CHAPITRE XXXI
Comment les François assaillirent les bastides des assiég-eans. •
La nuyt de ce mardi passa en bon guet tout par tout ; et vint le mercredi que les Françoys, dès le point du jour, entrèrent à cheval, et prenans avecques eux les vivres que apportés avoient pour avitailler la ville, vinrent tout droit celle part où estoient leurs ennemis, en belle fîère bataille, tous à cheval , avecques aucun nombre de piétons, qui n'estoient point de grand fait. Or, s'estoient les contes angles et celluy de Ligny, avecques les nobles seigneurs de Picardie plusieurs, mis en bataille aussi à rencontre de leurs ennemis, comme enmy-voye de Eéaulieu à la forest par où les Françoys dévoient venir. Sy porta ainsy l'aventure que les deux batailles s'entrevyrent front à front de l'un l'autre, et avoit assez bonne grant distance entre deux, par quoy, quant François perçurent leurs ennemis estre tous mis à pié et qu'en semblant ils
ne demandoient que le joindre eusamble, Françoys visans à cautelle et à vaincre par sens, s'arrestèrent tout quoy en leur lieu, qui estoit joingnant la forest à l'un des bouts, et de là regardans la manière des Bourgongnons se longèrent d'une pièce pour voir leur contenement. Quant doncques les comtes angles et de Ligny, ensemble les seigneurs picards, virent ceste manière des Françoys qui tout arrestés se tenoient en bataille sans faire semblant nul de combattre, durement en furent courroucés en cœur, et voyant que mesmes ne seroient requis et que les autres faisoient semblant de varier, conclurent tous d'un haut fier courraige de marcher mesmes avant à l'encontre d'eux et les aller assaillir ou au moins leur présenter le hurt ' si de près que honte les constraindroit à y venir, Sy marchèrent avant d'un grant cœur. Et tousjours se tinrent quoy Françoys pour les faire plus eslongier de la ville ; car ne visoient, comme j'ay dit, que à subtilité et cautelle qui est mère des victoires , et Bourgongnons et Angles que à fierté et vaillance de couraige par lesquels ils cuidoient vaincre et prévaloir. Sy en furent décheus, car si tost que jà estoient venus si près que pour cuider joindre, Françoys à coup planèrent de costé et fuyrent la bataille et donnans de l'esperon vinrent courant vers la ville et gaignèrent le champ entre la ville et eux. Sy estoient Bourgongnons et Angles allés si avant et si eslongiés de leur logis que à grant dur et ennuy leur tournoit retirer à pied si armé qu'ils estoient , avecques la paine qu'ils avoient eue d'estre allé de pied si avant, qui estoit double mal. Par quoy tous esbahis et débarretés congneurent que déçus estoient et que subtilité aucune fois vaut bien grand
' Hurt, lutte, clioc.
liardement. Mais quoy qu'il estoit du cas, il se falloit reconforter en son aventure et essayer sa fortune par un autre endroit, ce disoient. Ainsy tout hastivement, faisant de nécessité vertu, retournèrent vers leurs ennemis fièrement en bataille, qui n'estoit pas sans travail; car beaucoup en estoient loings, et pendant le temps qu'ils mettoient à retourner là dont ils estoient partis, Françoys froidement avisoient de leurs affaires et se préparoient à recevoir les Bourgongnons leurs ennemis venant contre eux. Et voyans eux estre en l'avantage d'entre la ville et leurs ennemis, firent partir deus cents combattans à coup atout les vivres que avoient amenés, et les envoyèrent dedans la ville, leur commandant que sitôt que les vivres seroient en lieu sauf, que avecques ceux de la ville ils retournassent dehors et livrassent assaut à la bastille, et Potton leur viendroit à secours, à trois ou quatre cents combattans, par le grant chemin de Pierrefons, tout droit au devant d'eux, Sy en fut fait tout ainsi comme devisé, et les vivres et ceux qui les menoient, partirent, et les boutèrent dedans à la plus grant joye que se pourroit dire, tant pour leur délivrance que veoient devant leurs yeux, comme pour l'appaisement de leur rabieuse ' faim qui estoit en terme de rendre.
