CHAPITRE VIII
Des grands vantises que firent les Gantois quand ils furent rentrés dedans la ville de Gand, et de la course qui fut faite dedans Overmaire, où messire Jacques deLalaing fit moult de vaillances.
Or convient parler de la vantise que firent le lendemain lesdits Gantois en la ville de Gand', car ils dirent à ceux de la ville qu'ils avoient tué au village de Locre environ deux à trois cents des gens du duc de Bourgongne, de quoi nestoit rien; car la vérité est qu'il n'en mourut, fors ce que dessus est dit. Sy ne demeura guères, après cette besogne faite et accomplie, que le duc de Bourgongne tint conseil en sa bonne ville de Tenremonde , où furent à ce jour le comte de Saint-Pol, le seigneur de Croy, le seigneur de Créquy, messire Jeban de Croy, le seigneur de Montagu, le seigneur de Lannoy, le seigneur de Humières, le seigneur de Ternant et le seigneur de Pissy". Et là fut avisé , après plusieurs choses pourparlées et débattues , qu'on iroit assaillir un fort boulevart que les Gantois tenoient, environ le mi-cbemin de Tenremonde et de Gand, assez près d'un village nommé Overmaire. Sy fut conclu et ordonné que le seigneur de Croy iroit, et auroit la garde de l'estendard du duc de Bourgongne et la charge des gens
' La ville de Gand florissoit en abondance de biens, de richesses et de peuple, et l'on ne parloit en Flandres que du pouvoir de messieurs de Gand. (Olivier de la Marche.)
~ Par des lettres écrites à Termonde le 16 mai, le duc avait ordonné de convoquer le ban et l'arrière-ban dans les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies et probablement aussi dans d'autres seigneuries.
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de sa cour, et feroit lavant-garde , et messire Jacques de Lalaing auroit la charge des coureurs, accompagné de messire Antoine de Vaudré et de messire Guillaume son frère, du seigneur d'Aumont et de messire François l'Aragonnois ; et avoit celui messire Jacques environ vingt-cinq lances et quatre-vingts archers. Un gentilhomme de Bourgongne, nommé Antoine de l'Aviron, avoit la charge des avant-coureurs atout sept ou huit lances. Sy estoit celui Antoine 'de l'Aviron devant messire Jacques de Lalaing*. Et après messire Jacques alloit messire Daviot de Poix, gouverneur et maistre de l'artillerie du duc de Bourgongne, et menoit les i^anouvriers et gens de pied , lesquels portoient coignées, serpes, scies et louches, pour couper barrières, remplir fossés et refaire chemins par tout là où il estoit de besoin. Après messire Daviot de Poix, alloient le seigneur de Lannoy et le seigneur de Bausignies, lesquels menoient et conduisoient environ cent combattans pour soutenir et renforcer ledit messire Jacques , si affaire en avoit. Après le seigneur de Lannoy, alloit le seigneur de Créquy, et avec lui le seigneur de Contay et Morelet de Renty, lesquels conduisoient les archers de la garde du duc ; et après le seigneur de Créquy estoit le seigneur de Croy atout l'estendard du duc de Bourgongne, et làestoient accompagnans icelui estendart, Adolphe monsieur de Clèves, monseigneur le bastard de Bourgogne, monseigneur de Montagu, le seigneur d'Arcy, le seigneur de Ternant, le seigneur de Bersy, le seigneur de Pernes, Philippe de Bergues et grand nombre d'autres chevaliers et écuyers. Après celui seigneur de Croy venoit le comte de Saint-Pol, le seigneur de Fiennes et Jacques de Saint- Pol, frère dudit comte de Saint-Pol, et autres en grand nombre de chevaliers et d'écuyers. Et avoit ledit comte la
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charge de la bataille. Après le comte de Saint-Pol, alloit messire Jean deCroy, qui moult grandement estoit accompagné de chevaliers et écuyers et de gens de trait ; et avoit la charge de l'arrière-garde. Et est vérité que le mercredi qui fut le vingt-quatrième jour de mai, se partirent de Tenremonde toutes les compagnies ci-dessus nommées pour aller assaillir le boulevard de Overmaire ; et mêmement estoit ordonné de retourner audit lieu de Overmaire par le village de Locre, dont ci-dessus est parlé.
