‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 39 sur 86 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Comment le duc de Bourgongnc prist son retour vers ses pays où il estoit durement amé. ■•

Or vint le jour que le conte de Stafort vint devers luy, comme j'ai dit, mais ne vint point à heure de besoing- ; par quoy n'en convient faire longue mention ; mais trop bien du département du duc qui se fît la matinée, Sy faut savoir que au partir de là il alla tout droit vers une place nommée Lagny-les-Castaingniers , que ses ennemis tenoient; et y avoit beaucoup de nobles et vaillans gens dedans, qui moult grevoient ses pays, et entre les autres y avoit l'abbé de Saint-Pharon-lcz-Meaux , frère au sei-

• (Iti'il n'y père, qu'il n y paraisse.

itl CimONlQUE

gneur de Gamaces', et depuis abbé de Saint-Denis en France. Ces gens-cy estoient liants et fiers et rndes à l'henre quant le duc vint devant eux, et usoient de gros langages, comme gens de guerre ont appris, cbascun pour son parti soutenir. Dont il s'ensui que le duc y mist son siège et le continua par l'espace de six jours, au bout desquels il les constraindit d'eux rendre à sa volenté. Et eux reçus en cest estât, tantost en fist pendre une quantité ; et l'abbé de Saint-Pharon et les nobles hommes qui là estoient, bien gens de bien , fit détenir prisonniers ; et la jDlace fît démolir toute jus et raser par terre. Et ce fait, entendu que les jours n'estoient de nuls exploits et les nuits froides et pleines de péril de mort , comme au mois de décembre, prist son retour vers ses pays, et, venu à Arras, rompist son armée et renvoya chascun en sa maison jusques au nouveau temps prochain ; et lui s'en alla en ses pays de Flandres et Brabant ; et le conte de Stafort avecq pluseurs remerciemens s'en retourna en Normandie.

Moult firent grant feste Flamengs et Brabanclions de leur prince retourné sain et sauf vers eux. et le recevant en leurs villes, allèrent au devant de luy à croix et gonplianons, comme s'il retournast d'un royaume longtain, par regard que avoient aux dangers des guerres et des tribulations dont il venoit sauf. Et coustumièremeut durant icelles et tout le temps que eu guerre estoit occupé, les autres fois, jusques en fin de sa vie, les villes de ses pays ordinèrement souloient porter et faire processions pour luy, afin que Dieu le voulsist préserver de mal et

» Sur Philippe de Gamaches, voyez VIItxMre de Charles F//, pf"" M. Vallet de Viriville, I, p. 301.

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d'encombre. Et n'ay vu prince de mon temps de telle délection à son peuple, ne si cordialement aimé et douté, comme estoit cestui ; car , sans propres vertus et mérites dont il estoit plein, il pouvoit prospérer et fructifier en la très-charitable et soingneuse déprécation de ses sujets qui journellement y labouroient et veilloient ; non obstant que luy seul tira plus de bien et d'argent d'eux durant sa vie que tous les autres ses devanciers ensamble, de trois à quatre cens ans de devant luy, non pas par tyrannie, non pas par rappine, ny par voye d'extorsion, mais par amour et gratuité procédant de ferme dilection à luy; pour ce que begnin estoit, doux et humain en communication avecques eux en temps de paix ', et en temps d'estrif avec quel-

' En 1437, un conseiller flamand osa proposer au duc de Bourgogne un nouveau système de gouvernement qui, en limitant l'autorité du prince, lui eût assuré le plus solide appui, l'amour du peuple.

'< Monseigneur, disait-il au duc de Bourgogne, vos faits sont trop

« dangereux On parle étrangement sur votre personne et sur votre

« gouvernement Il faut que vous vous consacriez avec zèle au gou-

« vernement de vos pays, que vous preniez vos faits à cœur, que vous « vous mettiez à raison, que vous modériez vos largesses, que vous

« corrigiez votre légèreté Tous vos sujets font des vœux pour que

« vous vous gouverniez selon la raison, que vous n'accabliez plus vos <■ peuples de tailles et d'exactions, et que vous supprimiez vos dépenses « frivoles et superflues. En vous conduisant selon la raison et la jus- <■ tice, vous acquerrez meilleure renommée que vous n'avez à présent, i< le peuple mettra sa confiance en vous, et vous courrez compter sur « lui. ..

L'auteur de ces remontrances s'excusait de parler ainsi, « estant « personne de petit estât et peu garni de sens et d'expérience, » mais il se croyait tenu, comme humble et loyal serviteur du prince, de se rendre utile autant qu'il était en lui, et il étudiait jour et nuit les meilleurs moyens de remplir ce devoir.