Or estoient Bourgongnons arrière retournés au lieu là oi^i ils trouvèrent les Françoys en bataille, tousjours à cheval. Et avoient les Françoys continuellement les yeux sur ceux que avoient envoyés vers la ville atout les vivres , désirant sur toute rien que ne faillissent d'avitailler les povres assiégés , qui estoit leur principale intention, dont, si quelque bonne aventure leur pouvoit
' RaMeuse, furieuse, violente.
venir au surplus, cela leur seroit d'avantage, ce pensoient. Et pourtant, comme j'ay dit, ayant tousjours l'oeil au sens , ne visèrent si fort à combattre comme ù conduire bien leur entreprise, pensant que d'un avantage ils viendroient à l'autre. Et Bourgongnons et Angles qui ne chercboient que la bataille et mettre en la disposition de fortune la victoire de tous les deux , marchèrent tousjours à rencontre de leurs ennemis, comme pour les constraindre à combattre. Mais Françoys qui ne clierchoient point ce que les Bourgongnons désiroient (c'estoit de combattre à pied), ne firent riens que livrer escarmuches auxdits Bourgongnons pour les amuser tousjours et tenir en travail, afin de venir à leur intention : c'estoit que ceux de la ville vuydassent dehors, comme il leur estoit mandé, et joints avecques Pothon pussent assaillir la grant bastille, laquelle, si par force la pouvoient emporter, ce leur seroit assez exploit pour celluy jour. Mais pour monstrer toutesvoyes que en eux avoit assez hardement, mainte belle et gaillarde escarmuche livrèrent à leurs ennemis pour les cuider faire désemparer. En quoy archers et hommes d'armes acquirent du los beaucoup , entre les autres le comte de Vendosme avecques foison de bonnes gens s'y essaya une fois, cuydant rompre dedans eux et fut rebouté jusques en dedans ses barres, bien estroit, sans que nulle des deux batailles toutesvoyes se désemparast, car toutes deux se tenoient sur leur garde l'une contre l'autre et marchandoient toutes deux. Mais ce qui venoitau contraire aux Bourgongnons, et à quoy Françoys béoyent, c'estoit que en la rumeur de ces drues et aigres escarmuches qui se faisoient entre les deux parties, ceux de la ville, avec le secours qui leur estoit venu, [s'adressèrent] à la bastille où estoient messire Jacques do Brimeu et le seigneur
100 CIIROÎMQtiE
de Créquy ; et là atout eschelles et autres abillemeus ' et engins livrèrent tout mortel assaut à ceux qui estoient dedans. Dont pour la première fois oncques ceux de la bataille des Bourgongnons ne s'en perçurent, tant estoient arrière ; mais de celle première envahye ne leur portèrent nul grief, ains furent très-rudement reboutés, mais, ceux de la ville ayans l'oeil sur les assaillans et voyans qu'il y convenoit un plus grant effort, tantost Guillaume de Flavy mesmes partit dehors, et menant toutes nouvelles gens avecques luy , se reprist au second assaut là où l'envahir et le monter contre-mont estoit terrible à entreprendre et mortel durement à tous lez. Sy scet Dieu comment ces vaillans chevaliers de Brimeu s'efforcèrent en toutes leurs vertus et vigueur à sauver leur honneur de celluy jour et comment le noble chevalier de Créquy en qui nature avoit mis cœur de hardement autant qu'il en pouvoit en homme , se travailloit aussi à garder et deffendre la querelle de son maistre et soy non trouver vaincu, et comment plusieurs autres vaillans hommes de leur compagnie, en deffendant leur vie et leur corps, s'exposèrent à divers périls de la mort valeureusement aussi, pour demourer vainqueurs. Certes moult estoit espouventable chose et hideuse à voir assaillans et deffendans contendre en la mort l'un de l'autre par toutes manières d'engins et de bâtons', là où il besoingnoit bien que les mains et bras qui ruèrent coups et les corps qui les recevoient eussent esté de fer ou d'acier pour non estre si tostlas ou affolés ; car ne souffisoit pas à y monstrer force et hardement connus, mais vertu et vigueur redoublée par dix fois
• Abillemens, instruments, outils.
