‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 28 sur 86 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Comment le conte de Ligny reçut la charge du siège de Compiègne.

Sy est vray que, après que le conte de Ligny avoit reçu la charge du siège de ceste ville de Compiègne, qui lui estoit une chose de grant poix, moult efforcéement se traveilla jour et nuyt que tant il pust faire que son maistre , qui lui avoit recommandé un si haut cas , pust tirer fruyt au moins et joyeuses nouvelles de son service, et que tout absent qu'il estoit, il pust parvenir à celle gloire que, par la main d'un sien serviteur subget, il obtenist victoire sur ses ennemis, tels encore qu'estoient ceux-icy les assiégés. Sy fit ledit conte maints tours et divers allers et venir, çà et là, pour espyer tousjours et aviser manière en quoy finablement on pourroit venir au-dessus de ceste ville et la mettre en subjection ; et en subtillant mesmes à par luy, demanda conseil aux uns et aux autres, à tous les chefs de guerre qui là estoient, de ce que plus leur sembloit expédient et plus abrégeant pour

<- cliir le duc Philippe à vmg nommé Gille de Postelles, noble homme « de linaige et de nom, et s'estoit monstre en pluiseurs affaires fort « coraigeux. Ce Gille de Postelles fut pris et accusé de volcir murdrir « le duc Philippe par ung tret envenimé tiré d'ung crennequin d'achier « dont la verge n'avoit que ung piet de long... L'uissier qui mist la « main sur luy, se perchut qu'il avoit mauvaise volenté. Ilfutacquesa tionné : sy congnut son cas. »

venir à leurs fins, car encore u estoit jDas proprement assiégée la ville que d'un costé, et pouvoient de l'autre venir vivres et provisions autrement aux assiégés , parce que la deffense n'y estoit pas suffisante. Sy fut avisé que [à cause] du peuple qui y estoit, il estoit mal possible de clorre la ville en siège, pour ce que grande estoit et dangereuse en ce cas, pour cause de la rivière, mais en une forte bastille faite devant la maistresse porte, au lez devers la forest, et ceste-là bien garnie de vaillans gens, on la pourroit bien mettre en grand destroit de famine et d'autres povretés beaucoup. Sy fut ladite bastille mise en œuvre à coup et à force de gens tant menée avant que jà estoit forte assez et logeable. Et se logea dedens messire Jacques de Brimeu, mariscbaldel'ost, le seigneur de Créquy, messire Florimont de Brimeu et trois cens combattans avec eux, gens de grant hardement avec lesquels, en long décours de temps que là se tinrent, furent faites maintes molestes à ceux de dedens, et pluseurs très-fîères et bien dures envahies devant leurs murs, là où les assiégés valereusement se portèrent et se présentèrent à l'escarmuche toutes les fois que besoin faisoit, comme gens non esbaliis. Mais ce que plus les estraignoit de près , c'estoit que le passage de tout secours de vivres leur estoit clos par ceste bastille et que les vivres leur estoient jà si estroits avecq eux que bien en quatre mois passés n'en avoit esté vendus nuls en publique marchié, tant en y avoit escliarseté. Parquoy, quant se virent menés à ceste nécessité, ne savoient autre remède fors d'escrire, comme gens tous désolés et hors d'espoir, au marischal de Bousac et au conte de Vendomme et aucuns autres , que entendre voulsissent à leur secours et délivrance, ou autrement, si en bien brief ils n'y remédioieut, la ville et leurs vies estoient en dangier et presque impossible que par

nulle vertu, ny effort pussent plus résister h l'encontre des Bourgongnons qui à tous lez les traveilloient par dehors, et par dedens les destraignoient de famine et de povreté, car n'y avoit lieu jà par où on pust vuyder, ne recevoir vivres que à celuy endroit il n'y eût bastille ou petite ou grande en leur contraire, comme Guy de Roye, un escuier de grant pris, qui en gardoit une sur la rivière , au lez vers Noyon, et un nommé Cannart, avecques autres Genevois arbalestriers, ensemble aucuns Portugalois, qui en gardoient une autre, sans la grant bastille qui estoit devant le pont et sans les contes anglois qui estoient à Venette et le conte de Ligny mesmes, le gouverneur de tout, qui ne dormoit pas là où il estoit, en son logis de Eéaulieu. Ceux-icy tous ensemble avoient le regard tant aspre sur eux de dedens et tant les tenoient en destroit que c'estoit pitié de leurs cas. Et n'eust esté certes que leur fortune n'estoit pas si mauvaise comme ils doubtoient par demeurer aucun temps en. telle indigence, il leur eût fallu rendre leur vie et ville en mercy; mais fortune en disposa autrement en son secret conseil , au rebours des ymaginations des deux parties, quant aux oppressés, cuidans estre vaincus et recrans ' en leur povreté, elle envoya délivrance, et aux oppressans, cuydans vaincre et subjuguer , reboutement mesmes et racbas de devant eux. Comme il pourroit estre, pour aucunes secrètes causes et raisons, il plaisoit à Dieu pour l'heure d'alors souffrir à venir en supportance du roy françoys, qui trop à l'aventure eust esté grièvement blessé en la perte de ceste ville, qui tant l'estoit fort sans recevoir ce coup que riens n'y {estoit à peine , si mort non ou reboutement de son

'• Recrans, recréans, réduits à s'humilier devant le vainqueur.

royaume ; à quoy ce duc , tout ennemy qu'il estoit, oncques toutesvoyes ne contendist, ne n'y mist peine, mais par diverses fois et en pluseurs lieux là oii il veoit matière disposée à ce pouvoir faire virtueusement, s'en est contenu en pitié et s'en est espargné par compassion du noble royal sang, vray héritier, comme non mes langages, ne mes escriptures tesmoignent de sa personne, mais ses hautes maintes singulières œuvres apprennent et démonstrent en leurs lieux, qui bien sont à noter.

