CHAPITRE IV
Comment Jehan de Bourgong'iie, comte d'Estampes , conquit le pont d'Espierres sur les Gantois, et de là alla à Audenarde ; et des grandes vaillances que fit messire Jacques de Lalaing.
Or encommencerons à parler du comte d'Estampes, cousin germain du duc de Bourgong-ne, lequel par son commandement et ordonnance éleva et mist sus une moult belle armée du pays de Picardie; en laquelle avoit de grands seigneurs, c'est-à-savoir le seigneur de Moreuil, le seigneur de Roye, le seigneur de Wavrin, le seigneur de Rochefort, le seigneur de Lannoy, le seigneur de Fosseux fils du haron de Montmorency, le seigneur de Harnes, le seigneur de Saveuses, le seigneur de Noyelle, le bastard de Bourgongne, messire Jelian bastard de Saint-Pol,le seigneur de Dompierre , messire Philippe de Hornes , le seigneur de Crèvecœur, le seigneur du Bois, le seigneur de Neufville , le seigneur de Haplaincourt, le seigneur de Humières, le seigneur de Beauvoir, le seigneur de Jaucourt, le seigneur de Basentin, le seigneur de Cohem, le seigneur de Dreuil et plusieurs autres chevaliers et écuyers jusques au nombre de deux à trois mille combattans. Le duc de Bourgongne, après ce qu'il eut mis son armée dessus, il ordonna ses batailles, et commit le comte de Saint-Pol et ses deux frères avec messire Jehan de Croy à faire son avant-garde ; et lui et aucuns de son sang, accompagné de plusieurs grands seigneurs, fit la bataille, et ordonna au comte d'Estampes de faire l'arrièregarde.
Après toutes ces ordonnances faites, le duc de Bourgongne manda au dit comte d'Estampes qu'il tirast, lui et
toute son armée, droit à un passage, pour aller du pays de Picardie à Audenarde, nommé le pont d'Espierres ' , que les dits Gantois gardoient à puissance de gens d'armes, et avoient fortifié l'église de la ville au mieux qu'ils savoient, ne avoient pu. Quand messire Jacques de Lalaing, qui par le duc estoit ordonné à estre de la bataille, ouït dire que le comte d'Estampes avoit ordonnance et commandement du duc d'aller au dit pont d'Esj^ierres, il lui sembla que c'estoit le droit chemin d'Audenarde, oii sou oncle, messire Simon de Lalaing, que tant aimoit, estoit assiégé ; sy demanda congé au duc de Bourgongme, en lui priant qu'il le voulsit laisser aller devers le comte d'Estampes, et le duc lui octroya; lequel messire Jacques fut moult joyeux du dit octroy. Sy se partit et vint vers le comte d'Estampes, qui de sa venue fut moult joyeux. Lors le comte d'Estampes en ensuivant le commandement et la charge qui lui estoit baillée et délivrée de par le duc, fît tirer son armée devers celui pont d'Espierres atout g'rand'foison d'artillerie, comme de coulevrines, arbalètes etveuglaires, que le seigneur de Lannoy fit mener de sa forteresse de Lannoy, qui sied assez près d'icelui pont. Lors le comte d'Estampes, lui arrivé auprès de là, fit ordonner de ses gens, et en belle ordonnance fit assaillir le pont et passage. Ceux de l'artillerie commencèrent à tirer; archers et gens de trait à approcher. Messire Jacques de Lalaing et plusieurs autres nobles hommes saillirent en l'eau jusques au col pour gagner et saisir le dit passage, et fut le dit pont moult vivement assailli. Lorsque les Gantois virent les Picards si radement et si vaillamment assaillir, ils eurent tous les cœurs faillis et abandonnèrent le dit,
» le pont de l'Espierre 'ms. 16881).
pont, et se retrairent dedans l'église, et là de toutes parts furent assaillis, et par force d'armes furent tous pris dedans cette église ; et là y eut de grandes vaillances et apertises d'armes faites ; car iceux Gantois voyans la mort devant leurs yeux, se défendirent très-vaillamment et blessèrent et navrèrent plusieurs nobles et vaillans hommes des Picards, entre lesquels y furent navrés le seigneur de Eoye, Antoine de Rocliefort, gentilhomme, et un nommé Lancelot, natif du pays de Portugal, et plusieurs autres; et des Gantois en y eut de morts de sept à huit-ving"t hommes, sans les prisonniers.
