‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 44 sur 86 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Comment les gens de messire Jehan de Luxembourg furent desconfits en Laonnois.

Il est bien de mémoire par les choses dessus traitées, comment messire Galovie de Pennensac, capitaine de Laon, ensamble la communauté et gens d'armes de celle ville, moult se penoient à porter dommage es pays de ce duc et de y faire les maux tels que la guerre a en soy, et comment, à ceste cause, le bon chevalier de Lucembourg qui en estoit voisin, moult estoit argué sur eux ; et porta bien à dur leur orgueil, pensant toutes voy es et songeant jour et nuit de s'en venger à son plus bel une fois et de leur serrer la borne, s'il pouvoit, bien aigrement, car envis souffroit foulure qui luy fust moleste, et espécialement en ces marches là où il estoit l'anglet de la forest et le chien au grant collier qui tous les autres mordoit. Pourtant tendant toujours à ses fins, délibéra un jour de faire prendre le fort de Saint-Vincent, qui est assis au dehors de la

' La pourd'aifure de Philippe le Bon manque, et nous lisons dans le manuscrit d'Arras : « Ici/ doit ensuivre celle du duc Phili2)pe que M'' Charles Leclerc a, laquelle il mettra ensuivant. » Il est probable que lo manuscrit d'Arras, aussi bien que lo manuscrit 15813 do Bruxelles, appartient à la rédaction originale do ChastcUain. M. Quicherat a déjà exprimé cette opinion.

ville, assez près des marces ', par lequel il ymaginoit que moult pourroit mettre en oppression les habitans, et finablement venir en la conqueste de la cité entièrement par force ou par povreté ou autrement, car n'estoit au monde riens que tant désirast. Or, est vray que de ce parla à aucuns de ses capitaines et en devisa avecques eux fiablement pour avoir advis de la manière de faire et de conduire ceste œuvre ; lesquels tous conclurent volontiers l'entreprendre et de eux mettre en l'aventure. Sy entreprirent ceste œuvre messire Symon de Lalaing, Bertran de Manican , Enguerrant de Créqui et Engrammet de Griboval, avecques le nombre de quatre cens combattans. Lesquels ayans fait leur assamblée par nuit, partirent à telle beure que devant jour, sans que nul s'aperçut de eux. Vinrent au pied de l'abbaye, dessus le mont de Laon; et là, sans trouver empescbement nul, entrèrent dedens quoyement sans faire bruit, jusques à estre tous entrés et mis ensemble pour faire de la place leur plaisir, Sy entrèrent tous, et incontinent commencèrent à lever un cry pour effrayer les dormans, cuydans bien que jà tout fust leur et que résistance n'y avoit nulle contre eux. Et ce pendant, la pluspart de eux, mal advisés, visans au pillage et à la robberie par cy et par là, et non au péril qui leur estoit près, s'oublièrent en leur maie aventure et se perdirent povrement, car l'effroi fut tantost perçu en la cité de Laon ; et s'esmut horriblement la commune, et messire Galovie vuydant avec eux, ensemble avec ceux de la garnison, erramment vint au secours à ceux du fort, et entrant par la porte de l'abbaye avec ce peuple erragié et démoniaque, ce sembloit, vint férir sur Picars espo-

' Marces, frontières.

ventablemeut de haches et de mâches ' , et commencer à y faire grant tuyson , car estoient trop plus grand peuple que les autres. Or, y avoit une tour grosse là où aucuns de l'abbaye estoient dedens , et s'estoient deffendus vaillamment tousjours dès le commencement contre les entrés, par quoy Picars n'avoient encore pu estre maistres de la place, comme ils eussent esté. Sy leur vint à grant contraire, car ils en perdirent vie etchevance,et en furent vilainement reboutés , non obstant toute valeureuse deffense mise à l'encontre, de messire Symon qui bel chevalier estoit, fort et puissant, et un des raddes de son temps et des autres ; pareillement Bertran et Enguerrant de Créquy, qui tous monstrèrent courage de vaillans nobles hommes , jà-soit-ce que ne leur proffitoit , car deffense n'y servoit à rien en la fin. Sy fut avironné Engrammet de Griboval des bons hommes de la cité qui mortellement le héoient, pour maintes durtés et rudesses dont il avoit usé encontre eux ; lesquels ne tâchèrent qu'à le tuer et d'en prendre vengeance pour tousjours mais. Dont moult se trouva esbahy ledit Engrammet, et voyant le dangier de la mort en quoy il estoit, offry grant finance pour sauvement de sa vie ; mais n'y valu offre, ne nul or, tant fust grant, qu'ils ne le tuassent. Les autres, messire Symon et Enguerrant, qui se combattoient valeureusement et employèrent leur bras en férir et ruer à tous lez, furent menés aussy jusques en très-périlleux destroit de mort; et ne les espargnoit-on ne que les mendres du host^ Lesquels, considérés estre en dangier entre ce furieux peuple, un compagnon de guerre nommé Arquencier, à qui messire

