CHAPITRE X
Comment le comte d'Estampes prit par force d'armes la ville de Nivelle par deux fois sur les Gantois, lesquels y furent morts et occis et mis en fuite.
Or retournerons à parler de ce noble et gentil chevalier Jehan de Bourgongne, comte d'Estampes, lequel, le vingtquatrième jour de mai, se partit de la ville d'Audenarde, et en sa compagnie plusieurs grands seigneurs, gens d'armes et de trait, pour ce qu'il avoit ouï dire que Gantois estoient issus en grand nombre hors de la ville de Gand, pour aller vers la ville de Thielt ; et disoient les aucuns qu'ils vouloient assiéger la ville d'Englemoustier '. Ce jour le comte d'Estampes se logea à un village nommé Harlebecque, pour tirer vers les Gantois; sy ordonna ses batailles, et bailla la charge de l'avant-garde à messire Antoine, bastard de Bourgongne. Le seigneur de Saveuses, messire Gauvain Quieret, le seigneur de Dreuil et autres furent des coureurs. Le comte d'Estampes fut conducteur de la bataille, et n'y eut point d'arrière-garde. Sy fut le comte d'Estampes averti que les Gantois estoient logés en une ville nommée Nivelle", laquelle estoit close déportes et de fossés; et devant la porte, du costé de Courtray, avoit un fort boulevard que lesdits Gantois gardoient, devant lequel boulevard estoient les chemins fort rompus et fossoyés, et dedans les blés avoiont mis penchons' croisés et
' Ingelmunster.
' Nevel.
•• Penchons, pieux.
fichés en terre, afin que les chevaux n'y pussent passer. Les coureurs et l'avant-garde se mirent à pied pour assaillir le boulevard ; sy passèrent hommes d'armes et archers à travers les fossés de la ville, là où ils avoient eau jusques au menton; sy commencèrent archers à tirer sur Gantois aux flancs et aux costés, et tellement que lesdits Gantois se mirent à déconfiture et en fuite. Et fut la ville de Nivelle par force et vaillance d'armes conquise sur les Gantois, lesquels, comme dit est, tantost encommeucèrent à prendre la fuite et à abandonner la ville , quérant leur sauvement, car rançon, ni miséricorde n'y avoient lieu, que tout ce qu'on pouvoit acconsievir ne fust mis à l'espée. Et tirèrent tous iceux fuyans vers la ville de Gand',
• Le même jour (24 mai 1452) les capitaines, les éclievins et les doyens des métiers de Gand adressèrent à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que, bien que la guerre fût « moult dure, griefve et dé- « plaisante, » ils étaient résolus à maintenir leurs droits, leurs privilèges, franchises , coutumes et usages , dont le roi , comme leur souverain seigneur, était « le gardien et conservateur. » Quelques passages de cette lettre méritent d'être reproduits :
« Très-excellent et très-puissant prince, nostre très-cher sire et sou- « verain seigneur, nous nous recommandons à votre royale majesté,... « et vous signifions comment nous et les autres inhabitans d'icelui « pays de Flandres, avons longuement esté grevez et chargez en plu- « sieurs divers manières, à sçavoir par venditions de baillages et au- « très offices, lesquels pour ce ont esté mis es mains des plus ofTrans, « sans avoir eu regard aux personnes y commis, ne au bien de justice, « après ce par augmentation de viels tonlieux et institution de nou- « veaux, aussi par tailles du commencement par doulceur obtenues « et depuis par subtilité, fraude et malice, et enfin violentement et par « rigueur, avec ce par malvaix gouverneurs de loy en cette dite ville, >i usans notoirement et publiquement de voulenté, haine et avarice, « vendans les petits offices en cette dite ville et prenant argent beau- •I coup de fois des deux parties qui avoient à faire devers eulx à loy, « rapinant et pillant, par l'auctorité de leur gouvernement, de toutes
excepté aucuns qui estoient des villages d'entour, qui se boutoient es haies et buissons. Et lors le comte d'Estampes voyant la ville estre prise, ordonna à aucuns de ses capitaines de pourchasser lesdits Gantois, lesquels s'enfuyoient. Sy y alla messire Antoine, bastard de Bourgongne, atout son étendard, et aussi firent le seigneur de Wavrin, le seigneur de Rubempré, messire Gauvain Quiéret et autres ; et ceux qui dedans la ville estoient demeurés, encommencèrent de chercher et fourrager et prendre tout ce qu'ils pouvoient trouver.
