‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 43 sur 86 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Comment Georg'e descrit icy les caractères des deux princes principaux de ce temps, le roy de France et le duc de Bourgongne.

Or me pardonnent Françoys et Bourgongnons : s'il leur plaist, escoutent et entendent celuy qui regarde, ne à envie, ne à partialité de nuluy, ne à complaire, ne à desplaire, en proférer ce que vray est en soy. Prennent ce qui est glorieux et louable ceux à qui il compète ; et ce qui est de meschief et de défection à deux lez, soit oï patiemment, car gardant balance droite à tous deux, à tous deux garderay équité et faveur en jugement, non pas par définitive sentence dont je désire à estre cru, mais par opinion tirée de plusieurs argumens qui jusques en la fin du monde donneront occasion d'en parler à autres.

Là où peur aucunement et soussy m'aherdent en l'entreprendre, pour cause d'estre noté de trop de faveur ou de hayne, ou d'estre trop légier en jugement, ou trop affecté en propre opinion, toutesvoyes, selon que le temps me présente les choses aujourd'huy et que les personnes aussy me donnent à cognoistre par leurs faits leurs natures, aussy, selon ce, en droite ligne de vérité, comme je voy et cognoy et que longuement ay vu et expérimenté les vertus, les opérations etles fruits de tous deux, pour venir à la fin où je tens, leurs deux gloires mettray en description, afin de souffrir à l'affection de cliascun, là où sa nature lepourroit traire, par élection ou par cler jugement à le vaincre mesme et condamner en son abus , protestant

toiitesvoyes, pour cause des immortelles envies du monde, entre lesquelles entrebouté, de légier je pourroye estre foudroyé , que toutes les deux personnes me sont en égale affection. Dont, si l'une a plus gloire et moins vices €t l'autre plus vices et moins gloire, ou tous deux ég'aux, sy n'est-ce pas que hayne ou faveur m'ayent commu vers nul l'une emprès l'autre, afin que par toutes deux estre regardées songneusement, on puisse cognoistre et juger distinctement de leur précellence, qui passe et qui non, ou si tous deux sont en une équalité de splendeur, ou si tous deux siéent et peuvent attaimlre à une différente. Par quoy la clause de mon titre, là où je mets l'Auguste duc, peut estre confirmée ou reboutée justement, par trouver autre son consemblable ou meilleur , combien toutesvoyes que par alléguer un roy Auguste, cela ne me peut raser mon article, quant seulement je ne l'entens à proférer que ' entre les deux si plus haut ne peut.

Cestuy Charles donques septiesme, de qui les histoires, entre les autres ses devanciers, sont à esmerveillier, pour les choses qui en son temps furent inopinables, à proprement le descrire au vif, selon que nature y avoit ouvré, n'estoit [pas] des plus espéciaux de son œuvre, car moult estoit linge ' et de corpulence maigre ; avoit faible fondation et estrange marche sans portion ; visage avoit blême, mais spécieux assez, parole belle et bien agréable et subtile, non de plus haute oye. En iuy logeoit un trèsbeau et gracieux maintien. Néanmoins aucuns vices soustenoit, souverainement trois : c'estoit muableté, diffidence, et au plus dur et le plus, c'estoit envye pour la tierce; lesquelles toutes trois se déclareront es lieux là où les

' Linge. Sur la .signification de ce mot, voy. t. !"■, p. 210.

