CHAPITRE PREMIER
Cy fait mention comment les Gantois se rebellèrent à rencontre de leur seigneur le duc de Bourgongne, dont en la fin le comparèrent chièrement.
Or, advint qu'en celui temps, ou assez tost après, que l'on comptoit l'an mil quatre cent cinquante et un , pour aucunes demandes que avoit faites le duc de Bourgongne à ceux de sa bonne ville de Gand et au pays de Flandre",
' En introduisant ici fictivement une division du livre III en deux parties, je place dans la seconde le récit de la guerre du duc de Bourgogne contre les Gantois. La première partie, entièrement perdue, contenait le mariage du comte de Charolais avec Catherine de France, la délivrance du duc d'Orléans et son mariage avec Marie de Clèves, la rentrée du duc de Bourgogne à Bruges, le tournoi de Gand, la guerre de Normandie et de Guyenne.
2 Le duc Philippe avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne calamiteux de Philippe de Valois. Il s'était rendu lui-raenie au sein de la collaceâe Gand pour l'obtenir des bourgeois.
« Mes bons et fidèles amis, leur avait-il dit, vous savez tous que dès " mon eniancc j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pour-
iceux de Gaiid moult esmus par grand orgueil et présomption, dirent qu'avant ce que larequeste à eux faite par le duc de Bourgongne, comte de Flandre, leur seigneur, lui fust accordée, qu'ils y mettroient jusques au dernier homme de Flandre. Et de fait furent plusieurs exploits faits sur les gens et officiers du duc, qui le prit très-mal en gré. Sur quoi, pour pourvoir à leurs déloyales et damnables emprises, et pour la grant déloyauté et désobéissance qu'ils avoient faites et toujours de plus en plus s'ef-
o quoi je vous ai toujours aimés plus que les habitants de touteg mes " autres villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de y vous accorder toutes les demandes que vous m'avez faites. Je crois « donc pouvoir espérer que vous aussi, vous ne m'abandonnerez point c- aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point <■ sans doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon ijère à (I l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus; c< ses.joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une ven- 0 geance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglanî;e « guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes <i villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si •I considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi « qu'au moment même oii les combats se poursuivaient le plus viveu ment en France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de " Flandre, prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zé- " lande et en Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saints d'or, que " j'eus grand'peine à trouver. N"ai-je pas dû également défendre <i contre les habitants de Liège mon comté de Namur qui est sorti du " sein de la Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que c( je m'impose chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem <i et l'entretien du Saint-Sépulcre ? Il est vrai que, cédant aux exhor- " tations du pape et du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux « calamités que multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père « et me réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je con- « sidérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets, pendant « la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient subi de « grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il était urgent « de rétablir l'ordre et la justice dans l'administration ; mais les choses << se sont passées comme si la guerre n'avait point cessé ; toutes mes « frontières ont continué à être menacées, et je me suis trouvé, de « phis, obligé de faire valoir mes droits sur le pays de Luxembourg,
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forçoient de faire, comme de prendre, rober, piller et mettre à exécution, et faire mourir les serviteurs et officiers du duc, lui estant averti de ces besognes, tost et sans délai, assembla son grand conseil et tous ses chevaliers, barons et capitaines, pour sur ce avoir conseil et avis afin d'y pourvoir, comme il fit : mais pendant le temps que ces consaux se tenoient en la ville de Bruxelles, aucuns notables hommes de la ville de Gand, par une voie amiable, assemblèrent tous les doyens et hoefmans de la ville, en
'< si utile à la défense de mes autres pays, notamment à celle du Bra- « bant et de la Flandre.
« C'est ainsi que, de jour en jour, toutes mes dépenses se sont ac- « crues. Toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est' plus triste, « c'est que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout « mon pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices. « Je vois avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir « payer les taxes et à émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les « recettes sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avan- <> tage; et je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont « advenues par héritage, car toutes sont également appauvries.
« Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et « pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de « Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et à aventurer ma propre « personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient « devenus indispensables. »
Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le meilleur moyeu d'atteindre le but qu'on devait se proposer, mais cette demande souleva une vive opposition :
Le duc vouloit sur eulx lever Ung nouveau tribut de gabelle Que tous sy vouloient eschever.
Las ! ce n'est pas petite chose Do mettre sus nouvel truaige ; Car es livres n'a texte ou glose Qui le conseille, ne encharge.
Immo de droit sont défendus S'il n'y a cause de les tollir...
(Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles Vil ,
remontrant moult doucement au peuple le danger et péril en quoi ils se mettoient d'ainsi molester et faire mourir les officiers du prince, et encore pis de vouloir ardoir et destruire son pays de Flandre, et lui faire la guerre sans lui faire savoir; que jamais pis ne pourroient avoir fait, et que pour Dieu ils se voulsissent cesser de plus avant aller, ni faire telles rigueurs à l'encontre de leur bon prince, et que de ce qui avoit été fait ils trouveroient manière qu'il leur seroit pardonné, pourvu que plus avant ils ne procédassent d'y aller par telle rigueur ' .
Ainsy comme vous pouvez oyr, iceux notables bourgeois firent tant par leurs belles paroles et remontrances, qu'ils s'accordèrent tous et promirent que de là en avant, ils ne procéderoient plus de aller avant par telles manières qu'ils avoient encommencé, pourvu qu'on leur fist avoir le pardon du prince de ce que fait avoit esté , prians et ve-
• Dans une assemblée tenue à Bruges, Philippe avait fait lire par son chancelier l'exposé de ses griefs contre les Gantois, et il y avait ajouté lui-même les plaintes les plus vives contre Daniel Sersanders qu'il accusait d'exciter leur rébellion.
« Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon « ordre; les choses sont réellement ainsi et Ton ne saurait en douter. « Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais '< ils n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux, mau- « vais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le connais « pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de moi. << Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent : il n'est pas « seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même. N'est-ce pas tou- « tefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu parmi le peu- « pie que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le voulais, ni lui, » ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en défendre ; mais « Dieu soit loué ! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé pour un assassin ; « non pas que je parle ainsi pour me disculper et que je pense devoir « me justifier; mais, sachez-le bien, avant que je consente à ce que « lui ou les siens reçoivent ou conservent un siège au banc des éche- « vins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en mor- « ceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit, il soit « possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire, puisqu'il
qiiérans qu'aucuns preud'hommes fussent eslus et envoyés devers leur prince pour l'apaiser , et tant faire par devers lui que tout ce qui avoit esté fait leur fust pardonné; et promirent d'en faire telle amende que par iceux commis en seroit avisé pour le mieux.
Iceux bourgeois notables ayant ouï la volonté du peuple, de la grand'joie qu'ils eurent, en pleurèrent de pitié et de léesse. Lors tantost et sans délai, pour fournir cette besogne , eslurent et mirent sus une notable ambassade , c'est à savoir le prieur des chartreux de Gand , les trois membres de Flandre et plusieurs députés des bonnes villes et comté de Flandre, et autres gens notables ; lesquels tous ensemble se partirent de Gand et vinrent à Brouxelles en la sainte semaine le jour du bon vendredi. Et là, icelui prieur et tous les autres députés se vinrent mettre aux genoux devant le duc de Bourgongne, et par la bouche du
« est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la situation des « choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué de son office « et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y servir, et je rap- « pellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand. Daniel et les siens « rempliront aisément les fonctions de bailli, d'écbevins et de doyens, « et toutes celles qui seront vacantes plus tard. Daniel, si on le laisse « faire, s'établira seigneur de la ville, comme d'autres ont autrefois « cherché à letre, et mes gens et mes officiers n'y auront plus que « faire, ce me semble. Je vous avertis volontiers de toutes ces choses « qui sont vraies, afin que vous les conserviez dans votre mémoire et « que chacun de vous en avertisse ceux que cela regarde et spéciale- ■< ment ceux que vous entendrez discourir de ces affaires, car ledit « Daniel et les siens excitent chaque jour le peuple et sèment une « foule de mensonges contre moi et mes serviteurs. Je m'étonnerais « fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et appuyer un « homme tel qu'est ledit Daniel, contre moi qui leur ai toujours été « bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous leurs mé- « faits, à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai jamais « fait pour mes autres sujets. »
Ce discours fut prononcé en flamand, et on remarqua que, tandis que le duc parlait, il fronçait vivement les sourcils, qu'il avait longs et épais : ce qui était chez lui le signe de la colère.
dit prieur des chartreux de Gand, fut requis moult fort eu pleurant que pour la révérence de la passion de Notre- Seigneur Jésus-Christ, il lui plust avoir pitié de sa ville de Gand, et que s'il lui plaisoit de sa grâce j aller, que tous ses pauvres sujets et habitants d'icelle ville estoient prests d'aller au devant de lui jusques à la porte , les gens d'église vestus et aournés de croix et de gonfanons, ainsi que gens d'église doivent faire et sont tenus de faire ; et les hoefmans, ceux de la loi et tout le peuple, nue teste, nuds pieds et déchaux , lui crier merci , en lui suppliant qu'il lui plust à pardonner aux dits hoefmans et à tous les autres leurs méfaits.
Alors le duc de Bourgongne respondit que nonobstant qu'ils s'estoient mal gouvernés et grandement offensés envers lui et sa seigneurie , sy avoit-il en lui autant de grâce pour leur pardonner, qu'il avoit oncques çu, et toujours avoit été prest de ce faire : mais il doubtoit que leur volonté ne fust pas telle que les paroles qu'ils faisoient remontrer, et que maintes fois il avoit vu et sçu par vraie expérience leur mauvaise intention. Toutesfois il estoit prest d'entendre à tous bons traités à lui honorables ; et pour aviser la manière , il députeroit des gens de son conseil pour communiquer avec eux; mais pour les saints jours qui lors estoient, la chose fut mise au mercredi ensuivant pour besogner es dites matières'. Et ce nonobstant, ce mesme vendredi saint, et pendant le temps que les ambassadeurs d'iceux Gantois faisoient leur pitoyable requeste à leur prince, ils envoyèrent par leurs gens prendre le chastel de Ga~
1 Et dissimuloit le duc leur malice, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le roy franeois, avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre. (Olivier de la Marche.]
vres', à trois lieues près de la ville de Gaiid; et le cinquième jour ensuivant après Pasques, ainsi que les députés du duc de Bourgongne et iceux ambassadeurs de Gand besognoient pour l'aj^pointement d'iceux, les dits Gantois en ensuivant leur mauvaise et déloyale volonté, issirent ;i puissance de la ville de Gand, et allèrent assiéger la ville d'Audenarde de tous les deux costés , la cuidant trouver despourvue de gens de guerre et de tous autres habillements : mais Dieu, qui garde toujours ses amis, avoit fait aller un chevalier nommé messire Simon de Lalaing, au dit lieu d'Audenarde, et par l'ordonnance du duc, icelui messire Simon y fut envoyé pour aucunes raisons ci-après déclarées, où il se gouverna si grandement et honorablement, ainsi comme vous orrez raconter , qu'à toujours mais en sera mémoire.