CHAPITRE XXXVIL
Comment les Bourgongnons et les Françoys se combattirent à Garmegny.
Or estoit venu le beau matin, et Bourgongnons partans de Léons prirent leur chemin vers Guermegny ', et non tenans ordre, ne règle de gens de guerre, chevaiiclioient çà et là par trouppeaux, gaudissant et contant fables parmy les cliamps, comme si de guerre d'ennemis ne leur eust esté mémoire, l'un armé à demy, l'autre point, le tiers qui n'avoit point de harnais en teste, le quart qui n'avoit point de lance près de luy, traversoient les champs sans arroy et sans avis à riens, ne grant à petit, ne petit à chief qui y fust, et puis si un lièvre entre deux sortissoit par entre-my eux, comme il en y eut pluseurs ce joui», cestuy-là avoit sa huée et sa course en le poursievant comme si ce eust esté un jeu de ducace% et s'espardoient hommes d'armes parmy les champs, et archers ne tenoient route pour atteindre à ces lièvres. Et ceux qui dévoient estre les sages pour prévoir et veiller, s'endormoient en oubly et en nonchaloir , comme si malheur et proprement contraire destinée leur eussent lors ravy et tollu sens et entendement, pour les mener à confusion. Entre ces entrefaites toutesvoyes vint férir au travers des champs le capitaine de Roye, nommé Gérard de Brimeu, et amenoit avec lui quarante combattans, à intention de venir joindre avec ces gens, lesquels, quant les vit ainsi desroyés et si en povre conduite, s'en esmer veilla tout, et demandoit aux
' Guerbigny, entre Roye et Bouchoire.
' Diicace (de dedicatio), fête patronale.
uns et aux autres s'ils ne pensoient point qu'ils estoient au pays d'ennemis et que ennemi veilloit tousjours en son avantage. Sy blasma moult leur contenement, et y eust volontiers remédié, mais trop estoit tard, et sy estoient si près de leur malheur que à peine provision n'y eust servy, car jà estoient venu au plus près, là où Potton tenoit son embusche sur eux ; et les avoit aguetté là dès le point du jour. Or dient aucuns, ainsi que près estoient de ceste embusche de Potton et que tout le matin avoient eu le malheureux déduit de lièvres, [que] maintenant encore un pire leur envoya fortune, et fit saillir par devant leurs yeux un renard, par lequel ils se remirent à la cryée et à la huée, comme devant, et se reprirent à courre après luy de plus belle, qui mieux mieux, jusques à tout convertir leurs sens follement en iceluy. Dont Potton joyeux et voyant ce que toute nuit avoit quis, atout deux cents quarante combattans environ, gens tous exquis et eslus, vint férir dedans eux au travers, et les trouvans rompus davantage et espars, sans chief et sans ordre à quoy ils se pussent rallier, se rua parmy eux de grant het', tua archers, abatti hommes d'armes, mist en fuite les effroyés, et riens ne lui arresta devant ses mains que tout ne reçut faille. Sy tourna la folle cryée du malheureux renard en cryée d'effroy et de constrainte nécessité par non avoir pourvu en son fait en heure et en temps.
Quant donques messire Thomas Kyriel, qui gentil chevalier estoit, mais privé de tout sens celuy matin, vit ceste soudaine envaye des Françoys qui tiroient et abbattoient gens et n'espargnoient de mort nulluy, et que jà les nns et les autres fuy oient l'un çà, l'autre là, sans ordre et
» De grant het-, très-viveincnt.