matières d'elles-mesmes en donneront à cognoistre clèrement les effets, et desquelles il n'est lieure présentement d'en escrire en général , pour mieux entendre après, savoir et juger des hautes matières qui cherront entre eux, après estre reconsilliés ensamble, où ils sont ennemis de présent, et ne suis venu jusques à leur paix. Par quoy, les vices encore n'ayant point de lieu, il loist bien de manifester les vertus, èsquelles, en clère œuvre de Dieu, il deviendra glorieux par-dessus grant nombre de ses pères, quant de très-povre et misérable commencement il est parvenu à glorieuse fin, là où en très-afluLuente félicité les autres ses devanciers pères sont demourés encrolés ' enmj chemin voires ou menés mesmes en misérable yssue. Or est vray que cestuy roy Charles, en ses jeusnes jours, se trouva infortuné beaucoup et moult oppressé de ses ennemis, tellement que les derrenières bornes de son royaume luy estoient ostées, èsquelles encore fortune luy estoit escharse assez etluy tenoit moult aigre l'esprit par maintes diverses tribulations et adversités tous les jours nouvelles, tant du lez de ses ennemis, Bourgongnons et Angles, qui aigrement le comprimoient, comme de ses propres gens mesmes, routiers, Escots, Espagnols, Lombars, qui dominoient sur luy par haussage ^ En quoy, dévot à Dieu, alors se monstra assez patient, mais corrigé, peut-estrede lavolenté de Dieu, d'aucuns ses délits. Longuement toutesfois Dieu le souffry et l'abandonna en ceste affliction. Par quoy, ses jeusnes jours venus après à meur eage soubs agùe et estroite povreté, debvoient devenir pleins et dignes aussi à recevoir en montance de règne plus grande complication de

EncroUs, embourbés.

Haussage, nrrogance.

biens méris , comme il advint ; car de celle heure que Dieu mitigea le cœur de son adversaire envers luy et le tira jusques à la pardonnance de son injure, tousjours depuis de degré en degré, par succession de temps, il commença à florir et à prospérer en ses faits, commença à fructifier en ses labeurs, et qui premier ne sembloit que un tronc sec soubs une langoureuse escorce tempestée et battue, devint un rameau flory précieusement et fueillu soubs un ryant soleil favorable. En quoj bien à noter fait que le principe de sa félicité et acquise gloire luy vint de bénéfice reçu, dont loy de noblesse et d'honneur ne doit ignorer jamais la gratuité sans en estre reprise. Sy est vray aussi que paravant la pacification, il n'estoit vertu en luy qui le pust essourdre ; mais depuis icelle trouvée, n'en avoit nulle si petite aussi qui ne luy rendist fruit, dont, entre les autres par qui plus venoit à prospérité, c'estoient diligence et propre sollicitude de ses affaires, là oii il mettoit cœur et entendement et y appliquoit toutes ses vertus, car venu aujourd'huy par une manière à un tel ou à tel bien demain, estudioit par une autre voye de parvenir à un autre plus grand pour nettoyer son trosne plein de bruynes et y faire rentrer vertu et hautesse jà longuement perdues. A quoy il parvint à la fin plus hautement que pièça n' avoit fait roy, mais non pas tant seulement en clarté de ses vertus , mais par adjoustance aucune de ses vices qui luy rendoient fruit et félicité par inconvénient, comme on pourroit dire que sa malheure et que ceux qui gouvernoient son fait', estoient cause de sa successive ma-

• Guillaume Cousinot accuse aussi les conseillers de Charles VII. Ceux qui étaient en butte aux reproches les plus vifs (ils furent exceptés de la paix d'Arras), étaient Tannegui du Chastel, le président de Provence, Louvet, et le médecin Jean Cadart. Une fille du président de

