‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 41 sur 86 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Comment George escrit et mentionne les louenges vertueuses des princes de son temps, pour attaindre ceux qui ont clèrement vescu.

Afin que ne sois noté de faveur ou de trop légier jugement en propre affection, comme les plus eslites et les plus précieuses pierres se jugent par autres emprès adjoustées, expédient me semble à mettre ici en conte tous universellement les princes ses contemporains et princes du mesmes temps de sa régnation, afin que par regard jette sur tous, on pust venir à élection d'un entre autres le plus cler et lequel seul en son temps, ou à moins son compagnon, a méry' comme autre nul de porter le très-haut et très-substantieux titre d'Auguste, qui des Ro-

» A méry, a mérité.

mains fut attribué jadis aux empereurs, non pas par cérémonies, mais par vraye existence du cas qui estoit, et comme en présent icy appert, et sj peut estre remonstré, le semblable de cestui. Pour venir donques à la distinction des princes, vray est que Sigismond, empereur des Eomains, régna glorieux assez es parties d'Allemagne avec le jeusne eage de cestui, lequel toutesvoyes, de riens augmentant les bornes de son empire, trespassa Auguste viellart en titre commun aux meilleurs ' . Vint après luy le duc d'Austrice, empereur, qui, non bien voulu de fortune en longue régnation, fut précipité en ses bonnes volontés et vertus par pourgettée mort '.Et derrenièrement le tiers Frédéric, empereur, qui, avecques le monde en sa description, n'a pas à paine acquis la grâce d'un homme seul, ains plus tost effacement du titre ancien par son vice, que entretenement d'icelui par vertu ^ Es mesmes marches aussi d'Allemagne, régnoient tous en un mesme temps les ducs Loys, Albert* et Frédéric en Bavière, les ducs Albert aussi et Frédéric' en Austrice, le duc de Saxen % moult nobles et valereux princes trèstous, et bien redoutables, mais non venus à nulle haute singularité de gloire par exception, ne m'ont pu donner nulle chose digne de labeur pour en faire récitation. Sy n'est tant seulement le

^ Sigismond, marquis de Brandebourg, empereur en 1411, mort au mois de décembre 1437.

2 Albert d'Autriche, couronné le 27 juin 1438, mort le 27 octobre de l'année suivante.

' Frédéric III, élu empereur le 2 février 1440 ; il mourut après un règne fort long, mais peu glorieux, le 19 août 1493.

* Albert le Pieux, duc de Bavière, 1438-1460.

5 Albert VI, mort en 1463, et Frédéric III, mort en 1493.

* Cbastellain veut parler de Frédéric II, dit le bon duc de Saxe (1428 à 1464). Il eut de sanglants démêlés d'abord avec les Hussites, ensuite avec son propre frère, Guillaume, landgrave deThuringe.

DE CHASÏELLAIN. 153

jeiisne roy de Poulaine, mort en confliction de bataille encontre les Turcs en l'eage de vingt-quatre ans, lequel, par infélicité de si courte vie, n'a pu parattaindre à gloire de haute fortune'. Ce mesme se peut alléguer aussi de ce jeusne roy Lancelot, roy de Bohême et de Hongrie'. Le duc de Clèves aussi, Adolf, qui sous amie fortune fît cheoir en son glaive les ducs de Mons et de Julliers, cestuy-cy laissié en sa gloire, ne donra point de répugnance à autres plus clers. Non fera son fils Jehan, duc de Clèves, qui multitude de ses ennemis [desconfit] devant Constance; ne nuls aussi des Gueldrois, ses voisins.