Or advint assez tost après, que par les fuyans, et aussi des seigneurs qui les chassoient, moult grand bruit s'éleva par le pays d'entour ; sy commencèrent cloches à sonner
<> parts ce qu'ils ont peu, tant les biens de cette dite ville, comme aul-
« trement, sans rien espargnier et sans honte, ceulx qui estoient po-
" vres à l'entrée de leur gouvernement, subitement ainsi enriehans,
« et délaissant les droits, privilèges, franchises et libertez ou très-
<c grand grief et lésion de justice de nous tous... et il a pieu à nostre
Il dit très-redoubté seigneur et prince nous remontrer son indignation
« et oster ses baillis et aultres officiers, nous abandonnant sans justice
" sept mois ou environ, sans nous vouloir recevoir en sa grâce.... Que
« plus est, les malvaix gouverneurs et leurs adhérens ayant grande
" crédence devers nostre très-redoubté seigneur et prince, ont depuis
<> tout ce envoyé en ceste dite ville quatre malvaix garçons, tellement
« qu'ils avoient en propost de y faire de nuit ung cry par eulx advisé
" pour tuer leurs adversaires, et se advancèrent de jour et de nuit de
" émouvoir ledit peuple et destruire ceste dite ville, se ils eussent peu,
« les deux des quatre furent prins, et décapitez, et lesdits baillis et
" officiers se sont depuis continuellement tenus absens, et notre très-
<< redoubté seigneur et prince nous a délaissiez sans justice et de tout
« abandonnez, auquel état sommes encore, jaçoit-ce-que depuis nous
.' avons envoyé notables ambassades des trois Estats de son pays de
" Flandres et aultres devers lui pour estre remis en sa grâce et en
" justice, h laquelle cause h la fin de éviter les derroys, roberies, pille-
" ries et aultres malvaises opérations déshordonnées, qui sans crainte
" eussent peu sourdre et multiplier en ceste dite ville, veu que multi-
« tudc de peuple ne puet ôtre conduite, ne gouvernée sans justice
« aulcune ou au moins sans craintn, il nous a convenu par grande
par villes et villages, et le pays si fort à soi effrayer, qu'il ne demeura homme qui ne courust soy armer. Les uns prenoient leurs piques, les autres bastons ou espées. Sy se rassemblèrent bien environ cinq cents hommes paysans ; et n'en surent oncques riens ceux qui chassoient les Gantois; mais les alloient toujours chassant si rudement, que plusieurs ils rateindirent, lesquels ils occirent et mirent à mort, durant lequel temps lesdits paysans qui s'estoient rassemblés, furent avertis par aucuns des fuyans qui estoient
« nécessité pour être en crainte et gouverne, eslire chiefetaines, les- " quels prenans les tenues de justice au plus droiturièrement qu'ils (I ont peu, et selon leurs consciences, ont conduit et encore conduisent « ledit peuple. Et il a enfin pieu à notre dit très-redoubté seigneur <> et prince, pour nous totalement détruire, faire publier ses mande- « mens de guerre, assembler son peuple contre nous, mettre garnison « en plusieurs de ses villes en sondit paj'S de Flandres et clore les « passages par eaue par lesquels nous sont accoutumés estre menés (I bleds et aultres vivres, et ainsi sommes en plaine guerre contre « nostre dit très-redoubté seigneur et prince, et nous par lesdits mal- « vaix gouverneurs et leurs adliérens mis en tel dangier que ne sça- « vons nullement procéder de son très-noble cuer, mais par iceulx « malvais gouverneurs et leurs adhérons : laquelle guerre, jaçoit-ce << qu'elle nous est moult dure, griefve et desplaisante, plus quequel- <c conque aultre que pourriesmes avoir comme raison est (car tous » vrais naturels sujets doivent sur toutes choses