T)E CHASTELLAÏN. - Î8I

lédiction en salut, entendu que de diverses mains et par diverses natures d'hommes sa gloire a esté bastie et mise sus, et que de sa personne luy-mesmes n'estoit pas homme belliqueux, n'estoit robuste, ny animeux homme pour faire de main propre, ne cherchoit mesme l'estour, ny rencontre, ains, non asseuré entre cent mille, se fust espovanté d'un homme seul non cognu ; mais avoit des grâces à rencontre que de sages et vaillans s'accompagnoit volontiers et s'en souffroit conduire, auxquels par-dessus leurs sens continuellement il adjoustoit nouvelle invention. Par quoy ce qu'il perdoit en vaillance, que naturellement n'avoit de luy-mesme, ce recouvroit-il en sens, de quoy il profiitoit aux vaillans. Et es toit vray semblable que le sens qu'avoit de nature, luy avoit esté renforcé encore au double en son estroite fortune par longue constrainte et périlleux danger de divers cas, qui forcément luy aguisoient les esprits , comme on trouve des Romains qui jadis , au temps qu'ils avoient plus d'aifaires et impugnations , ils estoient les plus vertueux des autres ; mais quant paix leur donna occasion de oysivetés et voluptés, nuls au monde plus vicieux. En quoy fait à entendre que les estroites fortunes clariffient les humaines vertus, et les comblées et voluptueuses les endorment et amortissent.

Mais pour donner à entendre comment par inconvénient de vice, comme j'ay dit, il parvint à amendement de ses besongnes qui estrangement souvent.... ', savoir faut, comme il a esté dit, que moult estoit de condition muable,

Provence, la dame de Joyeuse, était la favorite du roi. Quant à, Jean Cadart, il avait, malgré la pénurie du trésor, réuni vingt-cinq à trente mille écus, somme énorme pour ce temps-lù.

» La phrase est incomplète dans les manuscrits d'Arras et de Florence.

mil. tr. 12

ce roy ; dont, à cause de tel accident, esclieurent aussi fréquentes et diverses mutations entour de sa personne, et se formoient ligues et bandes contraires entre les curiaux', pour, en reboutement de l'un l'autre, parvenir à autorité; en quelle manière de faire, chascune des parties veilloit tousjours et estudioit en faire quelque chose de grant, le régnant pour demourer en grâce , et le contendant sur l'espoir de parvenir. Et ainsy, de deux envies contraires tendantes à fin de vertu, naissoit tousjours une œuvre de fruit au nourrisseur : c'estoit le maistre, lequel par subtil regard que avoit à leur faire, les souffroit convenir toutes deux et en prist le proffit. Or avoit de condition qu'en terme de temps, quant on s'estoit bien haut eslevé emprès luy, jusques au sommet de la roue, lors s'en commençoit à ennuyer ; dont, à la première occasion que pou voit trouver aucunement apparente, volontiers les renversoit de haut à bas, confusément toutesvoyes. Par quoy autres ayans labourés en longue contendance dehors l'huys et parvenus à nouvelle grâce, parvinrent aussi à nouvelle exaltation longuement pourjettée lors, ou par espoir qu'avoient de demourer plus ferme que leurs devanciers, travailloient aussi à plus hautement déservir leur régner par haute œuvre, et de fonder leur longue durée en multitude d'utilités rendues; lesquels, après avoir régné une espace aussi , et que tiré avoit du ventre ce qui y estoit, néan-

1 Curiaux, gens de cour. Ce mot était pris souvent dans une mauvaise acception au xv* siècle :

Qui ne scet feindre son penser, Qui ne scet braire ou hault chanter, Qui ne scet son maistre flatter, Qui n'aprent à dissimuler.

Qui n'apprend à faire le sourd, Il n'a que faire d'estre à court.

