‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 57 sur 86 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comment le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières et messire Jacques de Lalaing allèrent courre devant Locre ; et du grand danger et péril en quoi fut icelui messire Jacques de Lalaing, duquel il échappa par sa grand' prouesse ; et des belles apertises d'armes qu'il y fit.

Or advint que le dix-huitième jour du mois, qui fut le jour de l'Ascension, furent courre en pays d'ennemis le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières et messire Jacques de Lalaing, tous trois chevaliers de l'ordre de la Toison d'or; et avec eux le seigneur de Fretin, messire Jehan, bastard de Renty, et Morelet de Renty, lesquels avoient environ quatre cents combattans en leur compagnie, et allèrent en un village de l'entrée du pays de Was, nommé Locre', qui estoit gardé par moult grand nombre de gens tenans le parti des Gantois, lesquels avoient fait plusieurs boulevards et fortifié ledit village et avoient en plusieurs lieux rompu le chemin et fossoyé. Pour laquelle chose, et aussi doutans le fort et mauvais pays, iceux chevaliers dessus nommés avoient mené avec eux dix manou-

' Lokeren.

vriers pour refaire les chemins. Sy chevauclièrent tant, qu'ils se trouvèrent au premier fort que les Gantois gardoient ; mais iceux Gantois ne tinrent ni le premier, ni le second, ni le tiers, ni quart boulevard, et se retrairent à celui village de Locre qui estoit fort fossoyé et bouleverquié, comme dessus est dit; et sy y avoit une moult belle église, là où la plupart des Gantois se retrairent. Les chevaliers dessus nommés passèrent et allèrent jusques audit village de Locre et assaillirent les boulevards de l'entrée d'icelui village, et tantost que Gantois virent qu'on les assailloit, ils se mirent en fuite et se retrairent, les aucuns dedans l'église de la ville, et les autres passèrent un pont où passoit une grosse rivière nommée le Drome', venant du paj^s de Was; et cuidèrent iceux Gantois garder le pont, lequel ils avoient despècié et rompu, et dessus ils avoient mis une étroite planche, par où gens de pied ne pouvoient passer, fors à moult grand danger ; et là avoient deux bateaux, et dedans arbalétriers pour garder ledit pont et passage qui estoit levé ; et estoit l'une des entrées du pays de Was, lequel pays les Gantois sur toutes riens désiroient et vouloient garder, car c'estoit le pays dont ils avoient leurs vivres, aide et confort ^; pour laquelle cause ils doutoient et craignoient à le perdre. Mais quand messire Jacques de Lalaing et autres nobles hommes qui avec lui estoient, virent que les Gantois abandonnoient l'entrée d'icelui village de Locre, ils passèrent outre un fossé, où il y avoit très-mauvais passage et dangereux ; et suivirent iceux Gantois, tant à pied comme à cheval, jusques auprès d'icelle église où Gantois fuyoient les aucuns, et les

' Le Drome, la Durme.

2 Le pays de Wast n'avoit oncques esté conquis et estoit le plus liche pays que onpeust trouver. (Jacques Duclercq, II, 11.)

autres au pont; auquel pont commença une moult grant escarmouche d'iceux Gantois, qui estoient outre l'eau, à rencontre des gens du duc de Bourgongne, lesquels voyans Gantois ainsi eux mettre à défense, se mirent à assaillir le pont. Et là fut le premier qui assaillit le pont, un écuyer de Bretagne, lequel estoit nommé Jehan de la Forest. Et pendant le temps qu'on assailloit le pont, qui moult dangereux estoit, une trompette, qui avec eux estoit, trouva un gué sur la rivière de Drome, par où messire Jacques de Lalaing passa, et bien cent hommes avec lui; et quand Gantois le virent passer, ils se mirent tous à fuite et se sauvèrent es bois et es marais.