Si donques cloant les yeux vers Allemagne, je les réduise sur les Espagnes après, et que je mette en compte le roy don Juan de Castille et son fils^ qui tous deux régnèrent contemporains avec ce duc, qu'en pourray-je dire, ne proférer de vray, sinon que en commune gloire et félicité, comme leurs pères, ils ont maintenu leurs royaumes en commune régnation avecq les autres, jà-soit-ce que le fils derrain régnant, en l'invasion contre le roy de Grenade deux et trois fois s'en fit resplendir hautement , et adjoustant sur gloire de père nouvelle clarté, arafreschisa renommée par singulière œuvre? Si donques maintenant le roy navarois* se présente à ma plume, ses faits, toutesvoyes, ne me causent nulle nécessaire description, sinon qu'en communes affaires et molestes encontre le roy cas-

» Ladislas, né en 1424 (?), mort le 10 novembre 1444, dans une bataille livrée aux Turcs, près de Varna. Cliastellain a déjà fait allusion à cet événement, t. I, p. 25.

2 Ladislas, que Cbastellain appelle Lancelot, roi de Bohême et de Hongrie, mort en 1457, à l'Age de 18 ans.

' Jean II et Henri IV, rois de Castille. Ce fut en 1462 que Henri IV conquit sur les Maures de Grenade, la ville de Gibraltar.

'' Jean II, roi de Navarre depuis 1425 jusqu'en 1479.

telan, il peut avoir obtenu de fortune commune portion, et sy riens de celuy temps ne doit estre de réputation es Espagnes. Le viel roy de Portugal' donques, celuy seul me tire l'affection vers luy ; et viennent ses faits ensonnier les portes de mon esprit par multitude de ses valeurs, qui victeur du roy de Castille en battaille, mena en Barbarie son exercite", là où avecques maintes méritoires labeurs et en multitude de hautes cbevalereuses prouesses, prist la forte cité de Cepte, qui encore aujourd'hui despite les Barbarins, et ne l'ont oncques pu reconquerre en ses mains. Moult estoit preud'bomme cestuy ; et victorieux et bening en belle et vertueuse génération, estmort bienbeuré, glorieux viellart, plein de haut los.

Or , si en Italie maintenant me transporte et enquierre là endroit des régnans, qui y trouveray-je, si n'est Alphonse, roy d'Arragon, lequel, abandonnant propre bé; ritage et pays, comme un Hannibal, persista en longues adverses fortunes, par longs ans, en sa conqueste de Cécille, et pris des Genevois devant Gayette et livré prisonnier au duc de Millau, non desmeu toutesvoyes pour nulle telle adversité, constant persévéra tousjours, et vainquant fortune par diligence, enfin décliassa son ennemy. Renier, dehors de Naples, triomphant victorieux roy, à telle heure que tout le cours de sa vie après il y régna dompteur '. De cestuy en vérité sont hautes merveilleusement les

• Jean I", dit le Grand, roi de Portugal, s'était signalé en 1385 par une grande victoire remportée sur le roi de Castille. La conquête de Ceuta, qui eut lieu en 1415, ajouta une nouvelle gloire à son règne. Antoine de la Salle nous a laissé un récit fort remarquable de la prise de Ceuta (man. 10748 de la bibliothèque de Bourgogne). Il cite parmi les chevaliers de Flandre et de Hainaut, qui y prirent part, Henri d'Antoing, Jacques de Hennin, Philippe et Martin de la Chapelle.

- Son exercite [exercitus), son armée.

^ Alphonse V, roi d'Aragon, porta la guerre dans le rovaume de

splendeurs et de moult clère réputation les magnificences; par quoy titre et siège et gloire en extrémité luy sont dues , comme , en extrémité de dure fortune , il a fait apparoir ses vertus, lesquelles le menèrent à paisible possession de six royaumes augustement maintenus tousjours.