bien comprendre et « doloir la rigueur et indignation de leur naturel prince), nous avons " entention, par l'aide et grâce de Dieu, soutenir, puisque par néces- <i site et les raisons dessus touchées, le nous convient faire à la « conservation de notre dit droit et de nos privilèges, franchises, liber- " tez, coustumeset usages, desquelz vous, comme notre dit souverain <' seigneur, estes gardien et conservateur, au mieux que pourrons et <> nous à ce appliquer, de corps, chevance, et de tout notre pouvoir, <( en vous suppliant, très-excellent et très-puissant prince.... que... « vous plaise en ceste matière que vous signiffions (ainsi que naturel- « lement tenus et obligez y sommes et laquelle vous eussions despiecha " signiffiée se n'eussions épargné de faire complainte de notre dit « très-redoubté seigneur et prince, et espéré qu'il se deust avoir ravisé " de nous conduire en justice et recevoir en sa grâce), remédier, gar- « daut votre haulteur et souveraineté ainsi que à vous et votre très- « noble conseil semblera expédient. »
échappés de la ville de Nivelle, lesquels leur dirent et affirmèrent que dedans la ville estoient demeurés bien peu de gens, et que de léger, si aller y vouloient, la ville de Nivelle seroit bonne à recouvrer. Tceux paysans, moult joyeux de ces nouvelles, non pensant à ce que depuis leur en advint, à une très-grant haste cheminèrent jusques assez près de ladite ville de Nivelle. Or advint qu'avant ce qu'ils fussent arrivés, ceux qui dedans la ville estoient, entre-ouïrent le bruit et la frainte * qu'au venir faisoient lesdits paysans. Lors s'émeurent, tant hommes d'armes comme archers, environ vingt, dont estoit chef messire Antoine de Hérines; et cheminèrent vers le lieu où ils ouïrent venir les Gantois. Ils ouvrirent la barrière et passèrent le pont, et tous ensemble marchèrent à l'encontre de leurs ennemis, sans savoir leur puissance. Car bonnement ne les pouvoient voir à plein, pour ce que la ruelle par où ils venoient estoit assez estroite, et jetèrent un cri ; sy se férirent sur les Gantois et les firent reculer. Lors les Gantois voyans que les gens du comte d'Estampes n'estoient guères de gens, prirent courage, et sans plus attendre, se férirent sur eux en telle manière qu'ils reboutèrent messire Antoine de Hérines et ceux qui avec lui estoient, jusques sur le pont auprès de la barrière, et là les Gantois occirent messire Antoine de Hérines, ce qui fut moult grand dommage ; car pour lors il estoit tenu pour un vaillant chevalier ; et avec lui moururent un gentilhomme du Dauphiné nommé Cyboy Pèlerin, Charles de Moroges, natif du pays de Bourgongne, Rollequin le Prévost, Roncy et Oudart Haterel, natif de Picardie, et deux autres gentilshommes desquels je ne sais les noms ; de la mort desquels fut moult
> Frainte, bruit sourd.
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déplaisant le comte d'Estampes, quand il en fut averti; et si celui messire Antoine et ceux qui avec lui estoient, eussent tenu leur barrière ferme, sans l'avoir ouverte, les Gantois ne s'y fussent point boutés, car le comte d'Estampes estoit à l'autre lez de la ville, qui de ce ne savoitrien, où il tenoit sa bataille en ordre, attendant que les coureurs fussent revenus de la chasse ; et pour ce dit-on en un proverbe, que grant haste mène répentance après soi; car si messire Antoine de Hérines et ceux qui avec lui estoient, n'eussent été si liastifs de saillir sur les Gantois, sans les avoir vus et su quels gens ils estoient, il ne lui en fust pas ainsi advenu, comme vous avez ouï dire.