CHAPITRE IV
Comment armes furent faites à Arras entre François et Bourgongnons.
En Gand doncques fit grant chière ceste noble seigneurie, et y tint séjour assez longuet, car belle ville y avoit et moult riche, et habondance de tous biens à souhayt. Sy ne mets plus de leur festoiement ; car souvenance d'autre cas nécessaire à escrire m'en oste le regart et me trait la plume à autre afi^ection, par quoy, vous qui avez lu mon premier livre ycy-devant", il vous peut bien souvenir
' La fin du premier livre de la chronique de Chastellain n'a pas été retrouvée. Voijez Monstrelet, IV, p. 360.
comment , vers la fin d'iceluy, je traite, comment ce jeusne duc Philippe, tirant atout son armée vers Paris, passa par devant la cité de Senlis, là où ses ennemis en grant nombre estoient dedens, et comment, à la requeste d'aucuns nobles hommes du dit lieu , serviteurs et maintenans la querelle du roy Charles , furent emprises et accordées à faire certaines armes à cheval dedens un jour pris, mais non pas si tost pour pluseurs causes et empeschemens qui y furent remonstrées. Et fut l'emprise de cinq Françoys à cinq Bourgongnons dont les noms icy sont : pour les Françoys , messire Théaulde de Valpargue , Potton de Sainte-Treille, messire Philibert de Berssy, messire Guillaume de Bez et l'Estandart de ^lilly ; et pour les Bourgongnons: le seigneur de Charuy, messire Symon de Lalaing, messire Nichollede Mouton, Jehan de Vaudre et Philibert de Mouton. Lesquelles armes, puisque elles avoient esté accordées et promises devant la présence mesmes de ce prince et par luy avouées, il estoit bien raison que par luy fussent sollicitées pour estre mises en leur eifet, et qu'il entendist au jour qui jà approchoit; et l'avoit longuement différé pour l'empeschement de ses nopces, combien que les seigneurs ses serviteurs à qui le castouchoit, nedormoient point enoubliance, mais en portoient soing et sollicitude assez, comme pour eux-mesmes. Sy estoit j à venu le jour si près que le tarder n'y pou voit plus. Sy partit le duc de Gand et s'en alla par Lille en sa ville d'Arras , là où les Françoys vinrent richement accompagnés de beaucoup de nobles gens de leur party pour leur faire honneur et compagnes en leurs armes, car estoient gens de grant fait et de grand pris, entre tous ceux de leur party des mieux renommés, dont l'un d'eux (c'estoit Potton de Sainte-Treille), avoit fait autrefois armes
en ladite ville à l'encontre de Lyomiet de Vandomme devant ce duc mesmes, comme il a esté traité dessus en mon autre livre devant cestuy-cy'. Or avoient affaire, ce savoient bien, à l'encontre de gens de g-rans pris et de grant estât, les plus exquis et les plus raddes chevaliers de l'hostel du duc auxquels, comment que fortune tournast, on ne pouvoit gaigner que pris et honneur, ce leur sembloit. Sy en estoient plus reconfortés ; et en estoient tant plus venus de gens de bien avecques eux pour en veoir l'aventure. Et pareillement de l'autre lez se tinrent moult à content aussi d'avoir à faire à si bonne et renommée gens, les meilleurs et les mieux renommés qui fussent en la frontière de France. Sy se tint chascun à heureux de son compagnon et disposa de son harnois et de sa monture soingneusement , comme il appartenoit, pour comparoir au jour assigné.