Sy estoit ores le mois de septembre, que les assiégés commençoient à sentir ceste destresse et que povreté les commençoit à poindre au vif, dont plus alloient avant les jours, plus se trouvoient eslongés de confort, car n'y a voit nul en leur party encore à celle heure qui pust remédier en leur meschief , si ce n'estoit par langages et confortations, et promesses sans effet, pour ce que difficile chose estoit à lever un tel siège, là où il y avoit tant de vaillans esprouvés chevaliers de grant fait et tant de nobles et bons capitaines en gouvernement de l'ost, qui ne faisoient point à esbahir si n'estoit par coup de hazart qui ne vient point quant on veut. Sy s'en déportèrent Françoys au plus beau qu'ils pouvoient, comme envis que ce fût toutesvoyes, et eux bien confians en la vaillance de Guillaume de Flavy et des autres ses aidans. Pluseurs vaillans nobles hommes espéroient que plus longuement que pourroient, ils se deffenderoient et ne se renderoient vaincus, pendant lequel temps Dieu, se disoient-ils, par quelque estrange manière, comme il avoit fait à Orléans, les pourroit bien délivrer icy de ce destroit, comme souvent, quant l'on cuide estre au plus bas et au plus près de meschief, on se treuve soudainement prochain de sa félicité et bon eur ; mais posé que au siège des BourgongnoUvS

n'osoient encore toucher Françoys et laissoient couler temps ailleurs là où ils pouvoient faire exploit, soingneusement certes labouroient et veilloient à leurs ennemis au lez devers eux et mettoient peine à payer semblablement, par semblable gaster pays pour pays, ville j^our ville, pendre pour tuer, prendre icy pour prendre là et faire tout du mesme que on leur fit et que on leur monstroit devant eux. Et mesmes le mariscbal de Bousac, Potton de Sainte- Treille et messire Tliéaulde de Valpergue, accompagnés de pluseurs autres capitaines et bonnes gens beaucoup, un jour pour soubstraire à ceux du siège ce que pourroient avoir de confort et de soustènement , vinrent sur la rivière d'Oyse assiéger une place nommée Pressy, que le bastard de Cbevreuse gardoit atout quarante-quatre combattans, lequel par armes, ne par vigoureusement soy deffendre, ne pouvoit tant faire que en brief terme il ne rendist sa place conquise et rendue en leur volenté , et les deffendans aussi. Dont il advint ainsi que, quant ils se venoient rendre en bas en la mercy de leurs conquéreurs et en espoir de grâce, aucuns felles et envenimés courages encontre ce party-là, par espécial valets, guisarmiés ' et telles manières de gens les découpèrent et tuèrent sans pitié et mercy nulle, et mirent tout à l'espée ce que y estoit, au moins la pluspart, et la place démolirent jusques au fons, dont, non assouffis encore, tirèrent outre devers aucunes autres places de celuy endroit que les Bourgongnons tenoient, comme Catlieu, le fort moustier de Moncy et autres ; lesquelles , toutes prises et submises en leurs mains, firent pendre les deifendeurs d'icelles, gentils gallans de guerre beaucoup, dont pitié

' Gtmarmiés, soldats armés d'une lance nomméç guisar me.

estoit et dommage graut de le voir ; mais onques pourtant, pour approches nulles que fissent au siège de leurs ennemis, n'entreprirent riens sur eux, ne ne firent semblant d'y vouloir riens entreprendre , comme si riens ne leur en eust esté; car peut estre que l'heure n'estoit pas encore venue, ou que leur puissance n'estoit pas à ce encore bien disposée, comme il siet à sages guerroieurs user souvent plus de sens que de force, et soy monstrer tardif et court par fois pour plus venir à utilité d'un long hardement.

Que diray-je pour gloire de l'un, là où l'autre ne doit avoir portion et jiart, quant en toutes les deux partjes, avoit œuvres de singulier los, en l'une par vaillamment soy contenir en siège, et en l'autre par vaillamment soy porter en sa destresse et en povreté par courage non vaincu, comme j'ay dit que avecques les jours leur croissoient plus et plus leurs misères, et se diminuoient tous et tous vivres avecques eux, et néantmoins convenoit-il monstrer courage et soy deffendre à plat ventre, dont la bataille estoit plus aspre contre la rage de faim que contre l'assaut de leurs ennemis, là où dur faisoit entendre à tous deux. Or requéroient-ils secours à chascun, et à tout le monde où ils pensoient trouver confort, annonçoient leur povreté estroite, huy cy, demain là, et par tant et par si longues fois que le tarder les menoit jusques au désespoir, car estoit jà sur la fin d'octobre, cinq ou six jours devant la Toussaints, depuis le commencement de may jusques alors, que avoient esté assiégés. Par quoy le plus continuer sans autre espoir leur estoit un dur ennuy ; et non merveilles, car là où nature n'a point de pouvoir, nécessité ne peut avoir loy, et là où il convient soiistenir les haulx dangiers par vertueuses vies,

il convient bien que les vies doncques soyent soustenues et nourries par vivres compétens; lesquels, quant ils faillent, vies déclinent, et cessent vaillance et courage : en cest estât estoit-il à ces assiégés françoys que ne savoient quels tours penser pour entretenir leurs corps ou pour sauver leur honneur, quant de tous deux estoient en soussy plus que assez.

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