CHAPITRE IL
Comment le duc de Bourgongne mist garnisons par tout son paj'S de Flandres autour de Gand. ^
Ainsy comme ci-dessus est déclaré, le duc de Bourgongne, qui assez cognoissoit les Gantois, pour obvier à leurs damnables entreprises et aux grands mauvaisetés dont ils estoient remplis, ordonna en certaines ses villes de Flandre, capitaines pour la seureté d'icelles, nobles seigneurs du pays ; et entre les autres ordonna au dit lieu d'Audenarde le seigneur de la Gruthuse et le seigneur d'Escornay; et
» Ce château était passé, par le mariage de Boatrix do Gavre, aux sires de Laval. On sait que c'est à des tisserands flamands qu'ils appelèrent à Laval que cette ville rapporte l'origine de la fabrication de ses toiles, longtemps fameuses dans toute la Bretagne.
environ la semaine devant Pasques fleurie, pour ce que ceux de Bruges requéroient d'avoir pour capitaine le seigneur de la Gruthuse, et aussi que le seigneur d'Escornay s'estoit retrait en sa maison à Escornay, parce que lui et le dit de Gruthuse ne se pouvoient bien accorder, le duc de Bourgongne envoya le seigneur de la Gruthuse à Bruges, pour en estre capitaine. Et pour ce que le duc savoit estre messire Simon de Lalaing un sage et vaillant chevalier , l'ordonna à aller en la ville d'Audenarde , afin de mettre peine que le seigneur d'Escorna}^ et ses amis y retournassent, et aussi pour apaiser les différends, si aucun en y avoit, ce que le dit de Lalaing fist. Et y retournèrent le seigneur d'Escornay et ses amis : mais pour lors la ville d'Audenarde estoit en grant division, pour ce qu'on leur avoit donné à entendre qu'on y vouloit bouter grosse garnison de Picards et autres gens estranges, ce que tous en général n'eussent pour rien voulu souffrir; et pour y obvier, avoient par cri public fait commandement à tous leurs fauxbourgeois qu'ils se retirassent dedans la ville atout leurs biens.
Alors messire Simon de Lalaing, qui estoit sage et imaginatif, voyant et cognoissant que c'estoit la destruction de la ville, fit assembler la loi, les notables hommes et les doyens des métiers, et leur remontra que si les dits fauxbourgeois entroient dedans la ville, il y viendroit bien dix mille ' paysans, tous d'environ la ville de Gand, qui n'avoient nulle provision qu'amener pussent avec eux, et si les Gantois leurs ennemis venoient devant leur ville , les uns par la crainte qu'iceux Gantois n'ardissent leurs maisons, et aussi que le peuple de pays se tourneroit plustost
• Le ms. 16881 porte : deux mille.
avec les dits Gantois qu'avec le prince , et aussi que plus désirent par pauvreté d'aller au pillage qu'à garder la ville, et pour ce faire, se pourroient mettre en peine de livrer la ville aux Gantois; en outre leur remonstra qu'ils estoient forts assez pour garder leur ville, et ne leur estoit nul mestier, ni besoin d'avoir garnison de leurs fauxbourgeois, s'ils n'étoient riches et puissants, et qu'ils amenassent provisions assez pour eux vivre : et ceux pourroientils Lien recevoir et non point le menu peuple. « Et quant « à. ceux qui disent et vous donnent à entendre, disoit « messire Simon, qu'on vous veut mettre garnison d'es- « tranges gens, ils faillent : car monseigneur le duc de « Bourgongne ne le pensa oncques; mais c'est pour vous « décevoir et pour vous mettre en suspicion contre votre « prince. Et soyez ségurs' que monseigneur le duc de « Bourgongne ne vous a ordonné que monseigneur d'Escor- « nay et moi tant seulement, qui sommes voisins et amis. » Les bons et les nobles congnurent incontinent que messire Simon de Lalaing leur disoit toute vérité : mais le peuple et partie des notables ne s'y pouvoient asseurer, et dirent à messire Simon de Lalaing, qu'ils savoient bien qu'il n'estoit point là venu pour demeurer avec eux, et si le fort venoit, qu'il iroit à l'Écluse, dont il avoit la charge. A quoi messire Simon leur répondit et affirma qu'il demeureroit avec eux ; et afin que de ce ils en fussent mieux acertenés, ilenvoyeroit quérir sa femme et son fils aisné, ce qu'il fist. Et ainsi les rassura et entretint en douceur le mieux qu'il pust, et tint toujours ces termes, disant qu'il ne leur falloit point de garnison, pour obvier à ce qu'ils ne reçussent point de bourgeois forains. Et bien estoit l}e-
' Ségurs, sflrs [sccuri).