Ne réduiray-je à mémoire aussi les deux ducs de Millau, l'un après l'autre, tous dudit temps avecques ceux-cy? Sy feray certes, ou autrement ne satisferoye à la matière. Mais quant j'ay empris d'en parler, que diray-je de quoy reluist le duc Francisque '? c'est que, tenant prisonniers les trois frères, deux roys et le grant maistre de Saint- Jacques (les roys d'Arragon et de Navarre "), à tous trois leur quitta leur rançon, les délivra de franchise de cœur, et mesmes leur donna avoirs merveilleux au partement, disant que plus estoit riche d'avoir obligé à luy deux tels roys que d'avoir tout l'or de leurs royaumes en son baiP; car d'or avoit-il plénitude, ce disoit, mais de tels acquests nul semblable. Et vrayment si toutes choses doivent estre glorifiées en leur qualité de mérite, ceste hautesse doncques et magnificence de cœur me samble des plus excellentes de tout le temps du monde passé, voire

Naplcs en 1421. Il fit en 1432 une nouvelle tentative pour s'en empnrcr. En 1435, il assiégeait Gaëte lorsque les Génois, portant secours aux assiégés, défirent toute la flotte aragonaise. Le roi Alphonse tomba en leur pouvoir. Ce ne fut qu'en 1443 qu'il parvint ù occuper lo royaume de Naples, au préjudice des droits de la maison d'Anjou.

' François Sforce, duc de Milan, était le fils d'un paysan de Cotignole, soldat de fortune. Il se signala par son courage et sa générosité, mais son fils Galéas, loin de l'imiter, fut l'un des plus odieux tyrans qu'ait connus l'Italie.

- Le roi Alphonse d'Aragon et ses deux frères, le roi de Navarre et l'infant don Henri, faits prisonniers à la bataille navale de Gaëte, en 1435, furent remis par les Génois au duc de Milan, François Sforce.

' En son bail, en sa garde.

pour une seule œuvre, jDOur une seule libéralité faite, dont au remanant n'ay trouvé rien qui soit autre que commun.

Le duc Francisque aussi, combien que en forte labeur et dilig'ence parvenu soit à haute domination, là où toutesvoyes son origine ne correspond à sa seigneurie, ne devra point parattaindre, me semble, à l'exaltation des plus hauts, sans le desrobber autrement toutes voy es en riens de son mérir.

En Grèce aussi, de l'empereur, que diraj-je, sinon que ayant eu long règne en escharse fortune, est mort glorieux viellart en propre infélicité, par martire reçu de l'ennemy de Dieu, au plus haut de son trosne, Constantinoble'? Pareillement et du roy de Cypre, qu'en escriray, fors que, tributaire dehors aux ennemis de la foy, vit serf et compressé mesmes en sa région '? Et affin que ne délaisse celuy de Trapesonde^ si en luy me fusse perçu de haute aucune félicité, certes ne me tiendroye d'en faire due narration. Mais peu aujourd'huy voy resplendir Grèce, qui peu me peut donner ensoinnement de sa gloire. Considérant donques Grieux embruinés ainsi, se vient rameute voir le roy des Escos*, et me semont à estre du compte des loés. Duquel, quant j'ay parcogité la fortune, ne treuve fors que, vaillamment pris et vaincu en bat-

' Constantin Paléologue, dernier empereur d'Prient, mort les armes à la main le 29 mai 1453, lors de la prise de Constantinople par Mahomet II.

^ Louis de Savoie, époux de Charlotte, reine de Chypre, se rendit au Caire en 1459 pour reconnaître la suzeraineté du Soudan d'Egypte.

' David Comnène, empereur de Trébizonde. Il tomba en 1462 entre les mains de Mahomet II, qui le fit mettre à mort.

* Jacques I", roi d'Ecosse, retenu dix-huit ans prisonnier en Angleterre, où il avait été arrêté par l'ordre du roi Henri IV, au moment où une tempête venait de le jeter sur le rivage. 11 fut assassiné par un de ses oncles, le 20 février 1437.

