CHAPITRE XXX
Comment les Françoj-s orent en consel de rompre le siège de Compiègne.
Or avoient tenu les Françoys conseil ensemble sur le secours des assiégés en ceste ville de Compiègne, dont la ferme constance en telle misère leur donnoit pitié beaucoup , et ne pouvoient bonnement , leur honneur gardé, plus tarder en leur secours. Par quoy, en nombre de quatre mille, par un mardi devant la Toussaints, vinrent logier à Verbrie, à deux lieues près des assiégeans, ayans pour leur chief le comte de Vendosme, le marischal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, Pothon de Sainte-Treille , le seigneur de Longueval , messire Rigault de Fontaines, messire Loys de Waucourt, Alain Giron et plusieurs autres vaillans nobles hommes dont les noms ne se peuvent tous réciter. Or avoient les assiégeans par aucun temps devant, veuillans pourvoir à rencontre de leurs ennemis qui pourroient venir sur eux, fait couper une grant multitude d'arbres de la forest et ceux-là semés et espars cà et là au travers de tous les chemins et de toutes les addresses enmy celle forest, et rompu les chemins et passages par multitude de fossés
faits en divers lieux afin de non y pouvoir passer qu'à grant dangier et destroit. Sy en avoient Françoys esté advertis et s'en estoient pourvus à l'encontre, car avoient amené avec eux multitude de paysans à tous divers ostieulx ' servans à leurs nécessités et propres pour remettre en point les chemins rompus et empeschiés par les Bourgongnons et faire voye aysée pour passer devers eux, car leur désir estoit d'envahir leurs ennemis par bataille, ou par efforcement de vertu avitailler les assiégés et eux bouter dedans avecques eux une quantité, car avoient amené vivres avecques eux compétamment assez pour une espace de temps.
Quant Françoys doncques estoient arrivés à Verbrie et et que jà estoit vespre, celle nuyt se tinrent ensemble, avisant de ce que faire leur conviendroit au matin, car avoient dure entreprise, ce savoient bien, et bien dangereuse pour mener à chief. Sy leur besognoit tant plus subtilité et conseil ; mais estoient tous expers de leurs mestiers et les plus expérimentés de leur party en froit et en chault et en toute agùe et estroite fortune. Or estoient venues les nouvelles jusques aux Bourgongnons, ce mardi au soir propre, que les François estoient à Verbrie pour les venir combattre le matin. Sy se mirent ensemble les trois comtes, et tous les capitaines avecques eux, pour aviser ce qui seroit de faire et comment on se disposeroit à rencontre d'eux, car moult se tenoient à reconfortés de les recevoir et de soy trouver en la meslée avecques eux, comme gens qui de tout temps du monde sont naturellement enclins à bataille, souverainement à pied, là où les grandes ruynes se font, mais en icellui conseil cheurent
• Ostietdx, outils.
U CHIIONIQUE
diverses oppinions contraires l'une à l'autre entre les barons, car vouloient les uns que on allast au-devant des ennemis les quérir mesmes et combatre à Verbrie, autres de contraire oppinion vouloient non bouger de leur lieu et estre assaillis mesmes en leur fort, disans que, si de gaires eslongeoient de la ville pour aller au-devant des autres qui venoient sur eux, les assiégés qui demouroient darrièreet estoient ennemis comme ceux de devant, pourroient saillir dehors franchement et venir donner des affaires beaucoup à ceux qui seroient demourés es bastilles, par quoy leur fait pourroit estre mis en grant aventure et follement en dangier, ou du moins se pourroient sauver les assiégés si vouloient , et eulx enfuyr si peur ou nécessité les contraignoit à ce faire : sj en seroient mocqués après et escbarnis les assiégeans. Autres disoient que le plus convenable estoit de garnir bien les bastill^es de bonnes vaillans gens suffisamment et qu'atout le remanant qui resteroit de gens, on se mist en bataille devant les ennemis, ne trop long, ne trop près, droitement entre la forest et le logis du comte de Ligny, car par là estoit-il apparant que les ennemis dévoient venir. Sy furent oyes toutes ces oppinions et arguées et débattues d'un costé et d'autre et tournées à tous entendemens ; mais finablement fut tenue plus prouffitable ceste dernière par aucunes autres conditions adjoustées ; c'estoit que les contes de Hontiton et d'Arondel passeroient la rivière à pied par-dessus le. pont qui y estoit fait et se viendroient joindre avecques le comte de Ligny au dehors de Réaulieu et laisseroient leurs chevaux en l'abbaye de Venette, et pareillement en l'abbaye de Réaulieu laisseroit le comte de Ligny et toutes ses gens leurs chevaux et se retireroient en ladite abbaye aussi tous chariots et charettes,
vivres, marclians, et tous tels bagages, sous la garde de messire Philippe de Fosseux et du seigneur de Colien, et avecq ce que garde fût laissée bonne et suffisante pour deffendre le pont contre ceux de la ville à l'aventure si vouloient faire nulles saillies par là sur le logis. Lesquelles toutes choses ainsi ordonnées, fut conclud de les bien entretenir et de les mettre en œuvre chascun en droit soy, et sur cela se départirent d'ensemble les seigneurs, et s'en ala chascun coucher tout armé celle nuyt.
Or avoient les deux frères^ de Brimeu, m"essire Jacques et messire Florimont, avec le seigneur de Créqui, maintenu tousjours la bastille qui respondoit à la forest et qui jamais n'a voit esté parfaite proprement. Sj la tenoit-on estre en si bonne main que de change n'y falloit point, excepté que, pour peur des aventures et des affaires qui leur pourroient suryenir, on y mist crue de gens jusques au nombre de quatre cens combattans en tout, qui estoit assez, ce sembloit, pour soustenir un grand fais, jusques à recevoir secours quand besoing seroit, lequel leur fut certiffyé et promis d'estre baillié quant ils verroient aucun signe de nécessité par coups de canons ou autrement. Sy y avoit encore une autre grant bastille devant le pont, que gardoit messire Baudo de Noyelle, et deux petites sur la rivière, lesquelles toutes furent laissées en leurs gardes, et commises à estre bien maintenues sur bon espoir de victoire, dont n'y avoit celluy qui bien et vaillamment ne se acquitast en sa charge et qui ne montrast bien, avant que le jeu départist, que char ' de Bourgongnon et de Picard n'estoit pas molle en adverse fortune, mais fière et de grant pris, et aussi leur fist bon besoing, car estoient plus
' Char, chair.
près de leurs meschiefs qu'ils ne pensoient, comme les aventures du monde portent et viennent sauvagement sur les peuples et nations, huy de perte, demain de gaigne; et sont aucune fois les plus belliqueux et les plus robustes vaincus et mattés, et aucune fois les plus confians en leur fierté et vigueur les plus humiliés sous les moins parans par un si de malheur qui leur vient , ne savent comment, jusques à tant que l'expérience de leur fortune leur fait cognoistre leur faute, là où souvent péchié œuvre ou autre secret vouloir de Dieu, en quoy ne veul plus avant tencer, de peur de mesprendre en si haulx jugemens.