Or advint ainsi, que quand le seigneur de Croy eut passé le pont de la ville de Tenremonde atout environ quatre ou cinq cents archers et six-vingts hommes d'armes, ledit pont de Tenremonde rompit. Sy ne sembloit pas que il se pust refaire en moins de quatre à cinq heures. Pour laquelle cause le duc de Bourgongne dit au seigneur de Croy, que atout ce qu'il avoit de gens passés outre ledit pont, qu'il chevauchast outre, et qu'il allast assaillir ledit fort boulevard. De laquelle chose faire fut content le seigneur de Croy; sy se mit à chemin. Mais par la grant diligence que fit le duc lui-même en sa personne, et par la grand'peine que ceux de la ville de Tenremonde y mirent, fut ledit pont de Tenremonde refait en moins d'une heure. Par quoi le comte de Saint-Pol, messire Jehan de Croy et tous les autres qui y dévoient aller, passèrent outre et furent bien deux mille combattans. Ainsi comme dessus est écrit, s'en allèrent en ordonnance lesdits seigneurs ci-dessus nommés; et tant s'exploitèrent les avant-coureurs qu'ils virent et aperçurent les dessus dits Gantois partir de leur fort boulevard, lesquels venoient marchant à pennons déployés, et sembloit qu'ils marchassent pour combattre ; et les nombroit-on de huit cents à mille combattans. Iceux Gantois marchant venoient tant seulement
pour garder un grand fossé, lequel estoit environ un trait d'arc devant le boulevard. Lors, quand messire Jacques de Lalaing et les nobles chevaliers et écuyers qui avec lui estoient, les perçurent ainsi marcher, ils descendirent à pied et se mirent en très-bonne ordonnance. En après suivoient et venoient les autres avec messire Daviot de Poix. Alors Toison-d'Or, roi d'armes de la Toison, lequel estoit à cette heure devant avec messire Jacques de Lalaing-, voyant venir les Gantois ainsi marchant en ordonnance, et trompettes sonnans , montrant manière de combattre, vint à ceux qui avoient la conduite de l'avant- garde, de la bataille et de l'arrière-garde, en disant de tous costés: « S'il est nul écuyer ou autre qui veuille estre chevalier, « je les mènerai bien en belle place, et droit devant les « ennemis. » Et ce dit-il au seigneur de Croy. De ces nouvelles fut celui seigneur de Croy moult joyeux, et aussi furent toute la plupart des grands seigneurs et nobles hommes qui là estoient , lesquels désiroient moult à estre chevaliers . Et dit le seigneur de Croy : « Toison-d'Or, « allez devant : sy nous menez en la place que vous dites, rt là 011 vous avez vu les Gantois nos ennemis. » Lors tous les seigneurs ayant ouï nouvelles, par Toison-d'Or, de leurs ennemis, de grant volonté commencèrent à chevaucher, et tout par ordre ; et ainsi que l'ordonnance le portoit, se mirent en toute diligence pour aller courre sus à leurs ennemis. Mais ils ne pouvoient aller en bataille, pour les rues', qui estoient si très-estroites qu'ils ne pouvoient aller que par compagnies. Quant le seigneur de Croy fut en la place où Toison-d'Or le mena, la place estoit plus planie et plus desblavée que les autres, et lorsqu'il
' RîiCR. On dit en Flandre : rues pour chemins.