moins à telle occasion comme les autres en soudain sursaut se trouvoient enverséset payés du mesme salaire dont autres leur avoient esté miroir. Et ainsy du second au tiers, du tiers au quart, du quart au quint, jusques enfin dura ceste continuation et manière de faire tellement qu'en la parfin sa gloire et son règne entre toutes ses besongnes se sont trouvées au plus haut de la roue par pièces et parties de diverses gens ainsi rassamblées et cousues ensemble, jusques à soy trouver plus cler et plus glorieux que pièça nul autre, voires par la vertu souverainement et estudie de ses gens, tels que dessus, qui, jour et nuit, à intention de privé bien avec le sien , y labouroient et veilloient, et luy pratiquoient ce tout à quoy il parvint, moitié par engin, moitié par force et par avis, jusques à expulser entièrement les Englès deliors France partout , réservé Calais, et d'estre cremu et redouté en tous ses environs. Dont, ainsi qu'estoit abbuvré * et expert de tant de diverses conditions d'hommes, et que clèrement percevoit qu'en diverses gens avoit diverses propriétés, et plus en deux que en un et en dix qu'en trois, finablement, luy qui estoit renouvellant volontiers et assavourant le fruit qu'il en pouvoit traire, en devint si duit que de toutes qualités en quoy hommes pouvoient servir, il en tira à luy les plus excellens, et, selon leur vocation, chascun en son estât, les employa à utilité telle que leur séoit, l'un à la guerre, l'autre aux finances, l'autre au conseil, l'autre à l'artillerie et à diverses diligences et propriétés rendans fruit, comme pluseurs hommes ont différentes inclinations et grâces de Dieu, que ce roy-cy recueilloit toutes, et lesmist en œuvre, et fist chascun vertueux, en la propriété qu'avoit, estre

' Abbuvré, abreuvé.

instrument pour ouvrer et forgier en la montance de sa gloire. Dont enfin, par la grant distincte cognoissance qu'avoit des uns et des autres, et parce que sur toutes choses avoit son regard, également sur les fautes aussi comme sur les vertus, lestât autour de luy devint à estre si dangereux que nul, tant fust grant, pouvoit cognoistre à peine là oîi il en estoit, et se tint ferme chascun en son pas dû, de peur que, du premier mespas que feroit, ne fût pris à pied levé. Etainsymistsus ordre et règle en son royaume, et tenant chascun en cremeur donna cours à justice, qui paravant y avoit esté morte longtemps; fist cesser les tyrannies et exactions des gens d'armes aussi admirablement que par miracle ; fit d'une infinité de meurtriers et de larrons, sur le tour d'une main, gens résolus et de vye honneste ; mist bois et forests murtrières passages asseurés, toutes voyes seures, toutes villes paisibles, toutes nations de son royaume transquilles ; corrigeoit les mauvais et les bons honoroit; piteux estoit toutesvoyes de sang humain et à mort se délibéroit en vis; tenoit heures limitées pour servir Dieu et ne les rompoit pour nul accident; mettoit jours à heures de besongner à toutes conditions d'hommes, lesquelles infailliblement vouloit estre observées, et besongnoit de personne à personne distinctement, à chascun : une heure avecques clercs, une autre avecques nobles, une autre avecques estrangiers, une autre avecques gens méchaniques, armuriers, voletiers', bombardiers et semblables gens; avoit souvenance de leurs cas et de leur jour estably : nul ne les osoit prévenir. Avoit merveilleuse industrie, vive et fresche mémoire; estoit historien grant, beau raconteur, bon latiniste et bien sage en conseil..

' Voleiiers, fabricants de traits d'arbalète, ûg volet, trait d'arj^alète.

Avoit ses jours de récréation aussi avec femmes, par lesquelles il desvoya plus que assez et fut exemple de grant mal et de graut playe en son temps, dont ailleurs sera parlé c^'^-après. Estoit morigéné assez et sobre à table; mais de nul n'y pouvoit estre regardé, souverainement de gens non cognus; car de cestuy-là jamais ne se bougeoient ses yeux, et en perdoit contenance et mangier; et enfin s'en enfelly. Par paroles, descouvroit sa passion par semblant et son semblant par paroles de mesmes. N'estoit nulle part seur, ne nulle part fort, Craignoit tousjours mourir de glave par jugement de Dieu, parce que présent fut à la mort du duc Jehan, qui en partie estoit cause et racine de sa diffidence. Murmuroit fort en l'ordre de la Toison d'or et y meltoit secrètes scrupules; tousjours envis la vit essource en son règne et préjudicia à ses parens qui en furent. Portoit à dur, ce sembloit, le haut vol et règne emprès luy du duc Philippe son parent. Plus alloient avant en eage, plus y sembloit estre ranceur. Ne s'osoit logier sur un plancier, ny passer un pont de bois à cheval, tant fust bon. Toutesvoyes avoit beaucoup de belles vertus, et de petites chétifvetés aussy assez dangereuses. Toutesvoyes, en tel sens et vertu qu'avoit , ensamble l'entremise de ses divers serviteurs forcément, avec le bras de Dieu qui s'y joigny, il fit sa fortune clère et glorieuse, qui en son venir la trouva la plus embruynée qui onques fust. Nettoya Normandie des Angles, les deschassa de Bayonne et de toute Guyenne, les tint dehors depuis triomphamment, entretint ses gens d'armes prests tousjours à combattre, sans foulle du peuple. Mist sus francs archiers en nombre infini '. En toutes choses mist règle et ordre et en toutes

