à elle appertenoit, et par ainsy [qu'on] congneut la nature et condition d'elle et la très-haute prochaineté qu'avoit au royal tronc. Non merveilles, si en sa féminine fureur elle
prist diverses ymaginations bien aguës à l'encontre de son nepveu, lequel elle maintenoit estre son torfaicteur, combien que point ne l'estoit à la vérité , mais y procéda et avoit fait tousjours par grande et mure délibération de raison et de conseil de tous ses pays, sans riens faire, ne vouloir entreprendre par manière de tyrannie, ne de convoitise, ny par aucune espèce de mauvaistié, fors en évidente nécessité et sannation de bien publique, respondable devant Dieu et devant les hommes par le monde univers, là où il pou voit estre débatu, comme plus à plein sera déclaré cy-après, en tant qu'il touche ceste duché, et comme amplement est assez remonstré par ci-devant en tant que toucher peut la conqueste de Hollande et les pays de sa fille. Mais comme cœur de femme n'est pas rapaisable de légier, là où il s'est bouté eu obstinée opinion, et que souvent l'ennemy s'y entreboute pour traire de .sa fureur quelque mauvaise œuvre, ainsy en long décours de temps après ceste saisine prise , le feu de venimeuse pensée se couva tousjours en ceste dame jusques à venir au point de vouloir mettre à exécution son long proposement en son nepveu par affection de vengeance , en quoy elle cuisoit et n'en pouvoit guérir. Dont ne diray plus pour l'heure présente jusques au terme que le c§s y servira en son propre lieu , là où un noble escuier, son serviteur , accusé d'un mauvais entreprendre, fut pris et décapité pour elle en la ville de Mons'. Mais à tant je couppela matière et
• Chastellain fait ici allusion au supplice de Gilles de Postelles, sor- ■viteur de la comtesse de Hainaut, qui fut accusé en 1433 d'avoir voulu assassiner le duc de Bourgogne à la chasse.
Le récit de la chronique de La Haye offre d'autres détails : « Depuis « ot ung- tournoi cryé en Hainnau par le duc Philippe, où il y ot « moult grant assemblée, et à celle assamblée firent lesdites dames « (la comtesse de Hainaut et Jacqueline de Bavière) marehiet de oc-
retourne devant Compiègne, là où le siège s'estoit mis le plus estroit que faire se pouvoit, et les assiégeans et les assiégés en continue labeur, jour et nuit , l'un contre l'autre, en toute mortelle inimitié et aigreur.