Selon son opinion, il était urgent que le duc de Bourgogne rétablît la paix entre la France et l'Anglpterrc, qu'il apaisât ses sujets mécontents, qu'il aff'ranchît l'agriculture du pillage des gens de guerre, qu'il ranimât le commerce et qu'il arré^tât avec la môme énergie les passions auxquelles s'abandonnaient les grands et celles qui déj;i entraînait^nt

iU CllROMOUE

qu'un, prince redoutable moult et animeux pour les deffendre. Dont , qui vou droit voir à la monte des sommes recueillies à son profit depuis son règne, est de très-grosse extimation; qui toutesvoyes, ou la plus part, fondirent en la malédiction des guerres çà et là maintenues par luy, ou par nécessité du bien publique, ou par utilité aucune

le peuple; a car si convoitise est entre les g-rans et puissans hommes, « encore est-elle plus entre les populaires. »

Cinq années plus tard, celui qui avait donné ces conseils, remarquant que rien n'était corrigé, ni dans les abus, ni dans les dépenses, fît parvenir au duc de nouvelles remontrances. Cette fois, il crut devoir découvrir davantage la pensée à laquelle il obéissait, et, après avoir énuméré les tristes conséquences de l'autorité absolue, il n'hésita pas à proposer rétablissement d'un gouvernement constitutionnel et représentatif, afin de donner, dès le quinzième siècle, à la Belgique cette unité forte et prospère qui, longtemps encore, devait se dérober à ses espérances, au milieu des désastres des guerres et des révolutions.

La première mesure à prendre est la couA-ocation des états, d'après l'ancien usage du pays. Le duc leur annoncera que désormais il ne prendra plus les armes si ce n'est de leur avis. Il leur fera aussi connaître qu'afin d'acquérir la grâce de Dieu, qui tient les victoires dans ses mains, l'affection de ses sujets, plus nombreux que ceux d'aucun autre prince, et cette bonne renommée qui étend son utile influence jusque chez les nations étrangères, il a résolu d'assurer à ses peuples un gouvernement régulier, juste et clément ; car « la plus belle offrande " que prince puet faire à Dieu est de gouverner le peuple qu'il a de- " soubs luy en raison et justice droiturière. » C'est ainsi qu'il deviendra le plus aimé, le plus honoré, le plus redouté de tous les princes chrétiens, et c'est surtout à ceux qui, comme lui, ne connaissent d'autres juges que Dieu et leur conscience, qu'il appartient de donner à tous l'exemple de bien vivre. Le duc promettra donc aux états qu'il vivra « par autre manière qu'il n'avoit vécu jusque-là, » et qu'à l'avenir, il se gouvernera par conseil eslu. » Tout ceci, le duc le jurera sur sa parole de prince, et afin que cet engagement soit plus solennel, son serment sera publié dans toutes les villes du pays.

Qu'est ce « conseil eslu », par lequel se gouvernera le duc? Ici nous ne rencontrons que des lumières insuffisantes. On appelle les membres du « conseil eslu » des gens notables, des preud'hommes de bonne renommée et conscience, et bien qu'il soit fait allusion à la part que le duc prendra à leur choix, on ne peut s'empêcher d'y voir les représentants permanents des états. Chargés de la vaste mission de surveiller

DE CIIASTELLAIiN. Wi

autre part, comme en bien esiiluchant sa légende clèrement se trouvera tout par tout, qui peine y voudra mettre à le querre. Sy ne furent ses pays jamais dénués, pourtant , ne de riens plus rés de près que n'avoient accoustumé ; mais les maintenoit fertiles et abondans, riches et drus autant que onques paravant, et les outrepassés en

l'aflministration, la justice et les finances (les dépenses du duc d.; Bourgogne devaient être réglées par un budget), ils ne prendront possession de leur charge qu'après avoir juré qu'ils ne feront rien ni par flatterie, ni par crainte, ni par dissimulation, et que, dans tous les cas, ils diront franchement au conseil ce qu'ils auront « sur le cœur, selon « leur conscience et opinion. » Le duc leur reconnaîtra ce droit de parler librement, fût-ce « contre son affection, » fût-ce « contre son plaisir.» car « il luy plaist que vérité, justice et franchise aient autorité en dé- « boutant flatterie, convoitise et rapine. »

Voici comment notre anonyme, après avoir justifié son système par les détails les plus intéressants, apprécie cette réforme à jamais digne de mémoire, qu'il appelle « la nouvelle ordonnance, » à partir de laquelle le duc .( se mettra à raison et se délaissera de ses volontés. »

« S'il sembloit à mondit seigneur le duc que de conduire son fait « par conseil fust servage et amenrissement de son autorité, il ne le « doit ainsy entendre, car vivre vertueusement et sagement n'est pas « servage, mais franchise et liberté. Toutes les bonnes ymaginations « et mouvemens proufStables qui lui vendront au-devant, seront par « conseil de preud'hommes avancés, amendés et mis par bonne sa- « gesse et pratique à exécution, et par contraire, par conseil sera des- « meus et advertis du mal qui s'en puet ensuir... La vérité est telle « qu'il sera plus honnouré des sages et vaillans, amé de ses subgès et « secouru par eulx a tous ses besoings et cremu de ses ennemis cent « fois que de vivre volontairement en grans beubans, une fois faisant « justice et usant de conseil, et l'autre non ; car en telles seignouries « muables et volontaires, nul no s'ose asseurcîr, mais vivent tous les .' subgès d'un prince en doute et suspection, en Inquelle ne peut avoir

« parfaite amour Après la grâce do Dieu, la vraie seureté et def-

« fence à mondit seigneur est en ses subgès, dont il puet avoir les « cuers en se gouvernant par raison et justice.' »

Ni l'une, ni l'autre de ces remontrances ne fut écoutée. La première avait été suivie de près par la grande sédition do Bruges ; la seconde pr«:céda de peu d'années l'insurrection des Gantois.