DE CHASTELLAIN. iSl

taille du roy des Angles, Henry, en plus doloreuse infélicité encore longs ans après fut murdry en sa cliamlore par ses subgects. Les roys de Dacie, de Danemarche et de Norwèghe aussi, posé que roj^s sont de terres moult larges, sy reçoivent toutesvoyes sobrement famé de leurs œuvres, car, régnans sur brustes générations et pays, ne trayent que gloire semblable à leur subgects mis en un angiet du monde; dont ne grant bien, ne grant mal ne peut venir au bien publique. Mais si d'une ysle belliqueuse à parler loist et de qui les roys et princes esvanouys du siècle me présentent mainte haute récitation, justement doncques sur Engleterre [loist] de tourner les yeux; et là prenant un seul par nécessité de ma matière, des autres me passeray à légier, comme non y requis; c'est le roy Henry', fils de Henry de Lencastre, lequel, en court régnation , mais dure et confuse pour les Françoys , se acquist longuement mémorable renommée par ses maintes vertus et hauts faits, en batailles, en sièges, en conquestes, en justices et eu toutes curieuses et laborieuses sollicitudes et diligences servantes souverainement à gloire du monde et à régnation en celuy royaume, en quoy son cœur estudioit, plus me doubteroye, qu'à son salut. Cestuy fust ou tyran par crudélité inférée au peuple de Dieu, ou fust juste prosécuteur de son bon et vray titre, à Dieu j'en laisse la distinction ; mais entre les glorieux de son temps, pour autant d'eage que régné a, ne peut que tenir siège avecques les plus hauts, et qu'en celuy temps nul son contemporain ne l'avoit approchié à gloire, bien entendu que tel arbre estoit lors en bourgeon et en fleur, qui depuis a porté fruit, non pareil ailleurs.

' Henri V, le vainqueur d'Azincourt.

ses vices et efféminées conditions , c'estoit sa noblesse qui copieuse estoit et de grant famé avec le père et déboutée toute expulse du temps du fils par affection '. Dont, qui les siens battoit et calamitoit en folie, en folie luy propre a esté battu et mené à ploy de non apprise servitude.

Sj me recorde après du duc Jehan de Bretag-ne ^ ensamble et de ses trois fils, dont les deux, François et Pierre, régnèrent ducs après luy ; desquels, quant sur le père me voudroye poser un petit, qu'en ay-je appris, fors que libéral merveilleusement tousjours, souverainement à aucuns ses mignons cbambriers que souvent reuouveloit, et aux chiefs et capitaines des deux frontières françoise

' Lacune de quelques lignes. Les cinq lignes qui suivent, paraissent se rapporter à Henri VI, roi d'Angleterre.

2 II faut peut-être lire : par affliction.

* Jean VI, duc de Bretagne, mort le 29 août 1442. En 1425, le duc de Bourgogne, pour l'attacher à son parti, lui offrit de lui faire donner le comté de Poitou par les Anglais ou de le demander lui-même aux Anglais afin de le céder au duc de Bretagne. Il proposait à Artus de Richement, connétable de Charles VII, la même charge de connétable « de par deçà » et de plus le duché de Touraine, la Saintonge, l'Aunis et la Rochelle, c'est-à-dire les pa3-s oiî il exerçait l'autorité au nom de Charles VII et dont il lui aurait été dès lors si aisé de s'emparer pour se les attribuer à titre personnel. Trois mille Bourguignons, s'avançant en même temps vers le Berry et vers Charité-sur-Loire, eussent forcé Charles VII à se réfugier dans le Languedoc. Les Anglais du Bordelais eussent, de leur côté, fait un mouvement pour venir en aide aux •hommes d'armes qu'A.rtus de Richement avait en Saintonge. A cette époque, le duc Philippe se disposait à se rendre en Bourgogne, et on lui remontrait qu'il devait « se garder de sa personne » , car ses ennemis, soit sous quelque prétexte de traité, soit autrement, étaient" con- « dus de le destruire de corps». Rien ne justifia ces bruits, et le comte de Richement préféra les bienfaits de Charles VII aux promesses dti duc de Bourgogne (Ms. de la Bibliothèque impér. de Paris, f. fr., 1278. f" 47).

