‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 66 sur 86 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De la bataille qui fut auprès de Rupplemoude, qu'on nomma la bataille de Barselle, où il y eut grant occision de Gantois, et du danger où fut raessire Jacques de Saint-Pol.

Quand ce vint le vendredi ensuivant, il fut ordonné de par le duc, qu'on feroit enterrer les morts, et pour ce faire furent commis Louis de Masmines et le roi d'armes de Flandre atout quarante ou cinquante manouvriers. Et tout ainsi qu'on enterroit les morts, parce mesme lieu vinrent les Gantois, qui estoieut nombres de treize à quatorze mille combattans, et avoient bannières, charrois, pavais, couleuvrines et artillerie; et environ un quart de lieue de Rupplemonde se mirent en bataille en un fort lieu , et s'encloïrent de leur charroy et pavais, et là furent plus d'une heure. Par tout l'ost du duc, on fit crier alarme ; le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy , lesquels faisoient l'avant-garde, se mirent au dehors de leurs logis en bataille et en très-belle ordonnance; et puis un peu derrière et sur le costé de l'avant-garde, estoit le duc de Bourgongne et sa bataille, et pour garder une avenue par oïl les Gantois pouvoient venir sur le logis de Rupplemonde, fut ordonné le duc de Clèves, lequel estoit tout droit venu de son pays de Clèves en très-grant diligence ])our accompagner et servir le duc son oncle au pays de

Was, où il espéroit avoir la bataille, comme elle fut. Le duc de Clèves, comme il est dit, fut ordonné à garder ladite avenue, et en sa compagnie, monseigneur Adolplie de Clèves son frère, le comte de Hornes, le seigneur de Lalaing, le seigneur de Ternant et messire Simon de Lalaing, lequel avoit la charge de l'estendard du comte d'Estampes, et plusieurs autres. Ainsi que les ordonnances des batailles du duc de Bourgongne se faisoient, plusieurs nobles hommes alloient chevaucher et aviser les Gantois, lesquels estoient en grant ordonnance et si serrés qu'à grant peine les pouvoit-on nombrer ; et toutesfois y avoitil gens à les aviser, qui bien se connoissoient au mestier de la guerre. Et estoient iceux, le seigneur de Saveuses, messire Guillaume de Vaudré, Simon du Chastelier et Jean de Chanvergy. Iceux Gantois furent bien une heure et plus, en telle ordonnance, sans eux bouger; et quand les gens de mondit seigneur virent qu'ils ne se bougeoient de leur fort, ils firent semblant d'eux enfuir, et lors Gantois issirent après eux en grand nombre et à la file, ne faisant grands cris, comme s'ils eussent esté tous desconfits; et quand lesdits Gantois se trouvèrent sur un beau champ, là où il y avoit un moulin à vent, ils boutèrent le feu audit moulin, et puis marchèrent droit là où estoit l'avant-garde de mondit seigneur le duc. Mais ils ne les pouvoient voir, pour les grands arbres qui estoient entre deux. Lors le comte de Saint-Pol manda au duc que ce seroit bien fait d'ordonner cent hommes d'armes à cheval. Sy furent ordonnés le bastard de Saint-Pol, le seigneur de Wavrin, messire Jacques de Lalaing, et quinze ou seize lances des gens du seigneur de Croy , et soudainement se trouvèrent cinquante lances. Et tout ainsi que le seigneur de Wavrin, le bastard de Saint-Pol et messire