Or vint le jour désiré à toutes les deux parties. Et le duc monta en son eschaffaut qui estoit fait sur le grant marchié, moult richement paré et tendu de riche tappisserie et de drap d'or; et là vinrent les deux parties, les vaillans nobles chevaliers et escuiers qui dévoient faire leurs armes l'un encontre l'autre , montés et armés si bel et si bien que oncques nulles gens de ce temps là n'avoient esté vus en tel point , souverainement les Bourgongnons qui en fait de pompes passoient les Françoys, par riches couvertures de drap d'or et de soye et de montures de pages, richement couvers, diversement l'un de l'autre; car y avoit entre eux les plus pompeux chevaliers et de plus grand cœur de leur temps, souverainement le seigneur de Charny qui estoit en son grant venir homme de
* Ce passage de la chronique de Chastellain manque, mais on peut consulter Pierre de Fenin sur cette joute qui eut lieu en 1423.
haut liostel et le plus bel clievalier de corps et le plus fier ens encontre qui se trouvast nulle part ; et avoit reçu l'ordre de la Toyson, dont le courage luy doubloit et la fierté avecques'. Pareillement messire Symon de Lalaing qui entre mille chevaliers se fust trouvé un des beaux et des plus grans', homme de très-noble liostel aussi, mais non pas encore si avancié en court, ne de si grant bruyt, car estoit au conte de Ligny pour lors et de son hostel, comme maints autres grans et nobles seigneurs, lesquels il fit tous et les mist avant. Et combien que je ne devise que de ces deux, les trois autres toutesvoies estoient gens et de bruit et d'hostel et de personnes pour en deviser assez ; aussi le monstrèrent bien, comme vous orez ; mais j'en coupe le langage pour estre plus brief et pour deviser un peu des Françoys qui estoient gens de moult grant valeur et qui en froit et en chaut et en tous périls variables de fortune usoient leur vie tousjours en la frontière. Sy n'estoient pas si pompeux, ne si pleins de bonbans" comme estoient leurs adversaires, car estoient loings arrière de leur court; mais estoient les mieux montés et armés qu'onques nulles gens fussent, et les mieux en point pour gens de guerre, dont n'y avoit celuy qui n'eust cheval de pris et à rechange, les meilleurs qu'on trouvast en un royaulme, car tous estoient gens à ce duyts et donnés de leur enfance.
' Pierre de Bauffremont, seigneur de Charnj-. Il épousa successivement une fille du chancelier de Bourgogne, Jean de Saulx et une fille naturelle du duc de Bourgogne. Le duc le créa capitaine général de Bourgogne et lui donna la baronnie de Bar-sur-Seine.
== Simon de Lalaing, seigneur de Montigny, chevalier de la Toison d'or on 1431. Il épousa Jeanne de Gavre.
s Bonlans, pour beî(bans, signes extérieurs de vanité. De là le mot : bombance?
Or y avoit deux entrées à deux bouts des lices par où dévoient entrer les champions, chascun en son jour, l'un haut , l'autre bas. Et j entra le premier jour pour les Françoys messire Théaulde de Vaulpargue, gentil chevalier et bien à cheval ; et devoit avoir à faire à messire Symon de Lalaing-, lequel, accompagné de messire Jehan de Luxembourg et de moult noble seigneurie beaucoup, entra pareillement richement en point, tant de son corps et de sa monture comme de ses pages, lesquels demeurèrent dehors devant l'entrée, et tant seulement ceux qui dévoient servir le chevalier de Lalaing et le Françoys aussi, estoient souffert d'y entrer. Lors mist chascun son armet à point; et furent visité les harnois de chascun haut et bas, et regardé les boucles et les charnies pour voir s'il y pouvoit riens faillir de quoy il y fust venu évident meschief. Et pensoit chascun de celuy qu'il avoit à gouverner et à conduire. Et puis après toutes choses bien avisées et mises à point, premier encore que riens commencer, on envoya savoir au duc si son plaisir estoit que les chevaliers commençassent à besongner. Et le duc respondit que oy , mais que à tous deux on eust bien regardé qu'il n'y eust point de faute en leur armer, il en estoit bien content. Sur ce rapport partirent les deux chevaliers moult aigres et moult fiers l'un contre l'autre; et laissèrent courir leurs chevaux de tout le randon que avoient, et les corps abandonnèrent à fortune, visans tous deux à faire vilenuie ' chascun à son compaignon et à le courroucer^ de mort. Dont des premières courses toutesvoyes, combien qu'il y eust des attaintes l)ien
' Vilennie, blessure grave.