fut là venu, plusieurs grands seigneurs vinrent vers lui, lesquels lui demandèrent l'ordre de chevalerie. Et là furent faits chevaliers ceux qui s'ensuivent, tant par la main du seigneur de Croy comme par la main d'Adolphe de Clèves, depuis qu'il eust reçu l'ordre de chevalerie par la main du vaillant chevalier messire Cornille bastard de Bourgongne. Et premièrement furent faits chevaliers : messire Adolphe de Clèves, Cornille, bastard de Bourgongne, le comte de Bouquam, messire Philippe de Wavrin, seigneur de Saint-Venant ; messire Charles de Châlons, messire Philippe de Croy, messire Charles de Ternant, le seigneur de Pernes, messire Philippe de Bergues, le seigneur d'Arsy, messire Micquiel de Changy, messire Frédéric de Mengerut, messire Baudoin d'Ognies, gouverneur de Lille , messire Claude de Rochebaron, messire Philibert de Jaucourt, messire Chrétien de Digoine, le seigneur de Humbercourt, messire Watier de Renolt, messire Collart Baillet, messire Louis de la Viefville, messire Yvain de Mol, messire Henry de Oppem, messire Philippe Hinchart, messire Warnier de Lisimaux, Jean de la Trémouille, seigneur de Dours,
Après les chevaliers dessus nommés ainsi faits, le seigneur de Croy et eux tous descendirent à pied et marchèrent contre leurs ennemis, lesquels avoient un grand fossé devant eux. Et à les voir montroient semblant qu'ils eussent un grand courage et volonté d'eux bien défendre ; et là furent lesdits Gantois assaillis très-vaillamment, et commencèrent archers à tirer sur eux , et au commencer l'assaut firent nos gens un très-grand cri. Lors le comte de Saint-Pol qui conduisoit la bataille, en toute diligence se joingny avec l'avant-garde , et aussi fit pareillement messire Jean de Croy, qui avoit la charge de l'ar-
rière-garde , lequel avoit ordonnance de tenir ses gens ensemble, pour doute que les Gantois n'eussent gens de costé ou d'arrière : car le pays estoit si embuscliié, que d'un demi-trait d'arc on ne pouvoit voir l'un l'autre, pour quoi lesdits Gantois estoient plustost rassemblés et ralliés, qu'on n'eust pu estre en plain pays. Sy ordonna icelui messire Jehan de Croy un gentil chevalier h entretenir et conduire ses gens, et de sa personne fut à cheval avec les autres, ainsi comme par-dessus est dit. L'assaut commença très-fièrement sur les Gantois , où tout des premiers estoit messire Jacques de Lalaing. Mais tantost Gantois voyant eux estre si vivement assaillis, se mirent en déconfiture et en fuite, et les seigneurs, hommes d'armes et archers, en bon arroy et ordonnance , les chassèrent et furent aj)rès eux, tout jusques à leur boulevard, qui estoit fort et bon à tenir, et toutesfois ils l'abandonnèrent sans y faire aucune défense : et sy estoit si bien fossoyé qu'on ne le savoit comment passer, par quoy iceux Gantois se sauvèrent et s'enfuirent par les bois, marais et aulnaies. Lors les seigneurs qui cuidoient qu'ils se fussent retraits à l'église de Overmaire, laquelle estoit bien une demie lieue françoise loin dudit boulevard , commencèrent à cheminer de pied et de cheval tout droit à celle église , pensant trouver lesdits Gantois; mais n'y trouvèrent personne, car ils estoient sauvés es bois et marais. Sy s'arrêtèrent devant l'église de Overmaire, messire Jehan de Croy, messire Jacques de Lalaing , messire François l'Aragonnois et plusieurs autres. Sy ordonna messire Jehan de Croy au bailli des bois de la conté de Hainaut, qu'il prist gens avec lui et allast outre celui village d'Overmaire en tirant vers la ville de Gant, là où ondisoit qu'il y avoit deux boulevards garnis de Gantois, et qu'il allast voir que c'estoit, et s'il estoit vrai. Le
bailli des bois alla cette part et n'y trouva personne, et s'en retourna devers messire Jehan de Croy et messire Jacques de Lalaing-, qui devant l'église d'Overmaire l'attendoient.
CHAPITEE IX.
Encore de cette même course, où grant foison de Gantois furent morts et mis en fuite.
Quand messire Jehan de Croy entendit du bailli qu'il n'avoit personne trouvé , il demanda à plusieurs notables seigneurs qui là estoient, quelle chose à leur avis il estoit bon de faire. Messire Jacques de Lalaing, regardant qu'il n'y avoit nul qui respondit, lui dit : « Monseigneur, il me « semble que ce seroit le meilleur que je m'en allasse de- « vers le comte de Saint-Pol et devers le seigneur de Croy « pour savoir qu'il est de faire. » Sy fut ainsi fait; et alla messire Jacques de Lalaing, et trouva le comte de Saint- Pol et le seigneur de Croy, lesquels se mirent ensemble et tinrent conseil pour avoir avis sur ce qu'ils avoient à faire; et là conclurent d'aller à Locre , dont ci-dessus est parlé, où il y avoit un grand boulevard et gens qui le gardoient. Sy dirent à messire Jacques de Lalaing qu'il rassemblast ses gens et qu'il tirast le chemin de Locre, laquelle chose il fit. Alors messire Jacques de Lalaing désirant de tout son cœur d'acquérir los et bonne renommée, trèstout le pas et bellement, en attendant ses gens, se tira vers Locre. Sy avoit messire Jacques près toute son ordonnance, excepté messire François l'Aragonnois, qui encore estoit derrière avec messire Jean de Croy, auxquels on avoit mandé ce qui estoit conclu.