* Bâtons, toute espèce d'armes.
l'une sur l'autre. Tant toutesfois se portèrent bien Bourgongnons encore ceste seconde fois que Françoys n'y eurent riens d'acquest et que las et travailliés se retirèrent arrière certes, quand Potton partant de la forest là oii il s'estoit caché, vint joindre emprès Guillaume de Flavy, et remettant en œuvre ses gens qui estoient frais, recommença le tiers assaut plus aspre et plus cruel que n'avoit esté tout le jour. Et là atout eschelles, en telle multitude de gens qu'ils estoient, abandonnans leurs corps et vies à l'aventure, courageusement montèrent dedans; dont les deffendeurs non secourus de nulluy et las et travailliés d'avoir soustenu un si long et si dur effort, vaincus et recrans furent tués en grant quantité, jusques au nombre de huit-vingt, et les autres des plus grans sauvés de mort et détenus prisonniers. Sy furent trouvés entre les morts beaucoup de gens de bien, dont ce fut grant pitié ' : le seigneur de Linières, chevalier, Archenbault de Brimeu, Guillaume de Poix, Druet de Sains, Lyonnet de Tonteville ", et plusieurs autres nobles hommes , dont la plainte fut grande après ; mais telles sont les aventures de la guerre et les attentes, qui au faible et au fort pendent au nez, ne savent quant, ne comment.
Sy pourroient demander aucuns pourquoy le comte de Ligny et les autres contes angles ne donnèrent secours à ces nobles chevaliers de la bastille à qui on fit tel effort, entendu que, le soir devant, leur avoient promis confort et de les délivrer du péril, ou mesmes mourir avecques eux, car ne sembleroit pas vray semblable que tels haulx seigneurs qu'ils estoient, voulsissent mentir, ny faillir leur
* Var. grant perte (man. d'Arras).
* Conteville dans Monstrelet. Peut-^tre Tintcville.
mot, encore en tel cas à telles gens, que ce ne fust grandement à leur blasme. Response se peut icj donner double comme je trouve : l'une sy est que eux estans en bataille devant leurs ennemis, estoient si arrière de la bastille que nullement ne la pouvoient voir à l'œil, et par la cryée et rumeur qui estoit entre les escarmucbans estoient tellement estonnés que, de coup de canon, ne de clameur qui pust partir des assaillis, ils n'en pouvoient riens oyr ; l'autre que le comte de Ligny confessa bien d'avoir oy le grant bruyt et la noyse des assaillis et ymagina bien que dur pouvoient avoir affaire ; mais , soingneux de la promesse qu'on leur avoit faite, mist tantost le cas en termes pour en ouvrer par conseil et non pas de sa teste, car pensoit autretant de péril , et trop plus , en la bataille qui estoit là devant les ennemis, comme il faisoit en la bastille, dont il congnoissoit ceux qui estoient dedens, estre chevaliers de cœur et gens de grant fait et valeur, et non par un merveilleux et haut effort emportables, lequel il ne cuidoit pas qu'ils le dussent avoir tel, ne si fort, ne pesant, parce qu'il veoit toute l'entière bataille de ses ennemis devant luy , et mesmes ne savoit pas que Potton avoit pourgetté ceste emprise ; et pour ce visant au dangier qui pouvoit escheoir sur eux et le trouppeau de leur bataille par faire séparation aucune ' de l'un l'autre devant une puissance pleine de gens expérimentés, trouva en son conseil estre plus expédient de non soy bouger que d'envoyer nulle part secours ; car avoient assez à entendre à eux-mesmes, nonobstant que l'espoir leur estoit ferme d'y recouvrer assez à temps, en quoy ils furent déçus, car jà estoient et morts et pris. Et sy est vray que, dès le commencement que le comte de Ligny se perçut de l'affaire que avoient ses amis de la bastille, luy qui les
DE CHASTELLATN. 103
aimoit cordialement et estoit loyal et ferme en ses promesses, tout aussitost, du premier mouvement, tout esfuryé se voult partir de la bataille atout ses gens ; mais les autres comtes angles qui là estoient, considérans le dangier qui en pouvoit sortir sur eux tous, le détinrent par remonstrance du mescliief qui y pendoit , et là après arguèrent et débattirent les points allégués et par lesquels il demeura, cuj^dant mieux faire que autrement.