• Mâches, massues, masses d'armes.

' Ne que les mendres du hos(, pas plus que les moindres soldats de l'armée.

in CHRONIQUE

Symon avoit autrefois fait une courtoysie, vint erramment en la deffense du gentil chevalier messire Symon, et g-ettant son baston au-dessus de la teste dudit chevalier, pour rompre les coups de ceux qui féroient dessus , commença à escrier au peuple et les faire cesser de férir, car moult estoit bien de eux, et en estoit cru et amé; et lors leur commença à dire qui c'estoit, et leur prier qu'il luy pust sauver la vie, pour ce que gentil chevalier estoit et homme de grant part; et leur recorda la courtoisie que une fois avoit reçue de luy, et par laquelle il estoit et devoitestre obligé en plus grande, s'il pouvoit '. Sy fut messire Symon sauvé parceste manière, à grant dangier^ toutesvoyes. Et Enguerrant de Créquy aussy. Et tantost après la première fureur passée et que la place estoit reconquise, tout le remanant fut pris et emmené à Laon. Et y moururent environ soixante-dix hommes du costé des Picars, et de ceux

» Une note marginale ajoutée à la chronique manuscrite de La Haye est ainsi conçue : « Ne demoura gaires que ledit Archenciel fut « à une course réservé de mort par ledit messire Simon, bien souve- (1 nant de sa bonté, mais quand le conte de Ligny , qui estoit en per- « sonne à ladite course, sot qu'il estoit encore vif, il jura qu'il seroit « pendu, comme il fut, quoique messire Simon lui requist sa grâce, « dont oncques puis ledit messire Simon ne le volt servir. » Arc-en- Ciel tomba, en 1434, au pouvoir de Simon de Lalaing, pendant une excursion dans la terre de Beaurevoir qui appartenait au comte de Ligny et qui fut pillée par les Français. Le comte de Ligny, furieux, repoussa toutes les prières de Simon de Lalaing et ordonna la mort d'Arc-en-Ciel. Le comte de Ligny passait pour fort cruel. La chronique manuscrite de La Haye, que j'ai si souvent citée, en donne un autre exemple. Waleran de Saint-Germain avait été pris devant Chauny et sa mère avait offert pour sa rançon six mille écus d'or, « mais tan- <' dis qu'elle attendoit la response, on lui trencha le col sur ung hourt « et fut sa teste mise sur une lance et portée à la porte (du château de « Ham) où sa mère attendoit et le corps fut pendu aux fourches. « Quand sa mère vist la teste, elle dit : Or Dieu en soit loés ! c'est le « quatriesme fils que la guerre m'a osté ! »

^ A grant dangier, à grand'peiae.

de Laon le frère du capitaine, nommé Jammet de Pennensac. Desquelles nouvelles et doloreuse aventure le conte de Ligny se mérencolia fort et le porta bien à dur, car il y perdy de bonnes gens beaucoup, et s'en tint à moult ennuyé longuement après.

CHAPITEE XLV.

Comment Mallotin deBours et messire Hector de Flavyse combattirent en champ clos à Arras.

