CHAPITRE XLL
Comment à partir de celle année les faits du duc Philippe de Bourgong-ne montèrent en gloire, comme d'un véritable Auguste.
Moult EToit eu d'affaires ce haut prince le duc Philippon en ceste année trente de son mariage ' , auquel, selon le proverbe des vieilles qui le treuvent en leur quenoulle, disent aucuns que volontiers advieunent aux nouveaux mariés aucunes adversités. Lequel dit, si vray est, en cestui n'a-il point menti ; car onques repos ne reçut, mais largement tribulations et adversités, comme avez oï. Tant du costé de France comme en Liège et de ses j^ropres sujets et souverainement des guerres de France , il y reçut de gros desplaisirs et beaucoup, en ruine de ses gens, eu perte de ses nobles chevaliers, que morts, que pris, sans autres injurieuses hautaines que ses ennemis françoys luy firent et monstrèrent depuis Compiègne délivrée. En quoy fortune le vouloit examiner, ce sembloit, et essayer comment il s'y porteroit patient , pour tant plus l'eslever dignement après et essourdre en ses vertus. Laquelle chose je dis, pour cause que, de celle heure en avant, tousjours sa vie et sa gloire alloient montant et augmentant de degré en degré, et commençoient à resplendir ses faits et renommée en terre par-dessus tous autres , tant par abondances de grâces et vertus qui se trouvoient en luy, comme par multitude des faveurs de fortune qui se résolvoient sur sa maison, qui seule entre les chrestiennes en ce temps estoit reluisant en fertile richesse et de haute
' 1430, année du troisième mariag'e du duc de Bourgogne.
noble chevalerie, dont nulle autre part ne se trou voit pareille, sans ce que l'abondance des biens y estoit telle que les distribue urs de deniers, ennuyés de tenir argent clos, constraindoient souvent les uns et les autres à venir querre leur dû, les uns pour gages de leur service, les autres pour dons donnés sans requeste. Sy ne se pouvoit pas la maison tant seulement estre nommée riche et plantive, mais court de multitude et d'affluence de toute félicité sans rive et sans nombre, voire si avant que ses hautes abondances pouvoient estre occasion assez d'envie à tout le monde ailleurs, considéré encore les hauts affaires que pouvoit avoir et porta longuement depuis encontre le roy son adversaire, le roy de France, encontre Hollandois, Frisons, Angles en Hollande, en contre Liégeois, Allemans autre part, à quoy il convenoit furnir en tout et non moins continuer son estât, lequel n'alloit point diminuant pourtant, mais croissant tousj ours et multipliant en gloire, en décoration et en toute splendeur ; et là où autres maisons et palais se dévestoient de sens et de stabilité, cesteicy se édifioit de prudence et équité par embas et se paroit en sa sublimité de vertu ; et en dedens elle se présentoit retraite et refuge d'honneur et de savoir, comme vu ay assez que l'honneur et le sens de France y reposoit seul et que les nobles viellars expuls ' autre part y quéroient repos. Considéré en moy doncques meurement le principe de luy tel, le moyen aussi de sa vie, si hautement conduite en stabilité, et le remanant tyré à si glorieuse fin, je ne sauroye mais que dire, fors que Dieu et nature l'avoient voulu bienheurer et multiplier en moult de hautes singularités et grâces, pour lui faire traire et sortir le
Expuls, chassés, bannis.
ISO CHROINIQUE
nom de ce dont ils lui donnèrent la réalité ; c'estoit le nom d'Auguste, qui tousjours a esté trouvé augustant et multipliant en victoires, en conquestes, en successions, en pluseurs oifres et présentations de fortune esmerveillablement grandes, et en toutes singulières et excellentes besongnes. Non ayant seigneurie ailleurs, en cestes-icy l'ont fait florir les influences du ciel, tellement que les régions longtaines du monde et les sarassines voix le clamoient le grand duc d% Ponant, pour la multitude de ses terres, seigneuries et puissances accouplées ensamble, que nul onques prince devant soy ne tint, ne ne submist à sa diction que cestui seul, sans encore le sceptre souverain des chrestiens refusé par luy trois fois, et pluseurs autres espécialités qui l'extolloient et le gloriffioient outre le commun cours et condition de tous autres princes ailleurs. Par quoy, ayant tourné mes yeux à ce, là où Dieu avait eslargi ses faveurs, et tendant à lui donner titres et nom selon le vray de sa fortune, soubs bénigne souffrance et permission toutesfois des autres roys et ducs auxquels je proteste de nulle intention d'injure, ne de rabassement, mais à cestui seul, fondé en cause très-juste et prouvable, ay attribué le nom vray di^ Auguste duc, tant pour ses fortunes et félicités qui tousjours estoient augustes et multipliantes, comme pour ce que, le dernier jour de juillet, au commencement d'aoust', il nasqui en la montance du signe du lyon, dont, et par nature et par propriété du mois et du signe, il se doit et peut nommer Auguste, quant amplement et plainement, autant qu'il se peut en-
' Chastellain contredit ici l'assertion des généalogistes qui fixent la naissance de Philippe le Bon au 30 juin 1396.
Philippe-Auguste, ne au mois d'août 1165, avait dû également, à l'époque do sa naissance, le surnom que l'histoire lui a conservé.
m CHASTELLAIN. iM
tendre, il eu a tiré la signification et la réalité par effet, disant Auguste d'aoust en quoy il nasqui, et Auguste par entendement d'augmenter et de multiplier, comme l'aoust qui rend plénitude et multiplication de biens, là où le signe du lion, qui n'est pas sans mistère, va en sa montance et essource, lequel pareillement de sa propriété et nature, le doue et bienlieure de sa signification; c'est de victoire, de triomphant courage et de belliqueuse condition, par lesquels et en propres vertus et en faveurs et dilections de fortune tousjours il a tournoyé à l'environdece nom Auguste, et finablement tant continué dessus que en esgale mesure, par fortune comme par naissance, il lui a esté dû, et m'a semblé propre de luy attribuer.