sans entretenement, comme ils estoient venus tout le matin, avecques aucuns de ses Angles fit un petit de rassemblement, et tendant à résister à l'encontre des Françoys et faire de nécessité vertu, fit rallier pluseurs nobles hommes et capitaines dessous son estandart, lesquels tous ensamble, à courage repris et par nécessité qui à ce les constraignoit, (car veoient tout perdu), fièrement vinrent férir en dedans leurs ennemis. Mais comme d'un mauvais commencement envis se tire joyeuse issue, peu firent leur prouffit ; car comme j'ay dit, posé que s'estoient mis ensamble et que en eux avoit assez courage, sy n'avoient-ils loisir toutesvoyes de eux armer et mettre à point, tant estoient pris de près, par quoy de teste estourdie , les aucuns , eux confians follement en leur fortune, se boutèrent entre-my leurs ennemis à teste nue, là oii liastivement furent tués, comme valets , non cognus et riens réputés ; lesquels, pour avoir esté espargniés de mort, eussent payé leur poix d'or au besoing. C'estoient deux liants nobles hommes, l'un Bourgongnon, l'autre Picard, gens de fait et de renom , Anthoine de Vienne et Jacques de Helly , jeusnes ; par quoy grant dommage fut de leur mort, sitost encore avancée, non obstant que en vray et bon entendement, Françoys qui avoient oy grant renommée de cestuy Anthoine et savoient que homme estoit de bonne maison, le cuidoient avoir sauvé et tenu prisonnier ; et ne eussent jamais tâchié à le tuer, ne Jacques de Helly aussi, si n'eust esté par une malei aventure, qui les abusoit, qui estoit telle : il est vray que Jofi^roy de Thoisy, nepveu à feu l'évesque de Tournay en celuy temps , qui estoit un honneste gentil homme amoureux, plein de biens et d'argent, estoit en ceste compagnie rallié avecques les autres dessoubs l'estandart de messire Thomas, et faisoit comme les
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autres ce que courage lui enseignoit de faire le mieux que pouvoit ; car vaillant escuyer estoit et hardy, et a esté depuis diverses fois esprouvé ; mais par-dessus tous les autres, luy seul, à ceste heure là, se trouva le plus joli et le plus pompeux du ost. Par quoy Françoys imaginans que ce pust estre Anthoine de Vienne, tâchèrent à le prendre, tant pour ce que homme estoit de nom , comme pour l'attente du grant proufRtque en auroient. Et de fait le prirent et sauvèrent ; mais [furent] abusés en personne et en leur cuider, [car] h l'autre lez Anthoine se combattoit, et se fit tuer descongnu. Dont, quant ce vint après la retraite et que le champ demeura aux Françoys , et on trouva Anthoine de Vienne mort, et un autre sauvé en son nom par abus, cuidoient enrager Françoys. Et veuillans aucuns courrir sus à Joffroy de Thoisy entre les mains de ses maistres, ne failly guères que là ne fust tué par despit. Mais rescous fut toutesvoyes enfin et sauvé de mort, dont bien luy en prist. Que diray-je après des uns et des autres? Ce qui estoit gloire à l'un, à l'autre estoit desconfort et malheur. Angles et Bourgongnons monstrèrent pouvoir et vouloir, mais Françoys les vainquirent et s'en trouvèrent maistres; car ne pouvoient résister à eux. Sy en tuèrent en ce trouppeau de cinquante à soixante , et emmenèrent environ cent personnes, que bons, que mauvais, entre lesquels y estoient messire Thomas Kyriel, Robbin Haron, Guillaume de Coroam, messire David de Poix, l'Aigle de Sains, l'Ermite d'Aboval et pluseurs autres Bourgongnons et Angles en bon nombre. Et Gérard de Brimeu, voiant ceste desconfiture à laquelle il ne pouvoit mettre remède par nul sens, et que par soy sauver, son honneur ne pouvait de riens estre affoibly, ne par soy souffrir prendre de riens accru, erramment prist le travers des champs, et quanqnes pouvoit
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tirer de cheval, se tira vers Roye dont il estoit party. Mais François ayant jette l'œil sur un manteau d'orfèverie riche et belle, telle que lors l'on portoit, et pensans que ce n'estoit un oyseau sans plume, qui telle monstre portoit, ayans les corps et les chevaux légers, le rataignirent, et, luy fust bel ou laid, le ramenèrent avec eux prisonnier, et ceux qui estoient avec luy, sans que deffense y vausist riens. Et ce fait Françoys se retrayrent joyeux et riches dedans Guermigny, et là se raifreschirent celle nuit, et le lendemain, laissans la place en la garde des habitans, se deslogèrent et s'en allèrent à Compiègne, là où furent reçus à joye et bienviengniés, comme ceux à qui fortune alloit tousjours multipliant ses faveurs et ses bienfaits de plus en mieux depuis le siège levé devant eux.