A repos estoit assez ce duc de sa personne en ce tempscy en ses pays de Flandres et de Brabant, quant, pour une grant difficulté mue entre deux nobles hommes de ses pays, il le convint aller en sa ville d' Arras pour recevoir là les deux nobles hommes que j'ay dit, à leur jour assigné par luy, en champ clos, par gage jeté entre eux. Et estoient les parties, un messire Hector de Flavy, bien noble chevalier et de grant part, et l'autre, un escuyer nommé Mallotin de Bours, homme de bonne part aussi, tous deux forts et raddes, et gens de guerre et de fait tout outre. Sy estoit mue la cause de leur gage pour charge d'honneur que imputoient l'un à l'autre; premier Mallotin à messire Hector, car celuy Mallotin estoit venu au duc luy signifier en secret comment messire Hector l'avoit secrètement requis qu'il se voulsist tourner Françoys avecques luy , car ne vouloit plus tenir le party de Bourgongne, et qu'en prenant congé du pays et du party ils espiassent Guy Guillebault ' ou autre grant cadet, et

' Gui Guillebaut était gouverneur général des finances et trésorier de l'ordre do la Toison d'or. Il recevait 150 francs de gages et 50 franca pour ses habits le jour de la Saint-André.

iU CHRONIQUE

l'emmenassent avecq eux pour payer les despens des compagnons. Laquelle chose, quant le duc entendy , et que bien avoit questionné Mallotin de la vérité du cas, moult la tint à injurieuse à l'encontre de luy, et désiroit bien à y pourvoir par telle manière comme le cas requéroit, souverainement de faire saisir ledit messire Hector du corps et de s'assurer de sa personne par prison. Sy demanda à Mallotin s'il ne vouloit point entreprendre l'œuvre d'aller prendre ledit messire Hector prisonnier et de l'amener devers luy ; et Mallotin dit que oui, et que pour cela ne demourroit point, mais le feroit volontiers. Sy luy commanda le duc que ainsy le fist donc. Et Mallotin, soy pourvoyant de gens tels comme luy besongnoient , avecques le mandement de le faire, s'en vint h un village emprès Corbie, nommé Bonnay ; et là, sur la fiance que Mallotin savoit bien que messire Hector avoit en luy, envoya un de ses gens devers luy, qui estoit en sa maison assez près de là, et luy prya que venir voulsist jusques au dit Bonnay pour parler ensemble. Sy y vint messire Hector, pensant à riens qui contraire luy fust, et se trouvèrent ensamble eux deux. Et alors Mallotin , qui estoit accompagné à l'avantage sur messire Hector, mist main à luy de par le duc et le fist son prisonnier. Qui moult esbahy fut? Ce fut messire Hector de ceste main mise ; mais voyant la force et le pouvoir de résisternon estre sien, comme envis que ce fust, prisonnier le convint estre. Et fut emmené à force de gens en la ville d'Arras, là où longtemps estoit en la prison du duc, à bien grans et durs annuys, non obstant toutesvoyes tout grant et diligent pourclias de ses parens et amis charnels, qui moult grant peine mettoient à le mettre sur ses pieds, et à tout le moins de le faire estre en sa justification devant la présence du prince, là où il désiroit à ve-

nir. Lequel enfin y fut mis ; et fut mené en seure main de la ville d'Arras en la ville de Hesdin où estoit le duc pour lors. Et là venu furent mis l'un devant l'autre pour oïr ce que voudroit dire chascun. Lors Mallotin continuant son propos accusoit messire Hector présent luy, comme avoit fait en son absence autre fois. A quoy messire Hector respondy : qu'il n'en estoit riens et que luy-mesmes, c'est-àdire ledit Mallotin, estoit celuy qui ce mesme propos luy avoit mis avant et l'en avoit requis. Et messire Hector soy parant du cas tout et outre, mist ce fardeau sur les espaules de Mallotin qui excuse, ne reparement ne savoit trouver autre, fors de jeter son gage, lequel messire Hector recueilly et le leva. Par quoy , pour mettre à fin leur question qui estoit obscure , et par considération que on avoit des personnes, jour leur fut assigné dedans quarante jours pour faire le devoir appartenant au gage, et de comparoir personnellement tous deux à leur jour en la mesme ville d'Arras, pour faire ce qui appartenoit. Tous deux donnèrent plesges suffisans de y estre et comparoir.

