‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 38 sur 86 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Comment les François présentèrent la bataille aux Bourgongnons.

Or les convient souffrir venir et parler maintenant des Françoys qui avoient sentu que le duc ennemi se tenoit à Roye et attendoit là secours des Angles pour venir contre eux. Par quoy, aimans mieux à prévenir qu'estre prévenus, et estre pourvus que à pourvoir, se mirent ensamble grant nombre de capitaines, assavoir : le conte de Vendosme , le mareschal de Boussac, messire Jacques de Chabannes, Guillaume de Flavy, Potton, le seigneur de Longueval, messire Rigault de Fontaines , messire Loys de Waucourt, Alain Giron, Broussard, Blanfort, Amado de Vignolles, et autres en nombre de cinq mille combattans ou environ; lesquels, assemblés en leurs frontières, conclurent d'aller mesmes visiter le duc leur ennemi et de lui présenter la bataille, où que le pourroient trouver. Sy avoit disposé fortune, que les Angles, venans au secours du duc estant à Roye, estoient jà venus jusques près d'Amiens, en un village nommé Conty, où ils avoient pris leur logis ; et pouvoient estre environ de six cens combattans ; lesquels estans là, Françoys bien tost en surent le vent, et toute la belle nuit vinrent celle part; et venus jusques au dit Conty, férirent sur le logis des Angles au despourvu, là où à coup portèrent un très-grand dommage; car ils estoient une grosse bande à cheval de Françoys, et les Angles en tel nombre que dit est. Messire Lojs de Robersart, toutes-

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voyes, qui estoit un très-adroit chevalier et de réputation au roy Henry trèspassé qui l'avoit eslevé, cestui, avecques pluseurs autres de la nation, se mist valereusement à deffense, et ne souifroit pas que Françoys se vantassent de l'avoir vaincu descouragé, ains leur vouloit vendre sa char le plus chier qu'il pouvoit. Et comment qu'il pust aller de sa vie , de son honneur ne feroit jamais abandon par soy retraire. Par quoy, espérant tirer aucun fruit de sa deffense, abandonna le corps à fortune, là où, en soy monstrant un chevalier de grant los, fut tué luy huitiesme, parce que onques ne se daigna sauver, ne retirer arrière, là où il l'eust bien fait s'il eust voulu ; car avoit au plus près de luy le chasteau de Conty, auquel le conte de Perche se retray avecques le reste des Angles, après messire Loys mort. Dont en toute la dcstrousse, ils moururent environ vint hommes , et non plus , pour toute perte de celuy jour, excepté de leurs chevaux qui tous furent pris et emmenés ' .

De ceste mort de messire Loys et du remanant de sa perte, fut moult durement troublé le conte angles, qui, par douleur de sa fortune, se retray à Amiens et n'alla plus avant devers le duc, là où il estoit envoyé. Les Françoys, qui jà la tierce fois a voient trouvé fortune amie en tout leur entreprendre sur leurs ennemis de deçà, et se veoyent avoir vent en pouppe tout à leur choix , incontinent après ceste destrousse faite, tout d'une tire vinrent jusques à assez près de Roye là où le duc estoit, celuy que quéroient. Or cognoissoient-ils le duc leur ennemi, fier aux armes merveilleusement et de grant cœur, et sa voient bien que quant on lui présenteroit le hurt, jamais ne

' Nous retrouverons le ni(îme récit dans les UnseigiiCiiients paternels.

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s'excnsei'oit de l'accepter et de soy mettre aux champs, qui estoit la cliose que pour celle heure ils désiroieut devant toute autre, par amorse que jà avoient eu trois fois bonne contre luy. Sy ordonnèrent à un héraut d'aller devers luy et de le semondre de bataille, s'il se vouloit trouver aux champs ; car à la bataille estoient concluds trèstous, et la trouveroit, si à luy ne tenoit. Sy party le héraut à haste et vint à Roye, là où en son venir trouva le conte de Ligny , qui lui demanda de son estre, dont il venoit et quelle chose il cherchoit. Sy luy respondi le héraut et signiffia que parler il désiroit mesmes au duc, et qu'avoit certaine nécessité à lui dire à sa propre personne. Mais le comte, non soy voulant accorder à ce, lui respondi en brief que à ce ne parviendroit point pour celle heure ; mais s'il vouloit riens dire de grant, que hardiment il le dist à lui-mesmes et il en auroit bon acquit. Sy fit tant ledit conte et tant l'interrogea que enfin lui dist l'occasion de sa venue, et que ses maistres semonnoient le sien de les combattre. Quant donques le conte de Ligny entendy ce, bon fait à penser que de luy-mesmes n'osoit rendre la response qui y chéoit. Incontinent, se tira devers le duc et lui signiffia la venue du héraut et comment ses ennemis le requéroient de bataille. Or sentoit-il son maistre courageux et dur fièrement et que soubs le ciel ne désiroit riens tant fors que batailles, à quoy naturellement estoit enclin ; et pour ce qu'en tel cas il y chiet des dangers beaucoup , craignoit fort qu'en ceste semonce il ne se montrast trop chaut , et que trop légierement à la requeste de ses ennemis il ne se présentast au danger; pour tant, à demi à regret, il luy compta ces nouvelles, pour cause que encore n'estoit pas des plus forts et que les Angles encore n'estoient venus devers luy , ceux qu'il