Or, retournerons à parler de l'ordonnance que les trois chevaliers dessus nommés firent touchant la conduite des gens de guerre durant ladite course. Vrai est que messire Jacques de Lalaing et Morelet de Renty avoient la charge des coureurs pour aller devant et défendre- à pied si besoin estoit, et messire Jehan, le bastard de Eenty, avoit la charge des archers; le seigneur de Humières et le seigneur de Lannoy avoient la charge de la bataille. Et pour revenir à parler du village de Locre, quand messire Jacques de Lalaing et Morelet de Renty eurent passé l'entrée dudit village après les Gantois qui s'enfuyoient, comme dessus est dit, et chassé les uns droit à l'église et les autres au pont, messire Jehan de Renty passa atout un nombre d'archers de sa conduite, et alla tout droit à une rue croisée, dont l'un des chemins alloit tout droit à ladite église, et l'un des autres chemins à ladite rivière, et là se tint une espace de temps, auquel lieu il estoit bien séant pour la venue d'iceux Gantois, lesquels estoient bien de trois à quatre cents retraits en celle église; et quant au seigneur de Humières et au seigneur de Lannoy, ils ne

passèrent point le mauvais passage et demeurèrent les enseig-nes à la bataille avec eux. Doncques, pour revenir à parler de messire Jacques de Lalaing-, après ce qu'il eust passé ladite rivière et chassé les Gantois, qui s'enfuyoient autant comme ils pouvoient courre dans les bois, et Picards après, qui les mettoient à mort autant comme ils en pouvoient acconsuivir, il repassa la rivière et rentra dedans ledit village de Locre, où il trouva messire Jehan, bastard de Rentj, à ladite croisée du chemin, qui tout droit alloit à ladite église, et lui commença à conter d'icelle rivière, et comme ils y avoient trouvé un gué. Et ainsi, comme ils se devisoient ensemble, le seigneur de Fretin arriva devers eux et leur dit que le seigneur de Humières et le seigneur de Lannoy l'en voy oient devers eux, en disant qu'on se pouvoit bien retraire et qu'on y pouvoit plus perdre que gagner. Lors messire Jacques de Lalaing respondit que les Gantois estoient de trois à quatre cents dans l'église, et qu'il le dist aux seigneurs de Lannoy et de Humières, et s'ils vouloient qu'on les assaillist, qu'ils passassent atout la bataille, et s'ils se vouloient retraire sans autre chose faire, qu'ils le mandassent; et puis dit à messire Jehan, bastard de Renty : « Demeurez-ci et gardez « la saillie d'icelle église, et je m'en vais requerre nos « gens qui sont encore par delà l'eau, pour les faire ci « venir, afin d'aider à exécuter ce qui sera conclu, soit « d'assaillir ladite église ou de retourner. »

Lors messire Jacques de Lalaing, désirant de mettre à fin cette emprise, tost et hastivement s'en alla vers la rivière, et n'estoit que lui huitième de ses gens, et passa et repassa la rivière, et ce fait s'en retourna tout bellement au lieu oii il avoit laissé messire Jehan, bastard de Renty ; et estoit messire Jacques de Lalaing monté sur

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un petit clieval sans avoir les pieds à étriers, car il a voit esté longtemps à pied ; et ainsi comme il estoit au bout dudit pont, en soi retraiant, comme dit est, trouva que le feu estoit de nouvel bouté en deux maisons au bout d'icelui pont et dedans un bateau, et ne savoit qui ce avoit fait ; et n' avoit alors avec lui que sept hommes, comme dessus est dit, et les autres venoient après lui, et cuidoient de trouver messire Jehan, le bastard de Renty, à la croisée par où lesdits Gantois pouvoient saillir d'icelle église; mais il s'en estoit parti et allé devers les deux seigneurs, c'est h savoir de Humières et de Lannoy, pour savoir quelle conclusion ils prendroient et quelle chose ils voudroient faire. Sy le suivirent ses gens, et pour ce qu'il y avoit un très-mauvais passage à repasser, pour convoitise d'estre devant pour gagner ledit passage, ils se mirent tous en desroi, et tant que plusieurs de leurs chevaux demeurèrent enraschiés ' dedans ledit passage, et les laissèrent derrière, de haste qu'ils avoient d'eux enfuir et comme gens déconfits, sans attendre l'un l'autre, sans avoir vu nul homme qui les chassast, et sans voir, ni savoir pourquoi, sinon que les couards disoient à haute voix : « En « voici six mille qui nous viennent couper le chemin, » Et par icelles paroles, et mesmement que les chemins estoient si rompus et fossoyés, et aussi si embuschiés d'arbres et de grosses haies, que la bataille ne pouvoit voir l'avant-garde, ni l'avant-garde les coureurs, ni les coureurs les avant-coureurs, pour quoi les plusieurs furent si épouvantés que les vaillans ne les pouvoient rassurer , et par celle pauvre ordonnance, et parce que messire Jehan, bastard de Renty, ne demeura tout de pied coi à ladite

' Enraschiés ou enraq înés, embourbés.