2 Courroucer, frapper.
22 CHRONlQn-:
dures et bien rudes, il n'y cheut nul meshaing, ne meschief , ne çà , ne là , ne chose par quoy nul se dust , ne plaindre, ne louer plus que l'autre, jusques sur la fin que le nombre de leurs coups devoit faillir, messire Symon, qui moult radde chevalier estoit et fort durement trop plus que l'autre et de plus grant corsage, et estoit felle et despit en son argu, vint de toute la vertu et vigueur qu'avoit, et avoit chargé une très-roide lance bien grosse, dont, de l'attainte qu'il assist, un peu de costé de l'armet, bailla un si grant torchon à messire Théaulde que, toute la teste luy estant estounée', branla sur sa selle, et le cheval chancelant du coup et du chevalier qui branloit dessus, s'en alla chéant au sablon , là où tantost le duc envoya subit pour le secourir et relever, et fît demander s'en luy avoit nul dangier, car bien en eust esté couroucié, nonobstant que ses ennemis estoient. Sy n'y avoit autre chose que un petit d'estourdissement, dont il revint tantost. Et furent les armes accomplies à tant entre ces deux chevaliers bien et honnorablement et en emportèrent pris et los tous deux et se retrayrent.
L'endemain le seigneur de Charny devoit faire ses armes à l'encontre de messire Philibert de Berssy. Sy comparurent les deux chevaliers devant leur juge, pareillement comme avoient fait les autres deux le jour devant, et entrèrent es lices pompeusement et bien en point, espécialement le seigneur de Charny qui avoit le cœur soubs elle' merveilleusement fort, et avoit fierté et amour qui le conduisoient ; sy ne sauroie point bien deviser de sa richesse, excepté que j'ay ouy que moult estoit son arroy
' Estouné, atteint d'étoiirdissement.
* Expression proverbiale pour : être amoureux. On disait encore sous Louis XIV : En avoir dans l'aile.
bel et noble et de grantcoust, car tout son vivant estoit tel quant se trouvoit en armes. Or vinrent à faire leurs premières courses qui estoient felles et fîères durement en leur encontre et bien périlleuses, si quelque peu de malheur eust voulu courir sus à l'un des deux, car tous deux estoient fors chevaliers et raddes, haulx et croisés', et bien fiers et despits' chascun d'eux, et n'y avoit celuy qui eust voulu gauchir * devant l'autre pour endurer mort, si de meschief ne venoit. Par quoy chascun de toute son entente travailla à soy monstrer le meilleur et d'emporter gloire et renommée par dessus son compagnon par bien asseoir son coup , et par soy monstrer avoir moins peur. Sy assirent maints coups bien roides et bien rudes jusques à faire ployer les eschines l'un l'autre et branler du corps, qu'oncques toutesvoyes charnie n'en rompy, ne pièce de harnois, de quoy ils eussent empeschement, jusques à la xiii' course que le seigneur de Charny prit un gros bois bien roide et un fer bien dur et gros à l'advenant, et atout cestuy-là, pensant l'employer et asseoir à profit, vint courant au long des lices encontre le chevalier son ennemy qui autant luy en gardoit s'il eust pu, et de tout son pouvoir luy assit sur le costé de la visière par telle vigueur que la clenche'' de la visière se rompy, et une charnière aussi, et le fer luy entra enmy le visaige bien parfond jusques à approchier le péril de la mort, dont tantost il devint taint en sang; et cuidoit tout le monde qu'il fust mort. Sy y affuirent Françoys et Bourgongnons à haste, chascun par courtoysie et
' Croisés, robustes.
^ Bespits, pleins de dédain.
" Gauchir, se détourner, reculer.