Je les ai publiées l'une et l'autre, Bulletins de l'Acadi^mie, t. XIV.

félicité (le tous leurs voisins. Par quoy, comme Dieu luy donna grâce d'estre augmenteur et nourrisseur de leur paix , non merveilles si au peuple aussi il donna faveur envers luy d'estre augmenteur de sa substance et l'avanceur de ses plaisirs, comme par loy divine et humaine bontés précédentes se doivent rémunérer par semblables rétributions, mais vuider me convient de ces termes maintenant jusques à une autrefois que plus cause de plus grant titre me conviendra entrer plus parfont, par requeste de la matière qui m'y constraindra , et venir au point qui se présente à mes yeux; c'est Bruxelles, qui le reçut maintenant bien solemnellement en dedans son clos, là où il trouva la ducliesse toute preste de gésir d'enfant, dont on ne faisoit que attendre l'heure du plaisir de Dieu. Laquelle, venue à son cours déterminé, lui délivra un bel enfant masle, le premier que avoit jamais engendré eu trois femmes. Sy furent d'icelui nouveau-né faits les feux en multitude de villes de ses pays, et, souverainement en Bruxelles et par tout Brabant plus que ailleurs, parce que l'aventure leur estoit avenue en leur pays ; et s'en glorifioient moult, disansque l'enfant estoit impérial et digne de parvenir au sceptre du monde, parce que né estoit en l'empire , et- futur duc de Brabant exempt entièrement de la couronne. Or estoit venu es marches de par deçà, comme voyageur, un moult noble et gentil prince du royaume de Hongrie, nommé le conte de CiP, lequel ayant avecques lui quarante gentils. hommes moult honnestes, à la mode du pays, avoit esté à Bruges bonne pièche de temps, et de là, sentant la venue du duc à Bruxelles, s'en vint devers luy , lequel honnorablement le reçut, comme il apparte-

' Ulric, comte de Cillei, frère d'Albert, roi de Hong-rie. Il périt assassiné en 1456.

noit, pour cause que estranger estoit et de longtain pays. Sy vint si bien à point que le duc, soy voyant en nécessité de compère, délibéra de requérir ce noble conte estranger; lequel , après la requeste à luy faite , ne fut jamais plus joyeux, et s'en tint à honnoré grandement ; et devint compère du duc avecques l'évesque de Cambray, seigneur et héritier de Liedekercke et de Lens'. Et estoient marines la duchesse de Clèves sa sœur^ et la contesse de Namur', fille du conte de Harcourt. A cestui baptisement avoit de grandes solemnités et cérémonies monstrées, pour cause que c'estoit le premier né et l'expect héritier de tant de seigneuries et de pays. Par la ville se faisoient convives* et grans conjoïssemens entre les nobles et le peuple et bourgeois. Sy faisoient joustes, riches et pompeuses, et s'efforçoit chascun à faire feste et solemnité du nouvel héritier, lequel, par singulière affection du duc et de la duchesse, fut nommé Anthoine, et ainsi ne porta point le nom du parin estranger. Cestui Anthoine n'estoit pas toutesvoyes vivable longuement, mais trèspassa dedens la mesme année, dont multiplia autant de tristeur à le perdre comme grant joye s'estoit démenée en l'avoir acquis'.

• Jean de Gavre. Il mourut en 1436 ou 1438 au château de Liedekerke, et fut enseveli à Cambray dans la même tombe que ses frères immolés à la bataille d'Azincourt.

2 Marie de Bourgogne avait épousé en 1406 Adolphe IV, duc do Clèves.

2 Jeanne d'Harcourt, comtesse de Namur. Elle écrivit un livre sur le cérémonial des cours, qui est cité par Aliéner de Poitiers.

* Convives, repas, festins.

« Antoine, fils aîné du duc Philippe et d'Isabelle de Portugal, sa troisième femme, naquit à Bruxelles le 30 septembre 1430 et mourut le 5 février 1431. « Et quand les nouvelles en furent portées au duc de '< Bourgogne, il en fut moult dèsplaisant et dist à ceulx qui ce luy " noncièrent : Plust à, Dieu que je fusse mort aussi josne : je me tenroie « bien heures. »(Monstrelet.)

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