attendoit ; mais volontiers ou envis, il convenoit bien l'en faire saige pour renvoyer le héraut. Lequel, quant il le sçut, ne différa guères à respondre que à cela ne faudroitil point, si Dieu lui souffroit la vie ; mais que à toute heure, il estoit prest et aimeroit mieux estre mort que leur en faillir. Sy avoit lors des seigneurs et barons à l'entour de lui beaucoup, comme les seigneurs de Croy, Anthoing, vidasme, Saveuses et autres, qui lui dirent que ce n'estoit pas chose séante à luy, qui estoit un si haut prince et noble, d'aller mettre son corps et son honneur soubs le dangier de fortune à l'encontre de gens de compagnies , routiers assemblés de diverses parts , qui n'avoient chief nulque de eux-mesmes, ne prince, ne autre seigneur de gros poix ; et que quant à combattre viendroit et qu'il convenist qu'il fist, sy les devoit-il faire combattre par leurs semblables, par aucuns de ses capitaines, dont il en avoit assez, et non pas en sa propre personne qui pesoit trop, lui remonstrans aussi que nécessité estoit et chose utile moult, de différer la bataille jusques au lendemain sur la fiance des Angles qui seroient venus alors, et que maintenant avoit assez escharsement gens. Sy luy prioient que en un si grant cas comme cestui et en tous autres, il voulsist ouvrer par sens, et riens légièrement, ne aventureusement entreprendre, entendu que toutes glorieuses fins et félicités se trayent des choses meurement pesées et en prudence conduites, et envis des autres riens, fors doleur et dangereuse confusion. Sy se vit le duc avironné de sages gens, et tous d'un accord : par quoy sentant que mal le souffreroient estre maistre de sa volonté, à bien dur s'accorda avecq eux , non obstant que bien entendoit leurs remonstrances estre vrayes. Mais, posé que pour celle heure il obéist à eux, sy vouloit-il à toutes» fins, que

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le lendemain ils fussent acertiffiés d'estre combattus et que sur ce point on renvoyast le héraut devers ses maistres. Sj fut ainsi fait et accordé, et fut portée la response au héraut, telle comme elle s'estoit conclute : que messire Jehan de Luxembourg, conte de Ligny, au nom du duc son maistre, combatteroit les siens.

Atout ceste response partist le héraut et s'en alla là où estoient ses maistres en bataille, à une lieue près de Eoye, attendans sa venue. Sy arriva devers eux et leur fit la relation de sa response , dont petitement se tinrent à contens, et le renvoyèrent, sur pied, dont il estoit venu, signiffier au duc que, si prestement il ne vouloit riens dire, ils le combattroient devant ses portes, mais ne vouloient, ne ne pouvoient attendre jusques à demain , pour cause qu'ils estoient un grand monde de gens et n'avoient nuls vivres et n'en savoient où recouvrer. Sy partist le héraut .et revint à Roye de rechief, et fit son message, tel que vous avez oy : sur quoy fut respondu que meshuy il estoit bien tard ; mais premier que la bataille faulsist par nécessité de vivres, le duc leur envoyeroit la moitié des siens pour celle nuit et d'abondant leur donneroit seureté d'abstinence de guerre pour toute celle nuit jusques au matin pour eux aiser et reposer en paix. Et si cela ne leur suffisoit et que à toutes fins ils voulsissent combattre, venissent hardiement jusques auprès de la ville, et ils trouveroient rencontre. Sy retourna arrière le héraut devers eux, et les trouva plus approchiés de la ville que ne les avoit laissié. Et, donnée sa response, la mirent en nonchaloir, comme devant et s'en gaudirent, disans que en lu}^ n'avoit pas tant de hardement; mais s'il vouloit venir, qu'il venist : ils ne luy donneroient de respit, ne jour, ne heure.