' En l'an XLII furent les francs archiers rais sus, qui fut, comme disent aucuns, la plus riche et moilleuro ordonnance que le roy fist

choses avoit son regart. Cognoissoit tout son estât ; savait ses finances en gouvernement. Envoya son fils en secours du duc d'Austrice encontre les Suisses, qui les fit cheoir en bataille ; mena son ost devant Mets-la-Cité et la composa; soumist le conte d'Armignac et le ploya par force ; le duc de Savoye aussi par puissance ; le duc de Bretagne à hommage, Brief fit tant que tout se ploya devant luy ; et ne restoit riens que le duc Philippon seul dont luy-mesmes en cœur et tous les siens se passionnoient et de la roideur et puissance qu'avoit d'y résister , et qu'en un temps et une région avoit deux puissances, deux gloires et clartés égales et mal compatibles. Dont, pour cause que ployer ne le pouvoient comme ils cuydoient et qu'en luy avoit pouvoir plus que au remanant, de quoy toutesfois il ne cherchoit que à estre ami et serviteur, là où

oncques pour tenir justice, car ces gens d'armes estoient es bonnes villes ou aux sièges là où il plaisoit au roy quand il en avoit affaire, et ne prenoient aux champs, ne aux villes, chose quelconque qu'ils ne payassent. Ainsi de là en avant fu le royaume gouverné, qui moult avoit esté foulé par les escorcheurs et par autres, et fut tenu paisible en telle façon que oncques puis ne fut nouvelle de roberie nulle parmi le royaume. [Chroii. ms. de La Haye.)

Un manuscrit qui a appartenu à Guillaume Hugonet et un autre manuscrit, aujourd'hui conservé à Paris, qui paraît provenir de la maison de Lannoy, renferment cette note qui fut sans doute mise sous les yeux de Charles VII :

« Au royaume de France a svii" mille villes à clochiers, Paris « compté pour vu clochiers, Roen, Toulouse et aultres villes pour « I clochier.

« Or, prenez que la moytié ne baille riens et soit inutile, reste ain- 11 cores vni<= l mille villes. .

« Or, ostez aincores des vin"= l mille villes iiii" l mille, reste aincores <i quatre cens mille. Si chascune ville faisoit i homme d'armes, vous « auriez quatre cens mille hommes d'armes, lesquels ne pourroient ■■ faillir, car i mort, l'aultre seroit tantost mis, et seroient bien payés " et ne debvroient pillier, ne gaster le peuple, ainsy qu'ils font, dont " ne peuvent mais ceulx qui servent ad présent, et ne sont pas payés « communément de m mois pour i an, et pour ce leur faut-il prendre