Ton. ir. 15
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soin (le l'ainsi faire, car le jeudi cinquième jour après Pasques, comme par avant est dit, que les Gantois se partirent de la ville de Gand et des villages d'environ pour mettre le siège devant la ville d'Audenarde, les dits bourgeois forains montrèrent appertement et clairement leur grande déloyauté : car ils entrèrent dedans la ville d'Audenarde, sous couleur qu'il estoit jour de marchié; et se estoient armés le plus secrètement qu'ils le purent faire, et Guidèrent prendre le marcliiet de la dite ville, espérans que le peuple se mettroit avec eux. Lors messire Simon, averti de la maie volonté et faux courage de ces déloyaux mutins, soudainement et tost alla d'iiostel en liostel, et les bouta dehors, et se saisit et se fit maistre des portes. Alors le peuple de la ville congnut qu'iceux bourgeois forains les avoient voulu trahir, et dès lors en avant furent tous unis et bons pour leur prince : mais aucuns de la ville en petit nombre s'enfuirent, lesquels pouvoient avoir été consentans que'les dessus dits bourgeois forains demourassent ce dit jour et la nuit logés es fauxbourgs ; et assemblèrent avec eux les gens de tous les villages d'environ. Et si messire Simon de Lalaing eust voulu, il les eust tous rués jus ; mais il ne vouloit point qu'on pust dire que par lui, ni sa cause, aucune œuvre de fait eust été encommencée, et par ce moyen, ceux de la ville prirent grande confidence et amour en luy.
Celle mesme nuit issirent ceux de Gand à puissance, atout grande artillerie, et environ douze heures du jour se logèrent devant la ville d'Audenarde, de l'autre costé vers le conté d'Alost , et escripvirent à ceux d'Audenarde qu'ils n'estoient point là venus pour nul mal faire; mais avoient entendu qu'estrangers vouloient venir au pays, à quoi, ils vouloient obvier, et leur prioient que pour argent ils pussent avoir vivres et estre reçus comme leurs amis, si
besoin estoit. Lors messire Simon, oyant le messager et la requeste qu'il faisoit à ceux de la ville de par ceux de Gand, respondit tout en haut au messager , qu'ils estoient forts assez pour garder leur ville; et ce qu'il requéroit de par ceux de Gand, d'avoir vivres, dit qu'il n'en y avoit que pour ceux de la ville, et que ce estoit pour leur provision; et dit encore outre au messager, qu'il sa voit bien qu'ils estoient venus cuidans que ceux de la ville fussent en division, pour par ce moyen avoir la ville; et dit au messager, qu'il dit à ses maistres que du plus grand jusques au plus petit ils estoient tous unis et estoient conclus de garder la ville pour leur prince. Tantost après cette réponse faite, les dits Gantois firent guerre à ceux de la ville d'Audenarde, et y mirent le siège par terre et par eau tout autour, tellement que ceux de dedans ne pouvoient faire issir nuls de leurs gens, ni avoir nulles nouvelles du duc de Bourgongne, ni d'autres de dehors : et quatre jours après que les dits Gantois eurent mis le siège et approchié la ville de bien près d'un costé et d'autre, ceux de la dite ville saillirent par deux costés et ardirent tous les fauxbourgs, par quoi iceux Gantois furent contraints de reculer leurs approches, et battirent de leurs bombardes, canons et veuglaires la dite ville, et entre les autres, firent tirer de nuit plusieurs gros boulets de fer ardent du gros d'une tasse d'argent, pour cuider ardoir la ville ; et sans faute c'estoit un très-grand danger, car s'ils fussent chus en menu bois sec ou en feurre, la ville eust esté en péril d'estre arse : mais messire Simon de Lalaing , comme cellui qui estoit sage et Imaginatif en fait de guerre et moult expert, ordonna deux guets sur deux clochers, qui crioient et montroient où les dits boulets chéoient ; et pour h ce remédier fit mettre en plusieurs lieux parmy les rues, grandes cuves
pleines d'eau, et furent femmes ordonnées à faire le guet : et lorsqu'elles veoient où iceux boulets chéoient , ces femmes liastivement conroient celle part atout pelles de fer ou d'airain ' , et puisoient de l'eau dedans ces cuves et estaindoient les boulets à grand diligence, et le feu qu'ils avoient allumé ou esprius ".
Or advint qu'une matinée messire Simon de Lalaing, en revenant du guet, chut dedans la rivière de l'Escaut, son épée ceinte, son petit chaperon engorge, son paletot et son manteau vestu par dessus et ses goussets à armer ; et fut en moult grant aventure de noyer , car il ne savoit rien nager ; mais la radeur de l'eau l'emporta jusques à la herse, et là il se retint, et semble que ce fust chose miraculeuse de ce qu'il échappa sans mort; mais Dieu, qui savoit que ceux de la ville d'Audenarde avoient encore bien affaire de lui, le sauva et garda : et aussi fit-il tous ceux de la ville, et eust esté grant pitié et dommage d'avoir perdu un tel chevalier ; car tant honorablement lui et ceux de la ville se gouvernèrent et si vaillamment, que Gantois ne les purent oncques grever, et rendirent bon compte au duc de Bourgongne de leurs corps et de la ville, comme ci-après pourrez ouïr.
■ On lit dans les textes imprimés et dans le ms. de M. de Limburg- Stirum : « De quoi elles prenoient lesdits boulets, et portoient hors de « danger de feu. Et d'autre part chacun y accouroit pour éteindre « le feu. »
^ Un chroniqueur de Tournay parle eu ces termes du siège d'Audenarde : « Le dimanche xvi« du mois d'avril 1452, commencliièrent « ceulx de l'ost à traire de canons et bombardes pour adomagier la <> ville ; et ceulx de dedens se deffendoient, traians pareillement vers « ceulx de l'ost. Et fut tout cedit jour employé à traire si abandonce néement et fort que le son des canons et bombardes estoit oy bien et (' àplainde la ville de Tournay. »