Tout ainsi que messire Jacques de Lalaing et sa com-
pagnie commencèrent à marcher vers la ville de Locre, qui estoit à lieue et demie ou environ de là où ils estoient, ils perçurent bien mille Gantois venans tout droits à la bataille, laquelle lesdits Gantois ne pouvoient voir : mais le bruit pouvoient-ils bien ouïr, et aussi oyoient-ils les cloches sonner et faire l'effroi du pays. Pourquoi ils s'estoient mis ensemble, cuidans grever et mettre à déconfiture les gens du duc de Bourgongne leur seigneur naturel; lesquels Gantois marchoient très-fièrement à enseig-ne déployée et en ordonnance. Alors quand messire Jacques de Lalaing les vit ainsi marcher , dit à messire Antoine et à messire Guillaume de Vaudré, au seigneur d'Aumont, à messire Pierre Vasque et à cinq ou à six autres qu'ils demeurassent pour estre à cheval, et quant à lui, il descendroit à pied, et ainsi le fist sans plus arrester. Alors à haute voix encommença de crier alarme, et trompettes à sonner, dont la noise fut moult grande. Et pour vérité dire, il est assez à présupposer qu'iceux Gantois ne savoient pas la puissance qui là estoit, sinon que du tout ils se fioient à leur fort pays et retraite, cuidans surprendre en désaroi les gens du duc de Bourgongne. Les Gantois avoient un trèslarge pays plein de bruyères ; mais les gens du duc de Bourgongne ne pouvoient passer vers eux fors à trèsgrant peine, pour les fossés qui estoient entre deux. Le comte de Saint-Pol et le seigneur de Croy, et toute la belle chevalerie et grande noblesse fut tantost mise en moult belle ordonnance ; mais le pis estoit qu'on ne savoit comment passer vers eux, et quéroit chacun passage à dextre et à senestre. Du costé dextre, où estoit messire Jacques de Lalaing, furent Gantois premièrement rompus. Et là se combattirent moult vaillamment à cheval les deux frères de Vaudré, le seigneur d'Aumont, messire
Piètre Vasque, Clianvergy, et plusieurs autres gentils chevaliers et écuyers qui se frappèrent à cheval sur les Gantois, au bout du costé dextre, Messire Jacques avec ses gens de pied et autres, à cedit bout, se portèrent moult vaillamment ; et quant est au bout senestre , il n'y put passer nuls chevaux; mais ceux qui passèrent outre à pied, le firent très-bien. Et au milieu de la bataille, n'en pouvoit passer nul, tant estoit la fosse grande et mauvaise à passer; mais par plusieurs autres lieux, chacun endroit soi s'enforçoit à passer. Et à la vérité dire, si passages eussent esté ouverts, jamais Gantois n'en fussent échappés sans estre morts ou pris; et par ainsi l'orgueil d'iceux Gantois qui là estoient venus, fut en peu d'heures abattu et mis en fuite et en déconfiture. Et là furent morts de quatre à cinq cents Gantois, tant en ladite place comme es fossés, bois et aulnaies, là où ils se boutoient, et à la rencontre que messire Jehan de Croy fit contre eux en revenant de l'église d'Overmaire, où il les rencontra fuyans, et aussi à l'assaut du boulevard. Et sy furent pris environ trente prisonniers, lesquels par le commandement du duc furent tous décapités en la ville de Tenremonde. Donc par cette dernière besogne fut l'emprise de Locre pour ce jour rompue. Et laissèrent à y aller pour deux raisons, la première, pour ce que les prisonniers disoient qu'on n'y trouveroit homme nul et qu'ils en venoient tout droit, l'autre raison fut pour le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy, qui estoient logés à Alost, où il y avoit du lieu de la déconfiture desdits Gantois, bien quatre lieues. Sy fut conclu de retourner à Tenremonde sans aller à Locre, et fut ainsi fait ; et fit messire Jehan de Croy l'avant-garde au retourner, après lui le comte de Saint-Pol, en après le seigneur de Croy, et atout l'arrière-garde venoit messire
Jacques de Lalaing et sa compagnie; et furent ce j ouipar le pays maintes maisons arses.