Or estoit venu le jour, le xx" de juin, que ces deux champions dévoient combattre ; et estoit venu le duc à ceste cause en sa ville d'Arras pour estre leur juge, ensamble toute la noblesse de ses pays la plus part, et tant de monde d'autres gens qu'il n'est homme qui le récitast. Les deux champions aussy n'y estoient point défaillans ; mais y estoient venus accompagné cliascun de ses prochains, le plus hautement que pouvoient. Dont, pour faire brief compte, le duc, environ dix heures de matin, monta sur son eschauffaut, accompagné de moult haute et noble chevalerie beaucoup , et là se présenta à recevoir les champions , lesquels estoient logés tous deux sur le marché et

avoient leurs pavillons et leurs chayères armoyées de leurs armes chascun dedens les liches closes. Et par espéclalité sur le front du pavillon de messire Hector y avoit un Saint-Sépulcre, pour remembrance et dévotion qu'il avoit à celuy, pour ce que fait y avoit esté chevalier; et au surplus estoient les armes de ses seize quartiers. Lors fut appelé Mallotin par le roy d'armes à haute voix et semons de comparoir personnellement à son jour. Lequel, tantost après, yssy de son hostel tout à cheval couvert armoyé de ses armes ; et venoient devant luy le seigneur de Charny qui l'avoit en sa conduite ', le seigneur de Humières, messire Pierre Quiéret et pluseurs autres. Estoit armé de plein harnas, l'armet en teste et la visière close. Avoit en l'une des mains sa lance, et [estoit] fiirny de une de ses espées dont il en avoit deux. Et avoit encore une forte et grosse dague pendue à son costé. Et en cest estât, addextré de deux chevaliers qui menoient son cheval par le frain, vint jusques aux lices, là où il se présenta. Et on demanda alors qui il estoit, ne quelle chose il demandoit. Respondy Mallotin : que c'estoit il, et qu'il se présentoit à son jour qui luy avoit esté assigné, à l'encontre de messire Hector de Flavy. Sy fut reçu en la manière qui appartenoit, et tout au dehors des lices luy fist-on faire le serment qui est accoutumé en gage, et le reçut messire Jaques de Brimeu commis à ce. Lequel serment fait, luy fut ouvert le clos du champ, et y entra dedens avecques ses gens ; et tout droit d'une tire s'en alla faire la révérence au duc et soy présenter tout à cheval. Laquelle révérence faite , s'en retourna devers sa chayère et là devant descendy, et tout à coup se bouta dedens son pavillon là où il se reposa. Tantost après

' Le seigneur de Charny estoit un moult bel chevalier et chevaleureux de sa personne. (Olivier de la Marche, I, vu.)

DE CTIASTELLAIN. 197

fut appelé messire Hector de Flavy par le mesmes roy d'armes d'Artoys, et semons de venir à son jour pareillement comme avoit esté son adversaire, Lequel tantost aussy, environ demye heure après, party de son hostel du Heaulme, monté et armé chevalereusement, et embastonné de tels bastons comme il se vouloit deffendre, et accompagné des plus grans vassaux dé Picardie, ses parens; et mené par le frain tout à pied des deux fils du conte Pierre de Saint-Pol, Loys et Thiebault, vint jusques au-devant des lices, là où pareillement fut interrogé qui il estoit, ne quelle chose il demandoit. Et après avoir cognoissance de luy, [on luy] fit faire le serment comme à l'autre. Lequel fait, entra dedens tout à cheval, ensamble avecques luy le seigneur d'Anthoing, le vidame d'Amyens, Jehan de Flavy son frère, messire Hue de Lannoy, le seigneur de Charny, le seigneur de Saveuse , messire Jehan de Fosseux, le seigneur de Crèvecœur , le seigneur de Belloy et pluseurs et grant nombre d'autres grans seigneurs ses parens qui l'accompagnèrent. Lesquels tous d'une venue avecques luy s'en allèrent devant le duc faire la révérence. Et tantost retourna vers sa chayère et entra dedens son pavillon. Et laissa-on aller leurs chevaux. Lors de rechief tous deux ensamble furent menés devant l'eschauffaut du duc, et là, avecques les cérémonies qui y appartenoient, leur fit-on jurer sur le missel chascun que tous deux combattoient à bonne et à juste querelle ; et le jurèrent l'un après l'autre. Et le roy d'armes , par commandement du duc, soy mettant haut sur les quatre cornières du champ, commencha à cryer alors : que tout homme vuidast les lices, sur le hart, sinon ceux qui estoient commis à les garder, et que nul, sur peine pareille, ne fist cry, ne signe pour un, ne pour autre, ne pour nulle rien qui advenist,