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croisée, ce gentil chevalier messire Jacques de Lalaing et ses gens furent en grand péril d'estre tous pris ou morts. Car si celui messire Jelianle bastard eust envoyé l'un de ses gens devers les deux chevaliers, la chose ne fust pas ainsi allée ; car communément on dit que brebis sans pasteur, c'est peu de chose. Or est ainsi que dudit effroi messire Jacques de Lalaing, le bon chevalier, n'en savoit rien ; mais s'en venoit de ladite rivière tout le pas, avec lui sept hommes, comme dit est, et les autres venoient après, cuidans trouver à la croisée icelui messire Jehan, bastard de Renty, où ils l'avoient laissé. Lors lui fut dit par un poursuivant d'armes, nommé Talent, qu'il fust sur sa garde, et que ses ennemis lui venoient couper le chemin, et que déjà estoient tous hors de l'église auprès du chemin croisé, et que messire Jehan, le bastard de Eenty, estoit repassé outre le passage, lui et ses gens. Quand messire Jacques de Lalaing ouït telles nouvelles, et que il se vit en ce danger, il descendit à pied, et par grand courage et hardement,. comme celui qui ne doutoit péril de mort, voyant ses ennemis auprès de lui, admonesta ses gens de bien faire. Sy se férit lui et ses gens dedans ses ennemis, et fit tant, par force d'armes et par la grant prouesse qui estoit en lui, qu'il fit reculer ses ennemis, et les occioit et abattoit devant lui, et leur coupoit bras et jambes; et pareillement faisoient ses gens. Certes autour d'eux gisoient des morts et des navrés, tant que à grand'peine seroit croyable, si gens notables ne les eussent vus, qui la vérité en racontèrent au duc de Bourgongne. Et là fit messire Jacques de Lalaing de son corps tant de belles apertises d'armes, qu'il fit reculer ses ennemis qui s'estoient mis devant, jusques à la puissance des Gantois. Et par ce moyen passa messire Philippe de Lalaing, son frère, et autres nobles

hommes et arcliers, venans de ladite rivière, et passèrent outre la croisée, que lesdits Gantois cuidoient gagner pour eux couper le chemin; mais à celle heure messire Jacques, lui quatrième, soutint le fais d'iceux Gantois, tant que tous ses gens et autres eurent passé cette croisée. Et ainsi s'en allèrent au passage, sans passer outre, et là attendirent ledit messire Jacques ; lequel , quand il sut qu'il n'y avoit plus d'hommes derrière, se retrait en moult grand danger juscjues au passage, où il trouva messire Philippe de Lalaing son frère, Ernoult de Hérines, Jacques de Gouy et aucuns autres ; et sy trouva outre ledit passage, le seigneur de Humières, messire Pierre Vasque, le seigneur de Fretin, et cinq ou six autres qui l'attendoient et estoient retournés pour savoir ce qui estoit dudit messire Jacques de Lalaing; car ceux qui s'enfuyoient alloient crians à pleine voix, que lui et toutes ses gens estoient morts.

Quand le seigneur de Humières vit que icelui messire Jacques n'estoit encore point hors du grand danger, et que Gantois estoient saillis à puissance hors de l'église, lesquels s'efforçoient à leur pouvoir de grever et assaillir messire Jacques de Lalaing et ses gens, il alla requerre de ses gens pour le secourir et aider. Sy rencontra en son chemin le seigneur de Lannoy et le seigneur de Fretin, trèsvaillants chevaliers, qui en toute diligence retournoient pour aider et bailler secours audit messire Jacques de Lalaing, et dit le seigneur de Lannoy au seigneur do Humières : « Il ne faut pas laisser ce vaillant chevalier, « messire Jacques de Lalaing ; et s'en voise qui veut, car « quant à moi, je l'attendrai. » Et ainsi dirent le seigneur de Humières et le seigneur de Fretin, et assembloient gens pour le secourir et attendre, mais nuls no