et angloise, par lesquels assis au milieu des deux se comportoit neutre, et de celle heure que toutes les marches d'environ luy estoient en pestilence et affliction, luy seul avecques ses subg-ects demoura paisible et tranquille ; ne mou voit ' guère à nulluy , et de nulluy ne se trouva envahy ; mais gras et replet des biens de la terre, vesqui en aises et humaines voluptés, comme les communs hommes, en quelles il termina tellement eslevé comme méry ^

Vint après luy le duc François % lequel, sans riens adjouster sur le père, fors de faire hommage au roy de sa duché, dont indigné fut de ses barons, après, par diabolique instigation, fit murtrir son frère Gilles volontairement en prison au chasteau de l'Ermine. De quoy, cité devant Dieu dudit frère mourant, se prist à languir prestement après et mourut en quarante jours. Et non ayant hoir masle, vint la succession à Pierre son frère "; lequel, fémenin et non cler guères en nulle réputation, n'a esté guères de long règne. Par quoy Artur de Bretagne' (connestable très-longtemps avoit esté de France et conte de Eichemont), parvint à la duché; lequel, en petite corpulence, avoit flory assez en bonne renommée, comme connestable, mais ratteint des vieux

• Se mouvoir à quelqu'un, l'attaquer, lui chercher querelle.

^ Tellement élevé comme méry, au degré d'élévation conforme à ses mérites.

" François I", duc de Bretagne, mort le 17 juillet 1450 ; il avait fait étrangler son frèro Gilles de Bretagne le 24 avril 1450, et lui survécut donc un peu moins de trois mois.

■» Pierre II, duc de Bretagne, mort le 22 septembre 1457.

'■ Artus III, ducdeBretagne, d'abord comte de Richement et connétable de France. Il succéda en 1457 à ses neveux François I" et Pierre II. Les historiens de la Bretagne racontent qu'il fit hommage de son duché au roi Charles MI en 1458. Il mourut le 215 décembre de la même année.

jours duc, riens n'a fait de singulier, excepté que, contraire de la faveur portée à la couronne de France en temps de son office , parvenu à la duché plainement, en refusa l'hommage au roy , disant : que par amitié, ne faveur envers luy nulle, ne vouloit desfrancir la hauteur de ses pères si longuement maintenue en liberté, non ohstant que luy-mesmes, comme serviteur du roy, paravant a voit aidé à mener à celle loy son nepveu le duc Françoys.

Quant j'ay circuy donques toutes les régions chrestiennes, fors celle de France, là où naturellement doit estre le trône des gloires et honneurs mondains et dont les hauts princiers anciennement resi:)lendoient par l'univers siècle devant tous autres, maintenant, par regard à leurs nobles personnes, loist bien avoir l'œil aussi à leurs clartés, comme à ceux qui en longue contraire et marastre fortune ont pu clarifier moult et faire resplendir leuns vertus parce que nécessité les y constraingnoit et que le bras de Dieu, par correction, ce sembloit, leur envoya en ce temps tous les jours nouvelles afflictions (non pas que je le ramentoyeen leur repreuve, ne par joye qui m'en est prise, mais en vraye condoléance de leur souffrir et à leur propre très-haut mérie exaltation). Desquels, en gardant l'ordre selon leur estât, il sembleroit que je devroye mettre le roy au front tout premier ; toutesvoyes , tendant à clore toute la splendeur des autres en sa personne à luy seul, je luy garde le derrenier lieu.

Sy me vient premier en mémoire le roy Loys de Cécille ' , frère à Eenier et à Charles d'Anjou ; lequel, non guères cognu en France par aucuns grans faits y soustenus, régna en Naples puissamment assez à la nature du pays ,

' Louis III, fils de Louis II et d'Yolande d'Aragon. II épousa Marguerite de Savoie et mourut en 1434.