Après la prise du pont d'Espierres, le comte d'Estampes atout sa puissance se partit et s'en alla loger à trois lieues près de la ville d'Audenarde, qui par les Gantois estoit assiégée, et sy sied icelle ville sur la rivière de l'Escaut. Et d'autre partie duc de Bourgongne estoit logé en la ville de Grantmont, laquelle sied du costé de la dite rivière vers Brouxelles '; et le comte d'Estampes estoit logé de l'autre
• Ce fut de Grammont que le duc de Bourg'og'ne adressa la lettre suivante au roi de France :
« A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le roy.
« Mon très-redoubté seigneur, tant et si très-humblement que plus « puis, je me recommande à vous, et vous plaise sçavoir, mon très-re- « doubté seigneur, que à Toccasion de plusieurs grandes cntreprinses « que ceulx de ma viile de Gand ont puis aucun temps faites contre et « au préjudice de nioy et do ma seignourie et en venant directement <i contre leurs privilèges, aucuns différens se sont meus entre mes " officiers et eulx, et pour appointier iceulx différens selon raison ont « esté tenues plusieurs journées; mais finablement lesdits de Gand, « en délaissant entièrement la voye de justice, se sont dès environ le " mois de novembre passé mis sus en armes, et se sont rebellés et .( rendus désobéissans à moi, et ont de leur auctorité fait en ladite « ville capitaines et gouverneurs, ausquels ils ont donné obéissance " comme à leur prince. Et pour ce que les desputés des estas et des .< trois membres de mon pays de Flandres sont plusieurs fois venus
costé de la dite rivière, au lez dever.s Bruges. Ainsi estoit la dite rivière entre eux deux, et ne pou voient aider, ni secourir l'un l'autre. Et pour revenir à parler du comte d'Estampes, après ce qu'il eut pris le pont d'Espierres et
<- devers mo^-, afin de trouver aucun moyen pour faire cesser toutes ' voyes de fait, ù quoy ils m'ont tougjouvs trouvé enclin, et mesme- <■ ment en la sepmaine peneuse vindrent devers moj', pour ceste cause •I et à la requeste de-sdits de Gand, les députés de la ville et ceulx des '- estas de la chastellerie dudit Gand, et les députés des membres de > mondit païs de Flandres, j'ay tousjours différé et délayé de résister <• à leurs dites voyes de fait. Et qui plus est, combien que, à la requeste " qui me fut faite toucbant ceste mattière le jour du benoist vendredy >' par losdits députés, je leur eusse respondu raisonnablement et en << toute douceur, tellement que iceulx députés en furent contées et » espéroient, comme ils disoient, que lesdits députés reviendroient «' et les réduiroient et se déporteroient de toutes voj-es de fait , ce no- '< nobstant est advenu tout le contraire, car çn ce mesme temps, c'est '■ à savoir ledit jour du benoist vendredy, en ladite sepmaine peneuse, '< que lesdit députés estoient devers moy en ma ville de Brouxelles à « la fin dessusdite, ils d'emblée prindrent le cbastel de Gavro, situé « entre Gand et Audenarde et tenu de moy en fief par mon amé et féal '< cousin le conte de Laval, et la nuytdu mercredy ensuivant, xii« jour ^' de ce mois, se mirent sus en armes et partirent de ladite ville de « Gand, le lendemain xiii" jour de ce dit mois, à tout grant nombre de « g-ens armés et foison artillerie, leurs dits députés estans encores lors « devers moy, en madite ville de Brouxelles, et y besoignans comme « dessus est dit, et vindrent assiéger de tous les costés ma ville d'Au- " denarde, située en mon dit pays de Flandres, en laquelle lors navoit « aucun capitaine ou chief, ne garnison establie de par moy, réservé .< que d'aventure lors y estoit messire Simon de Lalaing, lui sixiesme « de gentilshommes, que je y avoye envoyé pour visiter ladite ville, « lequel y fut enclos tellement que à grant peine trouva-il manière de .' mettre hors ung homme, qui arriva devers moy le samedy matin .< ensuivant pour moy signiffier ces dites nouvelles, et iUec ont de- « mouré jusques au xx!!!!*^ jour de ce mois, et se sont efforcés d'avoir « icelle ville, en la bâtant de canons et autres engins et y mettant feu, << et faisans plusieurs grands dommaiges et commettant envers vous « qui estes leur souverain seigneur, grande offense, et en eulx dé- " monstrant rebelles et désobéissans envers moy qui suis leur prince « et seigneur uatureî, contendans par ce et plusieurs autres moyens '< qui trop longs seroient de vous escripre, à mettre, s'ils pooient, tout 'f ce dit pays de Flandres hors de mon obéissance, à la grant foule du
