CHAPITRE XXXVIII
Comment le duc Philippe de Bourgongne assembla sa puissance pour arrêter les Françoys.
Geste destrousse, qui se fit par un matin xx*" de novembre, fut annoncée au duc séant au disner à Péronne, qui moult la reçut à dur en son cœur, et souverainement pour la mort des deux vaillans escuyers que moult y plaignoit. Sy luy estoient ses morceaux, après ces nouvelles oyes, de dure saveur et digestion. Par quoy, levant prestement de table, fit venir devers luy le conte de Ligny, le seigneur de Groy , le seigneur d'Anthoing , le vidasme d'Amiens, le seigneur de Saveuse et pluseurs autres, avec lesquels il devisa un petit de ceste malheurté, et demanda conseil sur le remanant. Et comme homme en danger il luy duyt-brief conseil, tantost le conseil se porta entre
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eux, que l'on devoit monter à cheval prestement et poursievir ledit Potton le plus de près que l'on pourroit afin de le pouvoir rattaindre ; car cestuy-là estoit le souverain remède qu'on y pourroit trouver. Sy fut ainsi comme conclud. Et le duc montant à cheval fit son partement bien hastif, et accompagné de la seigneurie qu'avoit pour l'heure d'alors , vint celle nuit gésir à Léons qui estoit à deux lieues près de Garmigny, cuidant bien avoir passé outre jusques audit lieu. Mais tant estoit tard et les jours si courts que envis souffroit-on sa personne passer outre, pour cause des périls. Mais trop bien celuy de Luxembourg coûseilloit que toute nuit le duc envoyast une partie de ses gens devers Guermigny où estoit logé Potton, pour frapper au point du jour sur son logis , et que luy ne se bougeast de Léons, et que luy n'estoit besoing de présenter sa personne à l'encontre de tels routtiers. A laquelle chose faire, par faute de meilleur de luy et qui plus en seroit digne, il se présentoit de l'exécuter très-volontiers. Le seigneur de Croy et aucuns autres n'estoient point de cest avis, et disoient que à si peu de gens que leur maistre avoit avecques luy, il n'estoit pas convenable de faire deux parchons, et que trop grant danger pou voit cheoir en sa personne, de le laisser toute la nuit au pays d'ennemis, si mal accompagné. Mais n'eust esté de l'avis du conte de Ligny, luy-mesmes n'eust jamais arresté heure que, avecques ledit conte, il n'eust fait l'entreprise. Mais pour l'heure de présent , ne se pouvoit faire ainsy ; mais trop bien estoit expédient, ce dit, que à toute haste on envoyast après le conte de Hontiton qui avoit esté meu pour lever le siège de Cleremont, afin de le faire venir çà envers et d'estre tant plus fort. Sy fut ceste opinion louée de beaucoup et tenue pour saine et de bon avis ; et pour la mettre à effet
fut envoyé oiScier d'armes ' devers ledit conte angles, lequel il ne trouva point si tost, car s'en estoit retourné à Rouen où estoit le roy d'Angleterre. Sy le laisse là et retourneray à luy quant temps sera.
Geste nuit le duc doncques demeura à Léons, convoitant fort que le jour s'avançast pour estre tant plus près de la vengeance que désiroit à prendre ; à quoy toutesvoyes ne parvint comme il cuidoit. Or vint le matin , et le duc monté à cheval fit traire aux champs son armée, et tout droit vers Garmigny prist son chemin. Auquel lieu venu près, et espérant bien à trouver ceux que quéroit, trouva que tous s'en estoient allés dès devant le jour et avoient emmenés leurs prisonniers, comme bien conseillés; car dès le soir devant avoient bien entendu que le duc leur ennemi estoit à Léons et que le matin ne faudroient point à l'avoir sur leur dos. Par quoy, cognoissans bien que ne pourroient tenir contre luy, à la puissance que avoient, et que la place de Garmigny n'estoit pour le pouvoir soustenir, ne deffendre encontre son effort, s'estoient concluds de partir et de fuir sagement leur honte et meschief, comme ils firent. Dont, quant le duc vit que autre chose n'en auroit et qu'il s'en seroit donné du mal beaucoup, prist la patience devers luy, et fist démolir la place et la raser toute jus. Et ce fait s'en alla à Roye, une petite ville qui tenoit son party ; et là, pour attendre les Angles qu'avoit mandés, séjourna par aucuns jours, conseillant tousjours et soy avisant de ses affaires qui luy sembloient durs beaucoup pour l'heure d'alors, et luy cuy soient en cœur. Et croy que guères onques depuis n'en reçut tant l'un sur
' Cet officier d'armes était Lefebvre-Saint-Remy. Voyez ses mémoires, chap. CLXIII.
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l'autre comme en celle saison , là où semUoit droitement que fortune, par une manière d'engaigne ' , lui faisoit la moue et se rioit de son adversité, pour l'esprouver, pouvoit estre, en sa constance, et le faire tant plus digne d'exaltation après. Or s'en alloit le poursievant party de Léons en Santers, quérant le conte de Hontiton çà et là; et enquérant nouvelles de luy en pluseurs lieux, trouva qu'il s'estoit retourné à Rouen. Par quoy, désirant à faire diligentement ce qu'il avoit de charge, se mist après, et le poursui jusques en ladite ville. Et là venu et soy tirant à la court du roy angles pour en apprendre nouvelles, trouva le duc régent nommé de Bethfort, lequel le interrogea des nouvelles du duc son frère, et comment il lui estoit. Sy lui ala compter ledit poursievant toutes les aventures avenues nouvellement à Guermigny, et comment à celle cause il estoit envoyé après le conte de Hontiton pour le faire venir devers luy ; lequel n'avoit encore pu trouver. Sy luy respondi le duc régent , qu'il ne se souciast de riens et qu'il luy envoieroit gens assez et bien tost, comme il fit ^; car tantost et sur pied ordonna un qui se nommoit conte de Perche, et estoit frère au duc de Sombresset, son parent très-prochain, et à un nommé messire Loys deRobersart , de l'ordre de la Jerretière , que prestement montassent à cheval, et que le plus en haste que pourroient, jour et nuit, tirassent vers son frère le duc bourgongnon, là oii il le pourroient trouver. Sy ne furent pas paresseux ces nobles chevaliers ; mais, prenans avec eux la charge qu'il leur duisoit de gens, tantost misrent à exploit le com-
' Par une manière d'engaigncy en l'insultant.
^ Lefebvre-Saint-Remy rapporte avec moins de détails cette mission qui lui fut confiée. C'est de lui sans doute que Chastellain tenait ce qu'il raconte.
mandement du régent et s'en allèrent par les droitet adresses là envers où ils pensoient à trouver le duc.