vouloieiit demeurer, et s'eu alloient la plus part sans ordonnance. Et là trouva l'un des gens messire Jacques de Lalaing, qui portoitson étendard et qui n'avoit point passé outre ledit passage , lequel très-diligemment retournoit à son bon maistre, et depuis ce jour ne le laissa et se porta très-vaillamment avec lui. Et pour revenir à parler de messire Jacques de Lalaing, qui par la vaillance et hardiesse de son corps avoit sauvé ceux qui estoient demeurés derrière, comme dessus a esté dit, quand il fut venu au mauvais passage, il dit à messire Philippe de Lalaing* son frère : « Or avant , mon frère , il faut passer , voyez ici « Gantois qui nous suivent à grant puissance. » Sy se mit ledit messire Philippe à passer, mais il fut tellement enraschié dedans la fange, qu'on ne le pouvoit avoir; et il n'estoit pas seul, car nul n'y pouvoit passer qu'en grand danger de mort, pour la presse des chevaux qui là estoient demeurés, que leurs maistres avoient abandonnés, et s'en estoient fuis. Et quand Gantois virent ledit messire Jacques à si peu de gens, ils se férirent dedans lui et ses gens. Et là eut-il plus à faire que devant; mais il fit tant, par la grant prouesse et vaillance qui estoit en lui, qu'il sauva tout, excepté quatre archers qui là furent morts ; et sy y demeura bien vingt chevaux, tant morts que pris.

A icelui passage falloit montrer hardement et courage, ou là mourir ; car toute la plus part des gens de la bataille et autres estoient jà bien éloignés d'icelui mauvais passage, exceptés les dessus nommés sires de Humières et de Lannoy, messire Pierre Vasque et le seigneur de Fretin, lesquels très-petit nombre de gens avoient avec eux. Et quant audit passage, il estoit si très-mauvais, que peu de gens et de chevaux y passèrent sans cheoir, dont les plusieurs estoient tellement brouillés, comme s'ils eussent

esté traînés tout au long du pot à la crème , et c'est l'un des mauvais passages en hiver qui soit en tout le pays de Flandre. Là avoit deux vaillants et nobles hommes du pays de Portugal , lesquels avoient vu toute la manière de la besogne, et pour ce dirent ainsi : « La vaillance et har- « dément d'un seul chevalier , c'est à savoir de messire « Jacques de Lalaing, a aujourd'hui préservé de mort « plus de trois cents hommes, et gardé de grant honte « toute la compagnie ci-présente. » Et avec ce disoient qu'ils avoient ouï dire qu'icelui messire Jacques de Lalaing avoit fait armes dix-huit fois en champ clos, et à toutes les dix-huit fois s'en estoit parti à son honneur, mais ce jourlà lui estoit aussi honorable , et avoit acquis à leur avis autant d'honneur qu'il avoit fait en toute sa vie, et toute fois sy estoit-ce belle chose à si jeune chevalier d'avoir fait dix-huit fois armes en champ clos, et sy n'avoit d'eage que trente ans ou environ. Après ce que ledit messire Jacques de Lalaing et ceux de sa compagnie eurent passé outre ledit mauvais passage, et les choses dessus déclarées, faites et accomplies, ils prirent leur chemin à retourner au lieu de Tenremonde; et fit messire Jacques de Lalaing l'arrière-garde à petit nombre de gens, et saillirent Gantois sur lui ; mais messire Jacques les rebouta moult vaillamment jusques à leurs boulevards, et là y eut deux Gantois morts. Sy ne saillirent plus iceux Gantois après messire Jacques , excepté un tout seul , duquel on ne se donnoit garde, auquel on demanda : Qui vive! et il respondit : Gand' ! qui fut, comme je crois, la dernière parole qu'il

» En vérité, je vous diray utig grand merveille, et à peu sembleroitelle croyable : c'est que les Gantois estoient tant ol)stinés !X faire guerre qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieux morir que de prier mercy au duc et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs. (Jacques Duclercq, 11,20.)

parla oncques puis. Et ainsi, comme vous oyez , se passa en ce point la besogne du village de Locre.

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