et que chascun se contenist sans faire noyse, ne bruit quelconque. Et ce fait, en telle fachon que chascun le pouvoit entendre et oïr, crya de rechief : « Laissez aller les « champions et faites vos devoirs. » A quel cry Mallottin partist dehors de son pavillon tout premier, pour ce que appellant estoit , et messire Hector après, tous deux bien asseurément; et marchans l'un contre l'autre avoient leurs lances enpaulmées; et venus assez près de l'un l'autre les jettèrent tous deux, mais n'assenèrent' point. Donc, quant ce vint à joindre au corps, courageusement commencèrent à pousser de leurs espées l'un contre l'autre par haut et par bas et à quérir les fautes et charnières de leurs liarnas tout partout, afin de venir jusques au nud et au sang traire. Dont n'y avoit celuy qui ne s'en monstrast bien entalenté, car estoient fiers et courageux tous deux et non encore venus à nul avantage l'un sur l'autre, excepté que messire Hector qui quéroit tousjours Mallottin en la visière de son bachinet, par plusieurs fois luy leva la dite visière jusques à voir clèrement le visage de Mallottin ; mais Mallottin, qui estoit radde et appert, petit corps d'homme, mais assez robuste, habilement, tousjours en desmarchant un pas en arrière, la referma à chascune fois en frappant dessus de son espée, dont à la longue on ne savoit comment que la chose en fust peut-estre allée, car moult y chéoit de dangier ; et disoient les aucuns que moult en devoit estre en grant péril ledit Mallottin , et que messire Hector en le poursievant bien raddement en devoit demourer en l'avantage; mais ledit messire Hector avoit un peu courte vue, par quoy l'autre refermoit tousjours sa visière, premier peut-estre qu'il s'en pouvoit

' Assener, toucher, atteindre.

appercevoir. Et alors le duc regardant la vaillance de tous deux, qui estoit fière à tous lez, et que requis estoit aussy à l'aventure d'aucuns grans seigneurs qui emprès luy estoient, que pour l'honneur et révérence de Dieu et pour l'honneur de noblesse, il ne voulsist pas souffrir paroultrer deux si vaillans hommes, qui tous deux l'avoient bien servy et encore le pouvoient faire hautement, et que, considéré aussy que le cas ne tournoit pas directement en sa personne, et n'y avoit nul fait fors que paroles , dont tous deux se purgeoient vaillamment par leurs corps, luy supplièrent , tandis que les autres combattoient, tout humblement que tous deux les prist à mercy. Et le duc, ou de sa propre rachine de cœur ou à leur intercession, sans dire : « je le feray ou non » , jeta une flesche qu'avoit entre ses mains et commanda qu'on les prist sus. De quoy mille cœurs d'hommes, souverainement des nobles, plorèrent de joye, et bényrent la grâce et bénignité du prince qui les avoit pris en leur honneur tous deux , et avoit sauvé de mort et de confusion ne savoit-on qui et de dampnation d'âme , qui estoit le plus grief. Sy furent pris les champions à coup et saisis par les gardes qui à ce estoient commis ; et menés devant l'eschaffaut , remercièrent le duc de sa grâce a genoux en terre, et se paroffrirent à parfaire, s'il luy plaisoit ; mais il leur respondit qu'ils en avoient fait assez et qu'il estoit content de eux ; mais leur ordonna de partir chascun par le bout où il estoit entré et de eux retraire en leurs hostels chascun. Laquelle chose ils firent; et partirent dehors, chascun accompagné de ses amis, comme ils y estoient entrés, mais bien à meilleure et plus joyeuse chière , car estoient eschappés de grant péril et d'un dur destroit. Le lendemain au disner, le duc les manda querre devant luy et les fît seoir tous deux à su

table, messire Hector à sadextre et Mallottin à sa senestre. Dont, après le disner fait, le duc meisme leur commanda que la question pour quoy estoit venu le gage, fust abolie et mise à néant à tousjours mais et que jamais à nul jour à ceste cause ils ne portassent dommage , ne déshonneur l'un à l'autre, ne maltalent, ne encombre, en quelque manière que ce fust, sur peine capitale, et les fit touchier ensemble et pardonner de bouche tout le maltalent que pouvoient avoir et avoient ensemble, tant pour leurs amis, alliés et bienveuUans, comme en leurs propres personnes. Et à tant les laissa, et le servirent, maints ans depuis, tous deux en la manière comme avoient accoustumé par avant.

Page 1