il devoit, il se coiigréa ' une telle venimeuse envaye contre luy, une telle hayneuse imagination, que là où il devoit avoir amour et fraternité, portange' et secours l'un à l'autre, et joye et exaltation de bien de chascun, froideur et envye entreboutèrent, et distrayans leurs amours de la loy de nature, les appliquèrent à rumeurs et à suspicions reprochables; non pas que le duc s'exaltast riens ou s'enfièrist en sa fortune, ne que la royale majesté ne luy fust révérendée à son appartenir ; mais en manières maintes non tolérables à luy et non pertinentes aussi à estre monstrées à tel qu'il estoit, osoit bien monstrer aussi, quant le cas y chéoit, qu'il avoit bras royde et escliine et qu'il n'estoit homme à estre traité par dur, sans grand meschief. Lors quant on le quéroit par bel et comme il appartenoit, c'estoit le plus humble et le plus léal envers la couronne qui vivoit, et n'avoit si povre en France qui tant se fist petit envers elle, ne si souple que luy. Recognoissoit la gloire' de sa naissance que reçue avoit de son trône, laquelle il

« leur vie sur le peuple, qu'ils nefeissent pas s'ils fuissent bien payés.

« Or, soit avisé que valent les ini<= mille hommes d'armes pour i an.

« I homme d'armes à xv francs par mois vault ix^^ francs.

« Cent hommes d'armes par moys valent xv« francs et par an « xviii mille.

« Mille hommes d'armes par moys valent xv mille et par an « IX" mille.

« Cent mille hommes d'armes valent par an xviii millions.

'( Somme des un" mille hommes d'armes, lxxii millions.

« Et gaingneroit le roy 11"= mille francs, qui vont pour les gages des " officiers.

« Item et ii« mille francs de dons qui se font sur les aides, qui ne se « 1 croient pas.

« Et puis la charge de gens d'armes nécessaires pour la tuition du 0 royaume, l'oultre plus se porroit employer ti soustenir Testât du roy « et do tous nos seigneurs, et viveroit le monde en paix. »

• Il se congréa, il se forma.

^ Portange, appui.

préféroit devant toutes autres splendeurs. Ainsy avoit en luy fierté et humilité, humilité droite, noble de radicale nature, et fierté de toute haute, vertueuse et magnifique promesse qui non tant seulement gisoit en courage, mais en réalité de pouvoir égal au plus haut de la terre. Avoit eu trois glorieuses batailles ce roy contre les Anglois, l'une à Patay, l'autre à Guermigny ' en Normandie, la tierce en Bordelois, là où fina Tallebot. Sy continua perpétuel discord entre son fils aisné et luy, se misrent en diffidence l'un de l'autre ; ne s'y pouvoit trouver union ; moururent froids et séparés l'un de l'autre. Prit alliance ce roy au roy Lancelot de Hongrie et de Bohême, contraire le duc, et lui donna sa fille, lequel, par apparence de vray jugement de Dieu, au temps des espousailles, pour les grans maux qui en pou voient naistre, fut précipité de ses jours. Tint en prison le duc d'Alençon par longs ans ; le fit sentencier à mort par ses pairs à Vendosme. Se fit cognoistre en la mer de Levant, en l'activité de son argentier Jaques Cœur, lequel, en plus haut vol de marchant du monde, fut mis par luy en chétivoison, espars ses biens, clos en prison , rompu en créance , jugé à mort , remis toutesvoyes de crisme en civil, et puis après, eschappant par engin, mourut exilé. Tailloit fort son royaume; tenoit maigres ses hommes; restablissoit paix, mais peu de ruynes; pourveoit volontiers plus aux offices que aux gens, et, en donner, enquéroit de leur estât. Somme toute, dure fortune et jeunesse luy. estoit félicité en meur eage, et la nécessité de sa patience, jeusne, luy estoit nourrechon de sens et Ae grâce de Dieu, viel, par lequel il est parvenu, moitié un, moitié autre, à sa très-haute exaltation, là où

' Lùef! : Formig'ny.

il y a plus de mistère à soy y parmaiutenir sans déclieoir que à y estre monté par labeur, ce que Dieu, j'espère, pour la félicité de son peuple ne souffrira pas, mais amodérera à tous lez les passions et superfluités vicieuses qui pourroient estre occasion de mescliief et dont la condempnation redonderoit [en] eux griefvement et non [en] nul autre ' .

Page 1