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Or vinrent les nouvelles à Roye, comment les Françoys estoient venus jusques à bien près de la ville. Par quoy , quant le duc en fut averti , tout le monde ne l'eust tenu alors qu'il ne fust monté à cheval et qu'il n'eust voulu monstrer visage à ses ennemis par semblant de non les cremir , comme il ne fit ; et l'eust bien monstre, piéçà avoit, si n'eussent esté les sag*es d'entour luy qui l'en détinrent pour un mieux. Maintenant toutesvoyes, quant le virent ainsi esmeu et que l'occasion y escliéoit mieux que devant, pour ce que si approchés estoient de luy, par manière de menace comme de le tenir en sa tannière , tous d'un commun accord se mirent en bataille au dehors de la ville avecques luy, reconfortés de leur aventure, puisqu'il falloit que ainsi fut, et se mirent en arroy, comme bien asseurés en qui avoit courage et vaillance largement, non pas à cheval ceux qui dévoient faire le fait, pour eux enfuir, mais à pied, tout fermes et arrestés et bien arrengiés, hommes d'armes et archers, chascun en son lieu. Or vouloit ainsy l'aventure, ne sçay, qu'entre ces deux batailles avoit des marescages et de mauvaises eaues par lesquelles, sans grant péril et à l'une puissance et à l'autre , mal'' se pouvoient joindre et entre-assembler, excepté que par orgueil d'un costé et d'autre ils pouvoient mouvoir escarmouches les uns sur les autres et monstrer leurs courages sans venir h autre effet ; dont pluseurs en y eut de faites en celle heure, bien fières toutesvoyes ; mais Françoys voyans que jà estoit tard et que de vivres estoient en grand danger pour la nuit, cryans et huans après leurs ennemis, despitement tournèrent bride et partirent ; et non ayans puissance de pux entretenir ensemble, prist chascun son chemin devers sa garnison en diverses routes, et chevauchèrent

toute nuit jusques venir en lieu de leur retraite; et en point prist fin la haute et grant menace que avoient préparée au duc leur ennemi, auquel demain le matin vint devers luy le conte de Stafort, ensemble le seigneur de Villeby et messire Jehan, bastard de Saint-Pol atout six cens combattans; mais Françoys estans j à partis d'ensamble, sy ne servist de riens leur venue à celle heure. Espoir aussi que Dieu ne vouloit point que autrement en fust , pour préservation de l'une des parties, ou de toutes deux peut-estre, dont les jugemens de la victoire gisent en son secret oîi nul ne peut attaindre que lui seul.

Celle nuit reposa encore à Roye le duc bourgongnon durement en soussy que son honneur n eust esté touché de trop près, d'avoir eu présentation de bataille deux, trois fois en un jour devant luy et non l'avoir réellement livrée à ses requérans ; et combien que chascun lui alléguast raisons et diverses réparations , et monstrast vivement que assez en avoit fait en tout honneur précis, toutes fois par hautesse de son noble courage en qui onques peur n'entra, ne lâcheté, ne se savoit comment pacifier en dedens sa conscience, là où tousj ours malgré luy et à force vouloit bourjonner un remors de soussy et de doute de son honneur blessé, qui luy eust esté plus amer, si ainsy fust avenu, que le pas de la mort. Et moy-mesmes le puis avérer par cas semblable où l'ay vu et ouy eslire le goust de mort premier que porter nulle lésion en son honneur par faute procédée de luy. Sy en fut toute la nuit en dure turbation de cœur; et non merveilles, car plus sont gens vertueux et excellentement doués de Dieu, plus sont leurs honneurs tendres et dangereux à l'encontre de toutes obscurtés, et plus y mettent difficulté à les niaintenir sans reproche, considérans que, si la glace est une fois boutée en un dia-

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mant, comme bel que soit, autrement jamais ne s'en retire (ju'il n'y père ' ; et d'une perle noircie, quel lavement on luy baille, jamais ne retourne à sa première clarté, ny blanclieur naïve. Semblablement ce prince recordoit toutes ces choses à par luy, non pas que la cause y fust telle comme il la doubtoit, ne qu'il en fust à blasmer, mais luy mou voit de perfection et de noble vertu qui estoit en luy, comme un adroit, vray, noble cœur ne pourroit, ne voudroit recevoir, ne porter riens d'ort, ne de vil en dedens son clos, pour ce que ordure et noblesse sont en tout contraires et ennemies natures ensamble. Enfin toutesvoyes par remonstrances des bons et vaillans chevaliers d'emprès luy et par raison propre, il s'en asseura petit à petit et laissa couler les aventures du monde telles qu'il plaist à Dieu les envoyer et se rappaisa de tout.

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