mais ne fut pas de longue régnation, par mort qui le prist en moyens jours. Sy devoit succéder après luy Renier, duc de Bar, son frère '; mais desconfy en une bataille que mou^ voit encontre les Bourgongnons , fut prisonnier à celle heure à Dijon; par quel empeschement et que ne pouvoit trouver sa preste délivrance, fut reculé beaucoup et tardé de sa succession, dont onques puis ne fut que le cœur ne luy fust gros à l'encontre de son détenteur \ Mis en ostage toutesvoyes ses deux enfans, s'en alla vers Naples, là où trouva faveurs et contrariétés meslées ensemble, entre lesquelles il faisoit estroit et dur à riens conquérir de g*rant ; car avoit le roy d'Arragon moult fier et puissant contre luy,

* René d'Anjou, dit le Bon roi René, plus connu par ses poésies que par ses guerres. Il fut fait prisonnier à la bataille de Bulgneville, le 2 juillet 1431, par un petit compagnon de Hainaut, nommé Martin Finart ou Frinart. Celui-ci reçut cinq cents livres et fut nommé bailli de Notre-Dame de Halle. Monstrelet émet toutefois un doute sur la légitimité de l'honneur et du profit qui lui en revint.

* René, retenu longtemps prisonnier au château de Lille, fut rendu à la liberté le 28 janvier 1436. Il écrivait dans sa captivité :

Celluy qui a fait cestuy livre, N'avoit guère à besongnier ; Sy amoit bien à estre délivré.

Mais, quoi que dise Chastellain, le bon roi René ne garda pas rancune au duc de Bourgogne, car il le célèbre, dans un de ses poëmes, comme l'un des plus illustres serviteurs du dieu d'Amours :

Je*Phelippes de Bourgongne, tel est mon nom tenu, Qui en amer me suis tout mon temps maintenu, Où le dieu d'Amours m'a doulccmcnt soustenu; Mais en a iin luy est de mon fait souvenu, Dont force m'a esté que je soye venu Vers luy comme son serf, lequel m'a retenu Et pour ce que je sçaj', par estre combatu Des batailles d'Amours, que j'ay esté vaincu En plusieurs nations, où me suis embatu. Je me suis en présent au dieu d'Amours rendu. [Livre du Ciier d'amours espris.)

qui conteudoit au royaume et lequel, après, par longue persévérance en labeur, l'en déjetta victorieusement; non pas que Renier ne fust un vaillant prince oultre-bort et un très-courageux chevalier ; mais non bien voulu de fortune en ceste partie, ne luy pouvoit résister. Sy retourna en France, là où grant terrien estoit , et vivant patient en son décbas, se parmaintint prince curieux de moult de singuliers cas touchant édifices, pompeusetés, festes et tournoyemens, es court plantureuse selon luy ; et mettant l'attente de la couronne en la main de son fils duc de Loraine, continua sa vie par deçà telle et à telle gloire que traire s'en pust. Sy vient après Charles son frère, conte du Maine', lequel très-sage prince et bien éloquent se maintint tousjours emprès le roy, duquel moult demoura privé toute sa vie. Moult estoit large cestui et libéral en ses jeusnes jours; achetoit gens renommés à poids d'or, et sans les avoir vus, leur envoyoit les coursiers et les mules et deux mille escus; avoit toutes let^ belles gens d'armes du royaume à son mand ; voloit de la plus haute esle en tout temps emprès son maistre ; gouvernoit et régentoit tout. Moult aimoit livres et belles doctrines, et mist grant peine à les acquérir. D'amour estoit curieux moult , et n'y espargnoit chevance ; mais marié devint résolu beaucoup et plus contretenant ; grâce luy donnoient aucuns d'estre peu affecté aux Bourgongnons par douleur de son frère le roy infortuné en sa main. De celuy d'Orléans ^ me remembre maintenant aussi,

• Charles, comte du Maine, mort en 1472. Son fils Charles fut l'héritier du titre de roi de Sicile. Sa fille Louise épousa le duc de Nemours, et elle mourut de chagrin après le supplice de ce prince.