Par la manière doncques que avez oy, fut prise la bastille ; et n'en savoient riens ceux de la bataille , qui tout au long du jour s'estoient tenu devant les Françoys et les avoient fait semondre par un roy d'armes de combattre ; à quoy u'avoient voulu donner response, Sy en mouroient d'ennuy et de despit Bourgongnons et Angles qui ne cherclioient que la rencontre et le cbappelis ; et les autres n'y vouldrent entendre : non pas que je die que ce fust par faute de cœur, mais par constance de sens m'appenseroye mieux, qui ne vouloient point mettre en dangier de fortune aveugle ce que veoient estre clèrement en leurs mains par bonne conduite; et avoient aussi tant vu de meschiefs en France, et tant de diverses aventures tournées sur eux par livrer bataille à leurs ennemis à pied, que, par souvenance d'icelles peut-estre, ils difficultoient grandement l'entreprendre. Et les répute à plus sage et plus bonnoré de non avoir combatu leurs ennemis à leur requeste que de soy y estre embatu soubs l'attente de fortune.
Or commençoit jour à faillir et conseilloit la nuyt retraite à cbascun ; par quoy Francbois, ayans la ville au dos, sainement se pouvoient retirer quant vouloient; et de fait se retirèrent dedans trèstous ; et menans avec eux leurs prisonniers , les deux frères de Brimeu , le seigneur
i04 CHRONIQUE
(le Créqui, messire Waleran de Bonneval, Ernoult de Créqui , Colart de Béthencourt , Regnauld de Sains , Thierry de Masinglien, L'Aigle de Rochefay, le bastard de Renty et plusieurs autres , s'allèrent loger et ayser, au mieux que possible leur estoit pour l'heure d'alors, des mesmes biens que apportés y avoient; car si n'eussent esté iceux, leur recueillotte eust esté povre durement et de petite joye en fait de manger.
Sy fut faite une merveilleuse grant joye en la ville quant on se vit à délivré d'une si longue et dure destresse, en quoy on avoit esté détenu et clos jusques au désespoir ; et firent Franço3^s celle nuyt joye et grant chière l'un avecques l'autre ; et louoient Dieu grandement de leur exploit ; car ne cuidoient point le matin que le vespre leur devoit rendre si bon, ne si fructueux '. Et pourtant, ayant le commencement tel et si grant, leur sembloit bien que le remanant, à l'ayde de Dieu, seroit mené à chief à leur honneur. Sy se conseillèrent ensemble celluy soir pour estre le matin plus avisés; et le dévoient bien faire , car avoient les ennemis enflambés àyre et de despit devant eux, qui n'avoient guaires esté appris de recevoir tels hurs, auxquels, si se veullent addonner à les combattre, comme il sera conclu de les requérir au matin, ils ne sont pas encore à chief de leur conqueste , ne à fin de leur travail , car dur et estroit y fera passer.
» Le comte de Vendôme avait fait vœu de fonder à Senlis en l'honneur de Notre-Dame de la Pierre, un office perpétuel qui rappellerait, chaque année, le jour de la délivrance de Compiègne. Il remplit sa promesse par des lettres du 20 décembre 1430 où il donne à l'église de Senlis une rente de quatre livres tournois.
Î)E CHASÏELLAIN. lOS