Jacques de Lalaingtiroient vers eux leurs ennemis, auprès d'un estroit passage ils rencontrèrent les Gantois, lesquels marchoient en grant diligence, et déjà avoient vu de bien près ladite avant-garde et de si près que à moins d'un trait d'arc. Lors le cry se prist des gens de ladite avant-garde; sy commencèrent à marcher hommes d'armes et archers, à pied et à cheval, contre lesdits Gantois. Et quand Gantois se virent approcher de tel courage et volonté que les gens de mondit seigneur le duc se montroient, ils se mirent en déconfiture et en fuite, et par espécial ceux qui alloient devant, et se cuidèrent rallier en un assez fort lieu oii ils rencontrèrent leurs gens qui venoient de leur bataille, et là se mirent à combattre et à eux défendre moult vivement; mais les vaillans chevaliers et escuyers, qui estoient à cheval, se frappèrent dedans si vaillamment que iceux Gantois ne durèrent point en cette place, et furent bien morts de six à sept cents. Et tantost après de rechef les Gantois se remirent à fuir, et saillirent grands fossés atout leurs longues piques, et les vaillans hommes de les suivre et de passer fossés après eux, si grands qu'il n'est pas à croire, qui ne les auroit vu. Puis quand les Gantois avoient passé les fossés, ils se mirent de rechef à combattre ; mais hommes d'armes et archers les combattoient si vaillamment qu'ils ne duroient point, mais estoient tantost desconfits et morts. Là estoient messire Jacques de Lalaing et messire Jacques de Foucquesolles, qui tous deux y firent de si belles apertises d'armes, qu'il ne seroit point à croire, qui ne les auroit vu, et les vaillans chevaliers et escuyers, qui estoient ordonnés à chasser les Gantois et autres, qui les chassèrent sans ordonnance bien une lieue françoise , en les toujours tuant et mettant à mort, lia se trouva le comte d'Estampes, lequel y fut sans or-

donnance et comme homme descongnu, en sa compagnie tant seulement cinq ou six personnes, desquels, comme j'ai ouï dire, en furent le seigneur de Roye et Jean de Chanvergy ; et quant à ses gens, ils estoiént avec le duc de Clèves, Jacques monsieur de Saint-Pol, frère audit comte, eut son clieval tué dessous lui d'une culeuvrine à main, et estoit à celle heure en grand danger de mort, quand vinrent le vaillant chevalier messire Jacques de Lalaing, qui à ce jour fit maintes grandes vaillances et belles apertises d'armes, et le seigneur de Wavrin, et avec eux messire Jacques de FoucquesoUes , qui à ce jour portoit l'estandart du seigneur de Fiennes, frère à icelui messire Jacques, lesquels tous trois secoururent messire Jacques de Saint-Pol, lequel fut en plusieurs lieux navré dessus son corps, et fort playé, et y eust esté mort sans recouvrer, si ce n'eustesté le bon chevalier, messire Jacques de Lalaing*; car Gantois qui veoient celui messire Jacques de Saint- Pol tout à pied', ne chassoient que de le mettre à mort, nonobstant que moult asprement et hardiment se défendoit; mais par la grant prouesse et vaillance des trois chevaliers de Lalaing, de Wavrin et de FoucquesoUes, lui fut la vie sauvée, et l'ostèrent hors du grand danger où il estoit, et fut ledit de Lalaing navré à ceste rescouse dudit messire Jacques de Saint-Pol. Maints autres vaillans chevaliers et escuyers firent sur les Gantois de grans vaillances ce jour, comme le seigneur de Wavrin, le bastard de Saint-Pol, le seigneur de Saveuses, le seigneur de Roye, messire Jehan de Croy, nonobstant qu'il eust le pied percé. Le mercredi dessusdit ^ messire Antoine

' On lit dans le MS. 16881 : Pour ce qu'ils le veoient coucliié dessous son cheval.

^ On lit: Mardi) par avant, dans plusieurs irlanuscrits.

et messire Guillaume de Vaudré, Simon du Chastelier, Jehan de Chanvergy, Jehan du Plois-Vauron, le Bon de Saveuses, le bastard son fils et autres plusieurs vaillans chevaliers et escuyers, avec grand nombre de vaillans archers, y firent tant d'occisions et y mirent tant de Gantois à mort, que horreur estoit à le voir.