-> Clenche, fermeture.
par honneur que nobles hommes doivent porter à l'un l'autre. Et le fit le duc honnorablement mener en son logis, et ordonna de le faire panser et servir le mieux que l'on pourroit. Pareillement sy fit le seigneur de Charny qui bien monstroit que dolent estoit du coup si vilain ; et l'alla voir souvent et visiter en son logis. Et entre maintes paroles autres luy dist, comme le cuidant complaindre et soy monstrer desplaisant du meschief : « Par « ma foy! messire Philibert, il me déplaist bien que je « vous ay si blessié. Ce a fait malheur, non pas ma bonté. « Sy me pardonnez, je vous prie. » — « Monseigneur de « Charny, ce dist messire Philibert,^e sont les aventures « des armes; il n'y faut point viser. Vous n'avez fait « chose que je ne voulsisse bien qu'il me fust advenu « sur vous. » Et à tant changèrent langages en autres risées, et s'entrefirent honneur et grant chière depuis maintes fois. Tous les cinq Françoys estoient servis. le jour de leur honneur d'un vaillant escuier nommé Alardin de Monsay, subjet et de la nourriture du duc d'Orléans. Or vinrent le tiers, le quart et le cinquiesme jour après , que les autres trois dévoient faire leurs armes , dont à chascun il falloit avoir son jour à par luy pour causes des courses qui estoient beaucoup, et que beaucoup de grandes aventures et d'inconvéniens peuvent venir entre tant de nombre de coups, par estre désarmés ou malmis en aucun endroit , par quoy tousjours le temps s'en va. Et sy estoient les jours courts. Sy vous pourroye faire un long compte qui tout cherroit en une manière de parler et sur une conclusion : ce seroit, que tous les autres six, chascun en sonjouret encontre son adversaire, se portèrent moult bien et valereusement et monstrèrent force et fierté autant qu'il en siet à avoir à chevalier et à
noble homme, sans estre de riens noté où honneur ou nature pourroient mettre amendement. Sy ne leur falloit avoir l'œil fors que à fortune. A qui qu'elle voudroit dire bien et soy monstrer amie, c'estoit celuy qui plus y espéroit d'avantage, autrement point; car n'y avoit celuy qui se pust vanter sur l'autre, ne qui se pust de riens présumer que l'autre n'en présumast autre-tant contre luy, comme fiers à tous lez et bien duyts en armes. Mais en la fin Philibert de Monton aiant à faire contre l'Estandart , qui tous deux estoient deux vaillans escuiers outre-bord', de rechief blessa très-amèrement ledit Estandart d'un coup de lance, duquel, ayant à peine puissance de soy tenir à cheval, estoit constraint de vuyder les rangs et d'estre mené à son logis, là où il cheut durement malade de sa blessure, lequel toutesvoyes jusques à ce coup de malheur avoit si bien fait et si vaillamment que nul onques mieux et que tout le monde luy donnoit los et pris. Aussi certes' l'ay-je vu tel et congnu mainte journée, et l'ay vu réputer entre les meilleurs de son party en son temps. Sy fait bon à croire que moult estoient douloreux Françoys de cest malheur qui venoit ainsi contre eux persévéramment que de cinq personnes que ils estoient, il en mesprist aux trois et riens à leurs adversaires.
Or veoient bien toutesvoyes qu'avoir n'en pouvoient autre chose. Sy prirent l'honneur et la patience devers eux et se coutentoient du plaisir de Dieu. Et allèrent en court là où on leur fit très-grant honneur et feste de bon courage. Et après un peu de séjour pris avec le duc qui leur fit des dons largement (sy firent les seigneurs qui avoient eu afi^aire avecques eux), ils partirent et prirent
' OtUre-bord, extrêmement.
congé du duc, et leurs malades soubs la seureté de leur juge laissèrent à Arrasjusques à estre guéris, et puis s'en retournèrent dont estoient venus, dedens la ville de Compiègne, là oii assez tost après furent visités par siège, comme vous orez prochainement et ne demoura guaires.