2 Charles, fils de Louis duc dOrléans et de Valentine de Milan. Poëte plus élégant que le roi René, il ne fut ni moins malheureux, ni moins insouciant.

de quoi la lueur ne doit estre celée, ne que des autres. Cestuy, riche assez des biens du décès de son père, demoura povre beaucoup de bonne fortune, car en trois ans [eut] dissipés et fondus en la main, que de luy, que de ses frères, vaillant bien dix-huit cens mille escus, par maintenir querelle contre le duc Jehan de Bourgongne, dont il se trouva au bout de pouvoir. Par crue encore de plus grant malheur, fut pris en la bataille d'Azincourt, mené en Angleterre jeusne frès chevalier, et tiré après par long décours d'ans, tout gris viellart. Cestui, mort en mémoire de ses plus prochains, par compassion de son adversaire, le duc bourgongnon, fut tiré hors de prison, marié à sa niepce, et secouru de grans biens; lequel, venu en France, vivoit et temporisoit avecques les autres, peu empeschié toutesvoyes de grandes besongnes et de commune auctorité es royaux affaires. Le mesme auques près se peut alléguer du conte d' Angoulesme son frère ' , lequel détenu gagier aussi en Engleterre , après longs ans y avoir demouré, en fut trait à dangier; dont marié après diseteux à la fille du seigneur de Rohan, breton, vesqui à la mesure de sa fortune entre large et estroit, ne estant fort, ne déprimé aussi.

Jettant après mes yeux sur Jean, duc d'Aleuchon% je regarde comment cestuy, de semblable fortune à son père pris à Azincourt', fut pris aussi jeusne chevalier en la bataille à Verneuil, et empeschié du corps par longue pri-

' Jean d'Orléans, comte d'Angoulôme, resta en Angleterre comme otage, de 1412 à 1444. Il épousa Marguerite de Rohan, fille d'Alain, vicomte de Rohan et de Marie de Bretagne.

2 Jean II, duc d'Alençon, né en 1409. Il fut condamné deux fois h mort, sous le règne de Charles "VII et sous celui de Louis XI.

' Jean I", duc d'Alençon, ne fut pas pris à Azincourt : il y succomba les armes h la main.

son, fut déboutté aussy par fortune de guerre de possession paternelle, dont, après, venu à délivrance, luy convenoit vivre moins relu3^sant, le plus povre de France. Toutesvoyes entre les royaux estoit le plus nettement accompagné et le mieux payant en sa dure et escharse fortune. Longuement s'exercitoit es faits de la guerre, dont il estoit au milieu ; au plus parfont, s'embrouilla avecques le duc Charles de Bourbon , pour le dauphin encontre le roy , dont l'appaisement fut fait à bien dur. Et la seconde fois, pécha arrière en lèse-majesté, cedisoit-on. Dont pris à Paris et tenu en prison bien l'espace de deux ans, fut mis en la sentence des pairs à Vendomme, et combien que envys récite l'infortune d'un si haut homme, pour attester vérité, toutesfoys faire le convient. Mais pour luy donner espargne du plus, je veuil produire le duc Charles de Bourbon ' , le plus agile corps de France et le plus spécieux en son temps; lequel, par fiction qu'on peut faire des choses non vues, pouvoit estre jugé un Absalon, un autre troyen Paris. Grant terrien estoit cestuy compétamment et moult donné aux aventures de la guerre, là où, conduit de fortune moyennement, parattaignoit à moyennes fins. Au plus haut de son effort toutesvoyes et de sa gloire, rebouté fut durement du duc bourgongnon et compuls de venir, à genouil ployé, devant luy comme le plus foible, dequelle racine bourgeonna après la paix entre le roy et le duc bourgongnon faite à Arras. Maria son fils à la fille du roy ; maintint ses pays nets assez et paisibles, se mesla une fois d'un brouillis d'entre le roy et son fils , dont suspect vesqui tous ses jours; mais corrigé de Dieu

' Charles l", duc de Bourbon, mort en 145G. Il laissa un grand nombre d'enfants, parmi lesquels il faut citer Louis, évêque de Liège, et Isabelle, seconde femme de Charles le Hardi, duc de Bourgogne.

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