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qu'il se fut logé à trois lieues près du siège des dits Gantois, il envoya devant eux, pour voir leur manière et conduite de faire, environ trente lances de vaillans et experts chevaliers et écuyers, accompagnés de soixante archers,
toute seigneurie et noblesse. Pour quoy, dès ce dit samedy, xv« jour de ce dit mois, ceste chose venue lors et non plus tost à ma cono:noissance, incontinent à l'après-disner d'icelui jour, me parti de ladite ville de Brouxelles et m'en vins en la ville d'Ath, en Haynnau; et pour ce qu'il me fut rapporté que lesdits de Gand avoient prinse et occupée de fait ceste ma dite ville de Grantmont, et y avoient envoyé deux capitaines et certain nombre de gens avec eulx, tantost j'envoyay celle part messire Jehan de Croy à tous ses gens, lequel incontinent et par assault prist et recouvra icelle ville, et à la prinse furent tués les deux capitaines des dits de Gand et plusieurs de leurs gens, et depuys y suys venu et diligemment ay envoyé de mes gens courir devant, le siège estant au lez deçà, pour voir et visiter leur fortiffication et sçavoir leur convent, afin de les combatre et lever. Et au regart de mon nepveu le comte d'Estampes, lequel avec ses gens se tenoit, par mon ordonnance, au lez deçà la rivièi-e de l'Escault, pour ce qu'il fust adverty que lesdits de Gand avoient occupée et prinse d'emblée la place et forteresse de Helchin, appartenant à l'évesque de Tournay, et aussi avoient prins et fortilBé le pontd'Espierre, prouchain d'icelle forteresse, et par ce moj'en tenoient empeschié le passage de ladite rivière, le vendredy ensuyvant, xxi« jour de ce dit mois, se tray celle part, et à puissance d'armes prist et recouvra sur lesdits de Gand ledit pont d'Espierre, nonobstant la résistance et defïense que au contraire y tirent lesdits de Gand, estans illecques à grant nombre de gens armés, et tellement, que sur la place en y demoura plusieurs morts de la part d'iceulx de Gand, et les autres s'enfuirent es mares prouchains d'illecques, où l'on ne povoit bonnement avoir accès à eulx, et aussi fut recouvrée par mondit nepveu ladite place de Helchin qu'ils tenoient, et ainsi fut le passage de ladite rivière ouvert et desempeschié; et le lundy ensuivant, xxini" jour de ce dit mois, mondit nepveu d'Estampes, lequel je avoye mandé venir devers moy, avec toutes ses gens, pour ensemble aler combatre lesdits Gantois et lever leur dit siège, pour ce que, à l'eure de la réception de mes lettres, il estoit près du siège que tenoient iceulx Gantoys, de ladite rivière, au lez de Flandres, ala celle part et rudement les assailli ; et dura la bataille assez longuement, car lesdits Gantois, de leur part, firent grant résistance. Toutesfois, à la fin, il furent desconfis et leur dit siège levé, et trèsgrand nombre d'eulx morts en la place, et les autres s'enfuiront de
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dont estoit couduiseur messire Jacques de Lalaing, et avec lui Philippe de Hornes, le seigneur de Dreuil, Robert de Miraumont, Hue de Mailly et autres, et allèrent adviser du plus près qu'ils purent, les passages qu'il convenoit passer du logis du comte d'Estampes à aller droit au siège desdits Gantois; et sy avisèrent au mieux qu'ils purent comment iceux Gantois estoient logés et la manière de leurs escarmouches, et comment ils se gouvernoient en fait de guerre aux champs. Puis, après ce que icelui messire Jacques de Lalaing eut tout bien avisé la manière et conduite desdits Gantois, et tout ce que possible leur estoit de voir et savoir, s'en retournèrent devers le comte