Les batailles tinrent leur ordonnance sans eux bouger, sinon d'un peu approcher ceux qui chassoient Gantois, pour cause de ce qu'on ne savoit de vérité quelle puissance ils avoient, car le pays estoit contraire à mondit seigneur le duc ; et s'estoient tellement bouleverquiés , fossoyés et embuschiés, qu'on ne pouvoit chevaucher, fors qu'à puissance, pour quoi, comme dessus est touché, on ne pouvoit savoir la convine' des Gantois. Sy couroit voix qu'ils estoient très-grant puissance de .gens, tant de la ville de Gand comme de gens du pays, et qu'ils mettroient trois puissances en une fois à l'encontre du duc de Bourgongne leur seigneur, et par trois divers lieux. Pour quoi le comte de Saint-Pol se tint toujours en belle ordonnance, bannières déployées ; c'est-à-savoir la bannière dudit comte de Saint-Pol, celles du seigneur de Fiennes, son frère, et du seigneur du Fresne; et quant à la bataille, le duc ne déploya point sa bannière, ni pennon ; et toutesfois estoit tout ordonné, et aussi estoient ceux qui dévoient garder son corps et sa bannière. Et premiers pour garder le corps du duc estoient ordonnés, le seigneur de Montagu, le seigneur de Créquy, le seigneur d'Arcy, messire Charles de Châlon, le seigneur de Humières , l'amman de Brouxelles, messire François l'Aragonnois, messire Philibert de Jaucnurt , le comte de Saint-Martin , en Piémont , Jehan

' Convine, intention.

de Chanvergy , Jelian Hincart , Maillart de Flésin , Hervé de Mériadec. Le seigneur de Ternant avoit la garde de la bannière de monseigneur le duc et la devoit porter, et pour l'accompagner pour la garde de la bannière estoient ordonnés messire Jacques de Mastain, messire Antoine et messire Guillaume de Vaudré, le seigneur de Bersy, messire Micliault de Thoisy , messire Pierre Vasque , messire Chrétien de Digoine, messire Guillaume Rolin, messire Geffroy de Thoisy, Miles de Bourbon, Guillaume de Cattendic et Josse de Brune. Pour celluy jour desploièrent leurs bannières le comte de Hornes et messire Philippe de Hornes. Messire Louis de la Viefville fut ce jour fait banneret et luy coupa monseigneur le duc la queue de son pennon armoyé de ses armes.

Monseigneur le duc avoit en sa bataille son seul fils le comte de Charolois, le seigneur de Croy, comte de Porcien, Jehan, monsieur de Portugal, fils du duc de Coïmbre ; le seigneur d'Auxy , le seigneur de Lalaing, le seigneur de Bausignies et le seigneur de Rochefort et tous les nobles chevaliers et escuyers de sa garde et de sa bannière, excepté le seigneur de Ternant, qui estoit avec le duc de Clèves.

Icelle bataille fut nommée la bataille deBarselle, auprès de Rupplemonde, laquelle bataille fut au très-grand honneur du duc de Bourgongne, et àpeu de perte de gens; car il ne perdit ce jour qu'un seul homme, et fut messire Cornille son aisné fils bastard , dont ce fut grand dommage, car il avoit un beau commencement de vaillance autant qu'il y en pou voit avoir en un jeune homme. Bien conditionné estoit et d'un chascun fort aimé et bien orné de toutes bonnes vertus ; pour quoi il fut fort plaint, et mesmement de ceux de la Aàlle de Gand qui ses ennemis es-

toient, quand ils le surent. Icelui messire Cornille le bastard estoit gouverneur de la duclié et pays du Luxembourg, et avoit bel et grand estât ; et en fut le duc sonpère moult fort déplaisant, et non sans cause, car il estoit taillé de bien servir le duc son père et aussi son fils le comte de Charolois, et lui fit le duc son père moult grand honneur à son corps ; car il le fit porter en la ville de Brouxelles, et mettre en l'église de Sainte-Goule, près du charnier là où il faisoit mettre ses enfants légitimes quand ils alloient de vie à trépas. Autre perte ne fit ce jour le duc de Bourgongne, mais elle fut grande , et les Gantois j perdirent bien six. mille ' hommes, et sy perdirent toute leur artillerie, charroy et autres bagues, et encore eussent-ils plus perdu, si ce n'eust esté le fort pays où ils estoient : car s'ils eussent esté aux pleins champs, jamais homme ne s'en fust sauvé.

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