" l'aultre costé de la rivière par ung pont de bateauls qu'ils avoient « fait, et en passant pardessus ledit pont cheurent en la rivière les « plusieurs d'eulx et se noyèrent, et sy en y ot plusieurs d'eux ars et « bruslés en leurs logis, èsquels ils avoient bouté le feu, afin qu'ils jio « faussent pris par mes gens ; à laquelle bataille mondit nepveu fut « fait chevallier et plusieurs de sa compaignie, et pour ce que, tant '■■ pour la grande fumière du feu des logis desdits de Gand, que le vent " lors contraire amenoit droit au visage de mes gens, comme aussi « pour ce que ceulx qui passèrent ledit pont tantost que passés y fu- « rent, le rompirent, mondit nepveu et ses gens ne purent suir et « chasser prestement iceulx qui s'enfuioient, et entrèrent iceluy mon .< nepveu et ses gens en madite ville d'Audenarde ; et ce veans, les au- « très de Gand, qui tenoient le siège devant madite ville, du côté deçà « la rivière, au lez de mon pays de Haynnau, désemparèrent leur « siège et s'enfuirent vers madite ville de Gand, en délaissant et ha- « bandonnant leurs bagaige et artillerie, après lesquels chassèrent et « coururent aucuns des gens de mondit nepveu, et en icelle chasse « ruèrent sus plusieurs desdits Gantois ; lesquelles nouvelles vindrent « bien tard à ma congnoissance, qui estoie lors en ceste ma ville de « Grantmont, parce que les messaiges envoies devers moi pour ceste « cause ne furent pas assez diligens, et toutesvoies tantost que je le <■ sceus, je montay à cheval et feis monter toutes mes gens, et envoyay « devant lesdits messire Jehan de Croy, et après, beau cousin de Saint- « Pol et moy et beau fils de CharoUoys , tirasmes tous celle part, « afin d'estre au-devant d'eulx et leur copper le chemin et empeschier ■< l'entrée en ma dite ville de Gand, et combien que les aucuns d'eulx « fussent desjà passés oultre et entrés en la ville, encores estoient de-
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d'Estampes, lequel tantost fit mander tous les grands seigneurs et capitaines de sa compagnie pour ouïr le rapport de messire Jacques et de ceux qui avec lui estoient allés. En ce mesme jour, le comte d'Estampes eut lettres du duc de Bourgongne, par lesquelles il lui mandoit que tantost et incontinent ses dites lettres vues, il s'en allast atout son armée devers lui en la ville de Grantmont, où il estoit logé, et qu'il n'approcliast point de plus près l'ost des Gantois ; et la cause estoit pour ce qu'on avoit rapporté à mon dit seigneur de Bourgongne, que les dits Gantois estoient bien trente mille combattans au siège devant Audenarde ; pour quoi, il ne vouloit point que le comte d'Estampes al-
mourés derrières, bien près de Gand, environ ii mille, ajans avecques eulx les principales bannières de la ville, lesquels ledit messire Jehan de Croy, qui chevauclioit devant atout vi mille combattans seulement, fist arester et prendre place pour combattre et eulx deffendre, ce que ledit messire Jehan de Croy me fist sçavoir, et tantost me hastay et les gens estans avecques moy, et trouvay, quant je y fus arrivé, lesdits de Gand estre rompus et les plusieurs d'eulx mors en la place, et les autres en fuite, les uns vers la rivière de l'Escault, qui estoit prouchaine lez du lieu, et s'y boutèrent et no^'èrent les plusieurs, et les autres contre la ville, desquels en eschappa trèspeu, et y furent leurs susdites principales bannières gaingnées, et, par ce moyen, madite ville d'Audenarde et mes bons subjects qui estoient et sont en icelle ont esté délivrés de la tirannie desdits de Gand, grâces à Dieu, mon créateur. Lesquelles choses, mon trèsredoubté seigneur, vous escripvons et signiffions voulontiers, pourco que je sçay certainement que de votre grâce les aurez à plaisir et qu'elles vous seront aggréables ; vous suppliant humblement qu'il vous plaise toujours moy mander et rescripre vos bons plaisirs, pour iceulx accomplir à mon povoir, comme raison est et tenu y suys, à laide de Notre-Seigneur, auquel je prie qu'il vous doint bonne vie et longue, et accomplissement de vos nobles et haulx désirs. " Escript en ma ville de Grantmont, le xviii« jour d'avril.
■< Votre très-humble et très-obéissant,